Après l’amour
Vue sur la tour Eiffel
Je rentre à Paris, le manuscrit est bien avancé. Alex m’invite à dîner dans son nouvel appartement. Elle a disposé sur la table des nourritures italiennes. Dans mon imaginaire, les antipasti parlent la langue de l’amour. Ils ont un petit quelque chose d’atemporel, on peut les consommer chauds ou froids, ils ouvrent, poursuivent, achèvent la soirée. Je fais honneur aux tomates et aux artichauts confits, au pecorino, à la charcuterie sarde, aux raisins. Tout à coup, je ne me souviens plus de son prénom. Depuis peu, j’ai décidé de ne plus nommer les gens. À toutes les femmes, je dis ma belle, ma chérie, mon cœur. À quoi bon, nous sommes tous interchangeables. Et puis ça m’évite les maladresses. Je deviens une cynique de l’amour, une Dom Juan en jupon, amoureuse de l’amour.
— J’ai fait le ménage. La journée est une succession d’amis, de collègues, d’étudiants. Au bout du compte, il y a trop de tout et il reste peu de place pour soi. Comment faire pour tromper la solitude, on remplit sa vie, non ?
Alex termine souvent son discours par une phrase négative affirmative à valeur de points de suspension. Comme un appel à l’autre pour clore son discours.
— J’ai eu besoin de temps pour te rappeler. Je suis séparée, ça faisait quatre ans. J’ai eu besoin de ce temps-là pour me réconcilier avec moi-même. Entrer en moi. Être. Apprécier le silence. Jouer à la dînette avec ma nouvelle batterie de casseroles. Car mon ex est partie avec les cartons de cuisine.
Dans la cuisine d’Alex, les casseroles sont rouges. Il est vingt et une heures. J’arrive boulevard Sébastopol. Je l’ai croisée en bas, les bras chargés de son panier bio Val de Loire. Les navets, poireaux et radis dépassent du papier Kraft. L’appartement n’a rien de spécial, excepté l’incroyable terrasse.
— Tu vois, à gauche, c’est la Bastille, la tour de Choisy, Jussieu, Montparnasse, la Grande Mosquée, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques et là, elle clignote au moment où on parle d’elle, la tour Eiffel.
Un fauteuil à rayures égaye le salon aux murs blancs. Le camp et le kitsch sont l’exact inverse d’Alex, fille de bonne famille. Un père radiologue, une mère infirmière, très active dans l’archevêché de Reims. Alex me sert du vin blanc sur la terrasse. J’écoute Radiohead, allongée sur la méridienne. Il fait doux. Il y a le souffle d’Alex dans ma nuque. Elle ne fait pas un geste. Elle respire, juste. Ma main s’avance vers elle. Je prends sa tête, j’enrobe sa nuque. Ses mains enserrent mon ventre, ma poitrine. Dans l’air d’été résonnent le frôlement et la perte de soi. Paris se dérobe sous nos pieds. Je m’envoie en l’air avec Alex. Dans son cou, trois gouttes d’huile essentielle au bois de santal. L’huile la plus rare et la plus chère. Elle la fait venir d’Inde. Ce parfum se mélange à l’odeur du musc. L’effet est garanti et conduit généralement à l’évanouissement. On fait l’amour sur une natte posée à même le sol, derrière les pieds de tomates, la menthe, les vignes et les capucines. Les bambous nous rendent invisibles. Je l’étreins, mais cette étreinte est un pincement au cœur, une décharge électrique. C’est l’absence de Paola, la série de ratages.
— Alex, prends-moi. Fais-moi des enfants !
Elle s’arrête.
— T’es dingue !
Alex l’élastique se joue des distances entre la France et les États-Unis. Alex dans le train, Alex dans l’avion, Alex à vélo. Je voudrais qu’elle m’aime. Mais encore une fois, l’amour ne dure qu’une nuit. On est sur la terrasse, on se regarde, avec la vague certitude d’un moment unique. One shot. Je me réveille chez moi.
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