Après l’amour
Scène
Je traîne avec mes collègues sur les marches du théâtre. Il est tard. On joue à l’Odéon l’intégrale du Soulier de satin. Malgré les lumières, la scène tapissée de miroirs dorés, les trente comédiens, je somnole un peu, c’est agréable. La pièce dure douze heures. Je suis avec Jacques. Toutes les deux heures, à l’entracte, on se sustente au bar du théâtre. Au lever du rideau, dans l’obscurité, je pleure, je veux que Rodrigue retrouve Prouhèze qui va mourir chez les Maures et laisse sa fille comme un sacrifice à l’homme qu’elle aime. Je m’identifie, je succombe. La salle entière est gagnée par l’émotion.
J’ouvre la porte, pénètre chez Sandy, elle dort. Je la prends dans mes bras et lui caresse le dos, elle pousse des cris de petit chien. Mon sommeil est agité par l’image de Prouhèze mourante. Au petit matin, je quitte le lit et reviens avec une tasse de café fumante. Je réveille Sandy pour lui raconter l’extraordinaire épopée.
— Tu fais la tête ?
— Non.
— Je le vois bien.
— Si tu veux tout savoir, j’ai passé la soirée seule, à t’attendre, tu ne m’as même pas proposé de t’accompagner. J’ai la sensation que parfois tu me caches.
— Tu plaisantes ? Je te fais remarquer que tu es en couple, pour commencer. Et puis, tu détestes le théâtre, et en particulier Claudel.
— Je n’apprécie pas le théâtre, non. Et toi, tu ne m’aimes pas, c’est plus ennuyeux.
Le ton monte, je réagis, renverse le café dans le lit, elle s’énerve, je ne l’ai pas fait exprès, je claque la porte, sans raison sérieuse. Je dévale les escaliers, ridicule et théâtrale. Sandy ne vient pas me chercher. La scène manque d’héroïsme. J’aimerais que Sandy soit Rodrigue. Mais Sandy, énervée, se cache derrière la fenêtre. La porte cochère à peine franchie, je fais marche arrière. Allez, on va tourner la page, faire un tour au marché, préparer un brunch, je sens d’ici le pain au sésame, le bacon, les œufs frais, le lait, les viennoiseries. Viens, il fait si beau dehors, vingt degrés pour un mois de mars, c’est agréable, non ? Elle refuse de me laisser entrer. Quelle brutalité ! Elle me demande de partir, elle doit retrouver des amis. Je claque la porte, refroidie. Dans la cour, qui est notre théâtre d’Épidaure, je lâche une insulte. Elle ouvre la fenêtre et me rend mes amabilités. Sur mon vélo, je me sens libérée. Je rejoins une amie au Jeu de Paume. Après l’exposition, on traîne aux Tuileries. L’amie rentre, elle laisse son siège vide. Le soleil inonde le bassin, les arbres, c’est doux. Le Jardin des Tuileries est pourtant le lieu de la séparation. On s’est quittées là-bas, avec Paola, près du grand bassin, à dix mètres du café. À la tombée du jour, le jardin se transmue en paysage mélancolique. L’appartement de Sandy est à deux pas. J’oublie l’orgueil, l’humiliation, je retourne chez elle. Je l’attends patiemment dans la cage d’escalier. La lumière s’allume à son étage.
— Ne reste pas là.
— Tu veux tout et son contraire, Sandy. Je tiens à toi malgré tout. Pardon, si je t’ai blessée.
— Jocelyn va arriver d’un moment à l’autre. Il va dormir ici. Il faut que tu partes.
La misère amoureuse conduit vers des régions désertiques. Je tombe dans un trou, une tristesse, une torsion de l’âme. Comment survivre à la froideur d’un tel désamour ?
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