Après l’amour
Une maison à soi
Jacques me livre les instruments de ma torture. Lors d’un déjeuner, il m’apprend que Paola et sa nouvelle compagne ont acheté une maison en Normandie, grâce au pécule de sa grand-mère. La maison est proche des Roches noires. Deuxième coup de poignard, c’était un vieux projet commun.
— On s’est retrouvés porte de Vanves. Entassés dans la voiture, on a roulé vers la Normandie. La maison est assez belle, une terrasse, une cheminée, trois chambres d’amis.
— Je me souviens très bien de son coup de fil ce soir-là. Elle m’a appelée pour me dire que je lui manquais. Elle se fout vraiment de moi. Vous partez en bande à la mer. Mon cerveau malade imagine le plateau de fruits de mer, le vin blanc frais sur la table, les rires qui étouffent le ressac. Tandis que Paola bouffe des huîtres, je suis seule à Paris.
— Je sais combien tu as perdu ces dernières années. Tu sais, à force d’oublier, on oublie vraiment.
— Contre le passé, il n’y a rien à faire. On fait semblant pour donner le change. J’ai fait mon mea culpa auprès de Paola. Je n’ai plus quinze ans, je suis responsable de mes actes.
Comme dans un cauchemar, je me repasse en boucle la scène de séparation. Elle est venue prendre ses affaires dans l’appartement. J’ai refusé son départ, j’aurais pu accepter, donner une chance, vivre une belle fin, dire bonne route. Mais non, j’étais égoïste, j’avais si mal. Je casse, je lance ses affaires par terre, je piétine tout, on se pousse. Partout, des livres, des pleurs, des vêtements, des regards. Tu ne peux pas savoir comme je regrette. J’aurais dû la laisser partir, penser à elle, penser à nous, à nos vingt ans, garder en tête la beauté de ses cheveux, son rire explosif, ces yeux-là. Mon corps a choisi la violence car une séparation est faite de ça et je ne le supporte plus. C’est terrible ces moments-là. On se sépare corps et âme, on disparaît de la vie de l’autre, on a peur que l’autre meure, on a peur de mourir. Moi, je voulais me jeter d’un pont, tu te souviens, Jacques ? Je voulais ou Paola ou mourir.
— Tu es son premier amour. Maintenant, tu dois accepter la fin, penser à toi.
— Ça travaille en continu dans ma tête, dans mon corps. J’observe un mouvement interne, subtil, imperceptible. Ça prend une forme que je ne contrôle pas.
— Tu peux reprendre le contrôle.
— L’autre soir, elle a appelé vers deux heures du matin. J’étais seule, au fond de mon lit. Je spécule énormément sur la solitude, c’est comme une opération avec investissement sur retour.
— Tu veux dire avec retour sur investissement ?
— Ah bon, c’est comme ça qu’on dit ? Donc, Paola appelle, en larmes. Je lui dis il faut avancer. On s’est construites l’une par rapport à l’autre. On avait peur de la société, peur du dehors, peur des parents. Je me souviens de ses mots : tu es celle que j’ai le plus aimée. Il n’y a pas de point à notre histoire, à la rigueur des points de suspension. Elle appelle en pleine nuit et je lui réponds. Pourquoi je lui accorde autant de place, Jacques ? Pourquoi je laisse la place à ça, c’est ma psy qui parle là, pourquoi j’autorise tout ? Paola lâche les écluses, je me prends dans la figure des tonnes de larmes. Elle est au bout du fil, ça peut durer toute la nuit. Sous mes yeux, en face du lit, des cartons à peine défaits, des années de bordel, les papiers entassés, les feuilles d’imposition mélangées à des cours, des textes de théâtre, des scénarios de cinéma tachés de café. À côté, les vêtements jetés dans des cabas en plastique, pas assez de place dans les sacs de voyage. Tu te souviens, Jacques, elle est partie si vite. De notre décennie, il me reste un canapé, un miroir vénitien, des casseroles pourries. Aujourd’hui, je dois me sauver à mon tour, quitter les terres infantilisantes, renoncer à la fusion de l’enfance.
— Je connais la suite. Le camion, les amis sur la banquette avant. Le déménagement est souvent un bon indicateur, tu as remarqué ?
— On les compte sur les doigts d’une main, les vrais amis, pas ceux qui vous prennent pour un bouche-trou comme dans la cour de récré, ceux qui vous appellent juste quand ils ont besoin, ceux qui disparaissent et réapparaissent comme si de rien n’était, ceux qui vous font faire le boulot et mettent leur nom sur la couverture, ceux qui viennent toujours dîner chez vous mais ne vous invitent jamais sauf pour leur anniversaire, ni ceux qui vous jugent, car eux, ils ne sont rien, juste des satellites autour d’autres satellites.
— Tu es bien dans ce deux-pièces parquet, cheminée, moulures. Et puis cette vue sur Paris. Essaie de profiter de la vie, ne te laisse pas bouffer, reprends ton manuscrit, accepte les invitations, voyage. Arrête de disparaître.
Je pleure devant Jacques, ses mots me font du bien. Je me souviens de Paola, elle se lève, m’embrasse, me câline. Je cuisine, la table de travail est pleine de coriandre fraîchement coupée. À côté, Paola apprend le rôle d’Inès dans Huis clos, Inès la lesbienne, celle qui refuse les conventions. Les strates temporelles se mélangent, je suis perdue, je dois sauver ma peau. Faut-il me contraindre à te haïr, Paola, te mettre à distance ? Tu te souviens du clip de Britney qui nous faisait danser ? Un peu ridicule en hôtesse de l’air, elle embrasse dans les toilettes de l’avion un laideron qui se transforme en blond bodybuildé. You know I am a toxic. Je couche avec des filles, des nuits de baise, des visages, n’importe qui, juste des corps. De la présence à l’état de chair. Des parfums, pas toujours délicats, des doigts dans mon sexe et mes mains qui flottent, des timbres de voix différents. Je rencontre ces femmes à des soirées, dans les cafés, au théâtre, sur le Net, à la boulangerie, je me spécialise dans la fermeture des bars. On commence à me connaître. L’aptitude à dire oui rend célèbre. Je suis celle qui couche et prépare le petit déjeuner.
— Votre activité, le samedi soir ?
— Prédatrice sexuelle.
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