Après l’amour
Liaison
J’emmène Héloïse voir Forsythe à Chaillot. En plus de mes activités de conférencière à l’Institut, j’écris pour une revue d’art. On est au premier rang. Je bois les corps, je fixe la beauté, je bouffe les lumières bleues, roses et rouges à la Bob Wilson, submergée par le vertige pur et l’émotion esthétique. Ce sentiment fulgurant me fait aimer la vie de nouveau. On parle du spectacle en marchant vers Étoile. On descend à pied les Champs-Élysées. Les lumières bleues électriques coulent des arbres le long de l’avenue. Ça scintille. On se quitte à la station de métro, sur des paillettes et des étoiles. Le lendemain, Héloïse m’envoie un message que je découvre au labo. Les chercheurs sont d’immenses nids de solitude. Dès qu’on leur manifeste un peu d’attention, ils s’humanisent et arrêtent de parler comme dans un livre. Yvonne passe devant moi et m’informe qu’une réunion se tiendra le lendemain, à dix-huit heures. Yvonne voulait être chanteuse de rock. Elle a fini prof de fac, célibataire, sans enfant. La déchéance. Étudiante, elle faisait partie d’un groupe folk qu’elle a tenté d’emmener vers les voies du rock. Billie Joel, Elvis. Bizarrement, personne ne voulait jouer ces standards, dans le groupe. Yvonne la dissidente a fini par se faire virer. Depuis, la frustration a façonné son être, la tristesse aussi.
Au téléphone, la voix chaleureuse d’Héloïse tranche avec ma chaise métallique.
— Il fait si froid. Es-tu plutôt thé vert ou thé fumé ?
— Vert, le thé ! J’expédie un entretien pour la revue. Attends-moi et fais chauffer l’eau !
Gare d’Austerlitz. En sortant, après la nuit noire du RER, je suis aveuglée par le soleil. Je n’ai pas la patience d’attendre le bus et je hèle un taxi. Urgence. Se faire une beauté. J’arrive à l’heure des cloches, il est seize heures trente. J’aime l’église Saint-Eustache. Elle baigne dans une lumière qui annonce le printemps. L’avantage d’avoir des amantes dans Paris, c’est redécouvrir les quartiers de la capitale. L’entrée élégante de l’immeuble dévoile l’existence d’un showroom aux étages. Des mannequins en peignoir blanc, la coiffure impeccable, le teint frais, stationnent entre la porte cochère et la grande cour bordée d’oliviers, de glycines, d’hortensias. J’ai l’impression d’être sur une place d’Aix-en-Provence. Je sonne chez Héloïse. Code 03A77. Quatrième étage, droite. Elle m’ouvre. J’entre directement dans une cuisine américaine qui dessert une chambre et un petit bureau. L’appartement est rempli comme un œuf. Des livres entassés dans un coin, des étagères provisoires, une collection de CD et de BD bien rangés.
— Je viens d’emménager. La séparation avec mon ex a pris du temps, il a fallu vendre l’appartement, tu connais le refrain.
La vue, cerclée de fenêtres voisines, m’étouffe. La discussion éparse nous mène vers les méandres de la recherche.
— Quelle ténacité de rester du matin au soir à la bibliothèque, voire toute une vie ! Quel courage de faire la fermeture, quand il fait nuit et que les gens sont en famille à préparer le dîner ou coucher les enfants !
— Tu n’imagines pas combien une bibliothèque recèle de trésors et abrite la solitude du monde.
J’explique à Héloïse les conférences dans les instituts culturels, les universités. Héloïse me parle de son poste dans une grande firme américaine.
— On achète des matières premières en Afrique, en Asie. On les revend en Europe, aux États-Unis. On spécule, c’est mal, je connais par cœur la chanson, mais sur une échelle de valeur, c’est moins pire que trader. Je suis directrice commerciale de la firme, responsable du développement marketing à l’international. Entre les réunions à Hong Kong, Joburg ou New York, j’aime me relaxer avec des jeux de logiques tels que le sudoku ou le kakuro. Je dors à l’hôtel, je vais dans des villes improbables. J’adore mon métier. Alors, tu comprends, je n’ai pas le temps de traîner dans les bars à la recherche de la perle rare !
Je suis impressionnée par la franchise, le manque de fioritures dans ses explications. On écoute du jazz en buvant un thé. Elle va dans la chambre et ramène un petit paquet-cadeau rose. Il s’agit du dernier album de Cat Power. Après deux heures de discussion, je vais dans sa chambre. Je n’ai pas particulièrement envie de coucher avec elle. J’admire les vieux vases Ming qui trônent sur l’armoire en tek importée d’Asie. La chambre est belle. Sur la table basse, elle a déposé Tipping the Velvet de Sarah Waters. La veille, je lui avais envoyé une liste de livres écrits par des femmes.
— Tu verras, Tipping the Velvet, c’est jouissif.
À ces mots, elle m’attire vers elle, m’embrasse. Je la serre. Dans mon esprit, je m’autorise juste des baisers et des caresses. Je suis dans la retenue. Tous ces corps, ces sexes. J’ai peur des odeurs sur mon corps. J’ai peur ensuite d’avoir mal si je m’attache. Je passe la main sous son pull. La peau est douce, le dos musclé, à l’image de ses mains. Elle baise très bien. Elle dirige et coordonne tout. Elle choisit les positions, me tourne, me retourne dans tous les sens. Je me laisse faire, ça fait mille ans. Curieusement, mon corps souffre de toutes les formes de rencontre et de séparation. Dormir avec tout Paris ne va pas de soi. Pourtant, je me sens vivante parmi les odeurs, les mains, les langues, les sexes, les souffles. Je goûte Héloïse. J’ai envie des doigts musclés dans mon sexe. Elle vient. Elle fait tout ça. Elle caresse, lèche. Elle m’explore avec une rage mêlée de tendresse. Elle n’est qu’un corps qui n’a pas fait l’amour depuis des mois. Comme à l’hôtel, comme dans le salon du bordel de luxe, on jouit plusieurs fois. Elle crie fort. Je ne reste pas. Je mets mon pull, jette mon soutien-gorge dans mon sac, enfile mon jean, chausse mes escarpins et l’embrasse dans le cou. Héloïse ne pose aucune question. Je sors de chez elle. Elle me regarde par la fenêtre. Elle m’émeut. Je ne la connais pas et je l’aime déjà.
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