Après l’amour
Héloïse
Elle est arrivée bien avant moi. Elle m’attend dans la cour des Miracles, au Trésor. Je ne veux pas être la première, alors je traîne dans une librairie à l’angle des rues Vieille-du-Temple et des Blancs-Manteaux. J’aime le nom du café. Il résonne comme une caresse, un murmure. Héloïse est mince, blonde, longue. On a le même âge.
— Tu me reconnaîtras, grâce à mon écharpe orange.
Ces mots deviennent par la suite une plaisanterie commune, le point de départ d’une romance que ni l’une ni l’autre n’oublie dans la chronologie amoureuse.
Les premières minutes des rencontres 2.0 sont embarrassantes, quand l’artifice du virtuel se mue en réel. Le malaise se dilue vite avec Héloïse, grâce à l’humour. Les verres de vin aidant, on se raconte nos vies. Avant de partir, elle me demande, timidement, si on va se revoir. Héloïse est passionnée de jazz, cultive son corps et fréquente le Club Med gym Palais-Royal. Une vraie gay, adepte des altères et du vélo. Le ventre plat et la force musculaire sont appréciables au lit. Héloïse est une grande endurante. La deuxième fois, elle me donne rendez-vous au Latina, où se joue XXY, un film argentin sur les hermaphrodites. Dans l’obscurité de la salle, j’observe à la dérobée les longs doigts musclés. J’ai envie de les avoir en moi. Les mains sont belles, délicates. Dans l’ombre, les scénarios érotiques naissent plus facilement. Il est trop tôt pour entreprendre quoi que ce soit. Je ne bouge pas, heureuse et reconnaissante de partager ce moment avec elle.
Héloïse engage une correspondance et emprunte les chemins sinueux de la séduction électronique. Elle m’envoie des chansons ou bien des messages très brefs qui éveillent la curiosité. Héloïse veut me revoir. On se retrouve à la nocturne de l’exposition Giacometti. Toujours aussi blonde et élégante, elle gare sa moto au coin de la rue Rambuteau et foule la rue pavée, le casque à la main. Sans gêne, elle dépose un baiser sur ma joue, au bord de mes lèvres. Héloïse est toujours à la frontière, entre séduction et camaraderie. L’instabilité des limites est ce que j’aime chez elle. Sans nous le dire, on aime l’une et l’autre l’ambiguïté des postures. Elle fait la femme, puis se masculinise sur sa moto. Lorsque j’ai sous les yeux ses longs doigts fins, je les imagine en moi. Mais vite, je me concentre sur l’exposition. Elle reste à côté de moi durant la visite. Je la frôle, m’enivre de son parfum, Dior addict. Elle n’a rien fait, pourtant, elle m’a gagnée. Nous sommes chassées par le gardien. Héloïse est bavarde. Un bavardage savoureux. Elle commente les œuvres en ponctuant ses phrases du mot « esthétique ».
— Cette esthétique hiératique, ces figures allongées qui crèvent de solitude. On est dans une esthétique du tableau vivant qui me touche.
Mon cerveau fabrique une réponse silencieuse :
— J’ai envie de te toucher et, en matière esthétique, je suis plutôt portée vers ta plastique.
Les salles ferment, le café aussi. On est quelques instants sur le parvis de Pompidou. Je reste silencieuse, elle sourit.
— Puisque tout est fermé, puisqu’il fait nuit, je suggère d’aller à l’hôtel, dit-elle.
— Tout dépend de l’hôtel.
— Tu vas voir.
La moto file rue de Rivoli et s’arrête devant un palace parisien, place de la Concorde. En chemin, je la serre fort. Elle pourchasse le vent et son corps penché sur l’engin me protège du froid. Lorsque Héloïse enlève son casque, elle sourit de nouveau. J’en ai mal au sexe. Je ne sais presque rien d’elle. Son métier la fait voyager dans le monde entier. Me reviennent des noms de villes, Buenos Aires, Alger, Budapest, Madrid, Washington, New York, Jakarta. J’aime l’audace de son initiative, car j’ai la folie des hôtels. J’aime le luxe, l’anonymat, les employés tirés à quatre épingles, les draps, le peignoir, les chaussons blancs, les produits de beauté, le petit déjeuner copieux.
J’ai tout de suite aimé son corps, les formes de son corps. Sa jouissance. Sa langue d’abord timide puis furieuse, insistante. Ce geste-là, prendre ma langue comme si c’était la dernière fois, entrer à l’intérieur de moi pour n’en plus sortir, pour défaire et anéantir. J’ai aimé ça dans nos baisers. Héloïse embrasse bien, caresse bien. Ces doigts dans mon sexe. Elle dit :
— Viens, viens sur ma bouche. Danse.
Nous dansons. Sans me connaître, elle me prend comme j’aime, la langue sur le sexe, le clitoris caressé très fort, presque meurtri, un peu mordillé. Puis avant que je ne jouisse, le corps qui s’emballe et perd le contrôle, les gestes saccadés. Je sens l’expérience. Je sais qu’elle s’est exercée sur d’autres corps, sur d’autres peaux étrangères.
Héloïse est sensuelle. Je fouille dans ses entrailles. Je veux en garder quelque chose. Aussi, comme pour faire des provisions d’elle, ma bouche arrache les poils pubiens et mes dents les mâchent, les gardent longuement dans la bouche, comme un cadeau. Je m’écœure de son sexe, de son odeur entêtante. D’abord, caresse avec la langue. Puis introduction de la langue dans le trou de son anus. Une surface en étoile que j’ai tapissée de mouillure. Son anus dilaté grandit en quelques secondes. Je la baise fort, les doigts assiègent, autoritaires et divins, la fente de son cul. Délicatesse et précision. Acte chirurgical. Exactitude du geste. J’opère sur elle. Je savoure sa jouissance. Ça dégouline jusqu’aux genoux. Je lèche. Je la soulève, victorieuse. Elle, sans pudeur, geignant, en demande encore.
— Ne t’arrête pas, s’il te plaît, ne t’arrête pas.
Alors je décélère, fais mine de me retirer, je la retiens, resserre l’étreinte, agrippe ses hanches. Je reste, la tirant de plus belle, mordant ses seins.
Elle nous regarde dans les miroirs vénitiens de la chambre. Dernier étage. Vue sur Paris. Vue sur la nuit. Elle interrompt la scène. Elle crie comme une enfant à qui on arrache son jouet.
— On tire les rideaux, on ne sait jamais.
Un lit, double queen. Ça sent fort dans la chambre, un mélange de sexe et de transpiration. Nous avons mal aux genoux, mal aux bras. Corps ruisselants.
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