Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 41 sur 58

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Après l’amour

Vivre ensemble

 

La foudre est tombée sur l’avion à Orly. Il a fallu attendre le transfert des valises et le changement d’équipage. L’avion m’a déposée dans le sud du Portugal. Le petit aéroport me rappelle les îles tahitiennes desservies par des avions minuscules. Avec un ticket électronique, vous avez accès au paradis. Un système de rotation vous transporte à Moorea, Rangoon, Maupiti, Bora Bora. À la sortie de l’aéroport, peu importe le pays, les premières sensations sont souvent celles qui restent. Faro me laisse une impression de douceur et d’épices, avec son air parfumé de viande grillée. Le retour au Portugal suscite une émotion étrange. Je suis en Algarve pour un entretien avec un artiste portugais. En vue d’une grande exposition au musée d’Art contemporain de Lisbonne, la revue m’a commandé un portrait. Pedro vit en communauté dans une maison retirée sur une colline, à une vingtaine de kilomètres de la ville. Je suis entourée d’art. Partout. Le ciel, les cyprès, les jardins de l’hôtel ressemblent aux allées de l’Alhambra. L’Andalousie est à deux heures en automobile. J’ai réservé une chambre à la Vila Monte. À mon réveil, depuis ma terrasse, la vue dévoile ce que l’épaisseur de la nuit cachait. Le parc naturel de Ria Formosa s’étend sous mes fenêtres. Me reviennent les souvenirs des vacances avec Paola dans son pays. Les orangers que mon bras peut toucher me ramènent à toi. Notre existence à vingt ans, les virées rocambolesques, la solitude solaire, le ciel bleu, les oliviers, les cigales, le vinho verde, ta beauté, ton sourire, les chaises en osier, les sardines grillées sur la plage, les tartines beurrées, le Sumol, cette boisson indissociable de toi. Pedro m’appelle.

— À la Vila Monte, vous pouvez écrire. Et chez nous, vivre !

Pedro vit dans une communauté qui prône l’art et la libre sexualité. Il vient me chercher à pied. À deux pas de la forteresse maure, ça vit, ça bouge, ça peint dans tous les sens. Pedro est le maître d’œuvre de ces vies parallèles. Ils sont une vingtaine, âgés de dix-huit à quarante ans. La plupart sont issus de familles très conservatrices qu’ils ont choisi de fuir. Trop jeunes pour la révolution des Œillets, ils ont fait de leur contestation le ciment d’une révolution sexuelle. Chacun a décidé de transformer sa vie en œuvre d’art. Je connaissais de loin l’existence de ce groupe marginal. Pedro m’explique leur mode de vie, la mise en commun des biens, le fonctionnement du potager, la ferme, la libre circulation des corps et des désirs, les fêtes, la non-appartenance amoureuse.

— Il faut tout réinventer à chaque instant, désenclaver, se baigner dans la cascade de la vie. L’art, comme la nature, est un lien très puissant. Comme tu le vois, chacun a son atelier à ciel ouvert, nous sommes une communauté d’artistes, une famille.

— Quelle place avez-vous dans le milieu de l’art ?

— Ce n’est pas vraiment à moi de répondre. Mes tableaux sont visibles dans les foires d’art contemporain, les musées du monde entier. Ça tombe bien. J’en avais marre de voir la gueule des vieilles rombières incultes, les collectionneurs bedonnants qui s’emmerdent les soirs de vernissage, engouffrent tout ce que leur estomac peut contenir, quitte à vous marcher sur les pieds pour atteindre le buffet.

— Les collectionneurs vous énervent ?

— L’autre jour, j’en ai entendu un parler du « pedigree de l’artiste » comme s’il s’agissait d’une race de chien. Il raisonnait en termes de « cote », d’« investissement financier ». Il demandait si untel avait été « validé oui ou non par une grande institution nationale d’art contemporain et par une Biennale internationale du type Biennale de Venise ou Documenta ».

— Qu’est-ce qui vous énerve le plus chez un artiste ?

— Les cyniques qui veulent y arriver, les stratèges qui sacrifient leur pensée, leur œuvre. Ceux qui vous snobent un soir car vous n’êtes pas accompagné de la bonne personne. Je ne supporte pas la grossièreté des arrivistes et les sourires calculateurs. La grande famille de l’art, tu parles. Entre les artistes à croûtes, ceux qui deviennent des stars parce qu’ils ont trouvé le bon créneau et se font un paquet de fric sur le dos de la Palestine ou des courants qu’ils appellent esthétique de la relation ou non-esthétique de mon cul, les attachés de presse qui tapinent à la table des journalistes, le spectacle est toujours le même. Deux mondes cohabitent. C’est la loi de l’offre et de la demande.

— Votre succès est-il lié à un mode de vie bobo-hippie ? Que vous a apporté la reconnaissance ?

— Le confort financier a quelque chose de rassurant. Chacun peut alors créer sans trop s’inquiéter du lendemain. Croyez-moi, c’est un luxe quand on a connu la galère. La reconnaissance et les sunlights, je m’en fous. Les courtisans me font marrer, regardez-les, comme ils s’agitent pour des poussières de paillettes. Quand tu es au fond du trou, au bord de l’étouffement, ils ne te voient pas. En revanche, dès que tu brilles sous la lumière des flashs et des plateaux de télé, les vautours repèrent la proie, surtout quand elle se tient debout et vivante. J’ai toujours eu une conscience aigüe de la mort. Je ne voudrais pas que ma carcasse soit bouffée par des charognards. Quand l’heure viendra, je voudrais être exposé sous une cloche de verre avec les sous-vêtements de mes amours et la photo de mes parents.

— Comment se passent les relations interpersonnelles entre vous ?

— Si vous voulez parler de la libre sexualité, tout est beaucoup plus simple ici. Dans une société normée, si je dis à ma copine, ce soir je ne dors pas avec toi mais avec Alessandra, elle va se jeter par la fenêtre ou me taper une crise. Dans la communauté, si quelqu’un te plaît parce que vous avez partagé un moment privilégié de la journée, vous passerez peut-être la nuit ensemble. Personne n’y trouvera à redire.

— J’imagine les rapprochements, les affinités inévitables, les problèmes de jalousie.

— Nous sommes contre l’idée de couple. On a inventé un jeu qui est en réalité une self performance. On choisit un sujet commun sur lequel chacun s’exprime corporellement ou verbalement. C’est un exercice cathartique très intéressant. Il permet d’expulser hors de soi les sentiments les plus noirs, les plus tristes et pesants.

— Un peu comme une psychanalyse de groupe, mais en moins cher ?

— Madame est sarcastique, j’ai hâte de lire votre papier. Voulez-vous passer la soirée avec nous ? Tout le monde est là-haut.

Les gens se sont retrouvés sur le toit aménagé de la maison principale. On profite du buffet et des rafraîchissements, sous les étoiles. Pedro me présente la graphiste Gabriella. Elle parle un français parfait. Elle connaît la revue et c’est avec elle que je vais travailler pour les illustrations de l’article. Brune, proche de la quarantaine, Gabriella est jolie. Nous n’avons pas vraiment le temps de parler puisqu’elle m’entraîne rapidement dans la pièce adjacente. Elle m’embrasse. Je me laisse faire, ça ne me fera pas de mal. Elle frotte sa peau, légèrement rugueuse, contre la mienne. Elle me déshabille, on s’allonge sur le canapé en cuir défoncé. Nos corps inconnus se cherchent, les mains tâtonnent. Je n’arrive pas à saisir les formes de son sexe, les lèvres flottantes, le clitoris minuscule, le trou qui se dérobe. Je me lève, l’allonge sur le dos et entreprends de la lécher. Pendant l’opération, elle me donne involontairement un coup sur le visage. Gauches et excités, nos baisers ressemblent à un concert de dents qui s’entrechoquent. Ils s’interrompent par des pincements de chair. Elle me mord la langue, la garce. Nos corps ne s’accordent pas. Ce soir-là, aucune jouissance ne sortira de nos bouches. C’est un fiasco. On se regarde, on rit, on abandonne. Je rentre à l’hôtel.

Au petit matin, le bleu, la nature m’ont fait penser à toi, Paola. À l’heure entre chien et loup, le ciel rouge, la lumière finissante, les oiseaux dans les arbres, les étoiles qui surgissent me rendent la puissance de la vie. Longtemps, j’ai cru que sans toi je n’avais plus de force. Je ferme les yeux. Je vois ton corps dans la mer. Ton corps joyeux sur la grande plage, près du chemin de Santa Lucia. Tu es jeune. Tu m’émeus. Tu es mon Orientale. Une fille d’immigrés. Vous êtes fiers. Tes parents se sont battus pour la révolution des Œillets. Le Portugal a relevé la tête. La dictature vous a écrasés. Elle a bouffé votre garde-manger, vos arbres fruitiers, vos légumes, votre océan de poissons, vos vaches, vos terres. Mais elle n’a pas volé votre sourire. Votre joie. Votre générosité. Ta famille a lutté. Elle s’est exilée. Comme la mienne. Vous n’êtes plus pauvres. L’Histoire vous a appris à être économes. Vous avez construit, bâti, investi. Des maisons en marbre alors que ta mère avait faim et faisait le ménage dans des manoirs. Ta naissance fut une fête. Par souci d’épargne, ta mère n’avait pour toi que trois rechanges qu’elle lavait à la main, chaque jour. Plus tard, à force de travail et de coups de pied, vous rouliez en Mercedes. Décapotable, s’il te plaît. Fuck les bourgeois. Fuck les Français. Vous avez fait le travail que personne ne voulait faire. Immigration javel. Les réveils à cinq heures du matin pour nettoyer les bureaux. À sept heures, laver les vitrines réfrigérées de la boucherie, les rendre attrayantes, faire oublier le prix des entrecôtes. La bourgeoise de province rentrait avec son kilo de viande payé dix fois ce que ta mère gagnait en une heure. Elle repartait avec des quiches, du taboulé, des bouchées à la reine. Ta mère remplissait ton panier de victuailles pendant tes années d’études. Ma mère faisait la même chose pour moi. Elle qui avait manqué de tout.

Sept heures du matin. Je repars, satisfaite, mon article en tête. Dans le train du retour Faro-Lisbonne, je regarde vivre les Portugais. Une mère et sa fille sont amoureuses de leur petit chien empaqueté dans une boîte coquette. Un jeune couple, les deux enfants, huit et deux ans. La petite tend la main et réclame mes gâteaux Oreo. Je souris, les lui donne, elle est si mignonne. Elle est brune, elle babille, elle a les mêmes boucles que Paola à son âge. La boucle est bouclée. Je prends le train avec Paola redevenue enfant. Le fantasme régressif me met dans la position de prendre soin d’elle. Paola qui m’a reproché de ne pas m’être assez occupée d’elle.

Le train longe les chemins de terre, contourne les arbustes fantaisistes, les cactus, les palmiers, les champs d’orangers. La campagne est belle. Partout, des oliviers. Certains lieux vous donnent l’envie d’y vivre. J’ai immédiatement désiré cette partie du Portugal, protégée des vents. La mer elle-même a des allures reposantes, différentes de la côte de Lisbonne, modulée par les vagues puissantes de Cascais. J’aimerais revenir avec une femme que j’aime. Je l’embrasserais à l’aube sous un ciel de craie. On baiserait le soir, l’œil rivé sur l’horizon orange, rouge, noir. Les lumières de la côte espagnole s’allumeraient. On irait dîner à Olhão. J’éprouverais ma liberté et m’abandonnerais enfin. Je rentre à Paris, le corps réparé par les cyprès et la fraîcheur des bassins bleus.

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