Après l’amour
Autodafé à Berlin
Héloïse brandit les réservations électroniques. Air France. Paris. Roissy. Berlin. Tegel. Je tergiverse, je ne sais pas si j’ai envie d’aller en Allemagne.
— La journée, tu pourras écrire à l’hôtel, profiter du spa, te promener pendant que je négocie le prix du sucre. Et, le soir, à nous Berlin !
Héloïse dort sur le siège à côté. Par le hublot, les nuages de fer frottent le soleil rougissant. Leur mouvement guette l’infini des possibles. Héloïse s’apprête à signer un gros contrat et présentera les résultats de la filiale à un parterre d’hommes en cravate. Elle ignore que dans la ville vit une femme que j’ai aimée, dix ans plus tôt. J’étais l’élève de Suzanne à la fac de lettres. Elle était beaucoup plus jeune, que les autres professeurs, plus accessible. Elle avait donné son dernier cours sur la pelouse, au soleil, et nous avait offert un café. Le programme, l’écriture autobiographique de Montaigne à Rousseau, n’avait rien d’attrayant mais, avec Suzanne, Les Rêveries du promeneur solitaire devenaient des balades amoureuses interminables, les Essais un livre de chevet, un traité de tourisme. Suzanne nous embarquait tous. Je la regardais, écoutais, apprenais, lisais. J’étais comblée.
Suzanne vient me chercher au Brandenburger Hof Hotel. Je l’attends dans le grand hall où se pressent les hommes d’affaires.
— Sympathique, votre auberge de jeunesse !
On s’engouffre dans la porte tambour. Suzanne dix ans en arrière. Dix ans remplis de Paola. Les strates temporelles sont troublantes. Je me dis que l’énoncé « dix ans » tient en deux mots. Il faut à peine une décennie pour avoir trois enfants, occuper le poste d’attachée culturelle à New York, puis Berlin. Suzanne est perdue dans un grand manteau noir, je l’imaginais plus grande, le visage moins creusé. Elle me claque une bise franche, je sens sa chaleur, son parfum. Sur la place Bebelplatz, me voilà fébrile. Sous la dalle de verre encastrée dans le sol, une succession de rayonnages, une bibliothèque vide symbolise l’autodafé du 10 mai 1933. J’écoute à peine les explications, je regarde le mémorial, l’absence des livres qu’on a brûlés parce qu’ils n’étaient pas allemands. Mon regard dévie vers la ligne svelte. Un grand soleil couve une ville habituée à l’humidité.
— Je fais une visite commentée, ça vous va ? Regardez ce bâtiment en forme de temple antique, c’est l’opéra. Il me fait plus penser à une villa italienne qu’à un théâtre. La façade et les soubassements sont splendides.
On reprend la marche. Je sens qu’elle a déjà servi la même soupe à d’autres. Quand on est diplomate, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Peu importe, je me délecte de la voix. Le corps déconnecté du cerveau, j’ai du mal à écouter les mots et me concentre sur la voix. Mon ancien professeur m’emmène et enchante le réel. Suzanne a quarante ans. Elle n’a pas vieilli physiquement, mais elle a sacrifié à la raison l’aplomb et l’acidulé de la jeunesse. Ça ne rigole plus. Elle a en charge mari et enfants. La famille vit dans le nord de la ville, dans l’ancien parc de logements réservés aux généraux. Quand le Mur est tombé, les bâtiments sont restés. L’ancien appartement de réception donne sur la forêt. L’entrée distribue d’immenses pièces en étoile. C’est magnifique, c’est Berlin-Est. Son mari, John, est américain. Son atelier de sculpture occupe la moitié du logement. Il réalise des œuvres monumentales, éphémères. Longtemps, j’ai été jalouse de ce grand brun aux cheveux de jais et aux épaules carrées. Pendant la promenade, elle évoque la grave dépression de John, qui déteste l’Allemagne. L’Amérique lui manque, la gentillesse états-unienne, la vie facile quand on a l’argent pour la payer, l’optimisme, le monde des possibles.
— Êtes-vous heureuse, Suzanne ?
Elle détourne le regard. Qui suis-je pour m’aventurer vers ces régions de l’intime ? Mais je ne vous permets pas. Elle reste silencieuse, enchaîne la visite, nos pas nous mènent au bord de la Spree. Suzanne a l’allure légèrement négligée des dimanches pâles où tout est ralenti. Ce matin, elle est partie vite, laissant mari et enfants. À dix ans, son aîné a le sens de la repartie et manie l’ironie comme sa mère :
— Quand maman a le temps, le samedi matin, c’est visite de la tombe de Rosa Luxemburg. L’après-midi, c’est le musée de la Stasi !
Je regarde Suzanne, ses chaussures noires, son pantalon légèrement délavé. Si elle savait. Si tu savais les mille attentions pour notre rendez-vous, le bain brûlant pour attendrir la peau, la mousse qui déborde de la baignoire, l’eau qui s’infiltre dans les serviettes-éponges. Si tu savais la crème à la poudre de riz soigneusement appliquée sur le corps, le masque aux huiles essentielles qui fait les cheveux brillants, l’hésitation dans le choix de ma tenue. Le cachemire acheté la veille dans une boutique de Prenzlauer Berg, la veste vintage, le nouveau rouge à lèvres. Il y a dix ans, chère Suzanne, j’attendais tes lettres en frémissant. De mon appartement, je guettais le facteur. Si tu savais les scènes de jalousie de Paola à cause des lettres à l’encre violette, les paquets cadeaux Colissimo, les livres et les cahiers. Deux fois rien, mais tant de joie pour une jeune fille. Je rédigeais un travail de recherche, tu le lisais. Ça me remplissait. Tu étais mon maître à défaut d’être mon amante.
OceanofPDF.com