Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 13 sur 58

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Après l’amour

Généalogie d’une névrose

Il est 23 h 57. Je suis seule, un verre de vin à la main, le feu crépite, quelle chaleur, c’est la campagne à Paris. La sonnerie du téléphone. La voix de Paola. Je pourrais raccrocher. Mais comment résister quand elle ouvre si fort la soupape de sécurité ? Elle doit parler. Je me tais. J’écoute.

— Je ne veux pas être objet, je veux être sujet. J’éprouve ma solitude, je fais sans toi. Hier, j’ai acheté un billet pour Malaga. Le plus éprouvant dans tout ça, c’est se défaire des habitudes, la présence, l’odeur, le quotidien, les courses au supermarché, les repas, le vélo dans Paris, les vacances, les discussions après un spectacle. Ce qui me manque le plus, c’est le sens du mot commun. Pendant des mois, j’ai renoncé à la musique, banni la radio, les disques. La musique est devenue une anti-religion, à cause du lien à l’autre. Religere, relier, lier. La musique me fait penser à toi. J’allume la radio, Dalida, je pense à toi, au yoga, Erik Satie, je me liquéfie. Quand on est connectée à une âme pendant dix ans, on a le temps d’inventer une histoire commune. Sais-tu comment on détisse les liens ? Ça commence comme une désintoxication alimentaire, on repeint les chiottes, la salle de bains. Fais-moi confiance, ça fait maigrir, ça affine, ça fait mal. Croire en une idéologie empêche de mourir. Ma foi à moi, c’était toi. Née à Bangkok, exilée, petite chose, comme un trésor trouvé, la peau dorée par le soleil des tropiques. Je me suis reconnue dans ton histoire. J’ai passé mon adolescence dans les livres, pour oublier l’ennui. Mes parents ne lisaient pas. Lui travaillait au chantier. Elle était femme de ménage. J’ai grandi dans une atmosphère étouffante, entre mes copines du lycée, chez qui ma mère faisait les ménages, et la maison. C’est à cette époque que la fissure a commencé, un dédoublement schizophrénique, un décalage social. Je voulais ressembler à mes camarades, avoir des vêtements de marque, un scooter. Pour me payer une fringue, j’allais chez Emmaüs ou bien je faisais des heures de baby-sitting chez les patrons de ma mère, je gardais les frères et sœurs de mes copines. La chaîne de l’assujettissement opère très jeune. Je n’avais qu’un rêve. Partir. Quitter la ville de l’enfance, les duperies, le regard maternel qui surveille le corps, les premiers signes sexués. J’ai dû me battre pour tout, même pour aller à l’université. Mes parents voulaient que je gagne ma vie. C’est ça le souvenir de ma première résistance. Je me suis construite sur le refus. Contre ma mère. Mater patriarcale. À vingt ans, elle voulait me marier à un type, un universitaire qui vivait à Coimbra. Dix ans de plus que moi. On partait chaque été dans notre maison, au Portugal. Terres rudes, arides, amères. Le pain de farine, jaune, tient bien au corps. Le vin a le goût sauvage des montagnes écrasées par le soleil. À douze ans, je lisais Camus et Sartre. Je m’identifiais à Meursault ou bien à Jean sans terre. Tu comprends, le tourbillon identitaire entre deux pays ? L’un riche, l’autre pauvre. On était des rois dans le Sud, des misérables au Nord. Quand on arrivait au village, ma mère donnait. Tout ce qu’elle pouvait, elle le distribuait. Elle arrivait avec des sacs de vêtements Emmaüs, d’autres récupérés chez ses patrons. Les femmes du village en Gucci, Hermès et Cyrillus, tu imagines ? Ma mère offrait aux amis des plateaux de fromages français. On se baignait dans la rivière, gelée malgré la canicule. Avec mon père, on faisait griller des sardines et des pommes de terre, sous la tonnelle. On préparait des petits pains de maïs beurrés. On était heureux. Et puis j’ai grandi et je suis partie. Je t’ai rencontrée à la fac. On confond souvent attachement et amour. Avec toi, c’était confus, mêlé. Je quittais ma mère pour toi, en quelque sorte. J’ai dû apprendre à me construire sans mère, sans père. Depuis la séparation, je fréquente les aéroports, je vis au-dessus de mes moyens. Orly. Charles-de-Gaulle. Tout mon fric y passe. Je pars dans des villes étrangères, des pays inconnus. Budapest. Berlin. Salamanque. Prague. Amsterdam. Je jette des affaires dans un sac, prends mon passeport, de l’argent liquide, je marche dans les villes, je me vide la tête, je pleure dans des hôtels improbables, je vois des têtes nouvelles. C’est bizarre, ce Noël sans toi.

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