Après l’amour
Exilée
Je suis née sur la route de l’exil. Il y a l’exil géographique, la terre de naissance qui renvoie doublement à une identité réelle et à une identité d’emprunt. Quand j’imagine mes liens à la famille, je me demande si mes terres sont maternelles ou paternelles. L’identité d’emprunt est celle que l’on rêve et construit, depuis l’enfance. Personne ne peut nous ôter notre terre de naissance. Colère des mères sans terre. Mères dont la mémoire, violente, brutale, est entachée de douleurs collectives. Le sang des miens est répandu sur le sol rouge de la terre battue. Le sang colore les rizières et altère les visions sucrées de cocotiers. Mais il est aussi un autre exil, figuré. Un exil intérieur, celui de la solitude, de l’amour non heureux. On passe parfois sa vie à rechercher ses traces. Mais on se perd dans un château de miroirs, un palais d’images qui sont autant de terres blessées. Ma mère est une héroïne de fiction. Elle a fui. Elle a demandé l’asile politique et quitté le pays où je suis née, une terre qui a ouvert des camps de réfugiés comme on ouvre des charniers. Deux ans plus tard, lorsqu’elle foula le sol français, elle devait réinventer sa vie. En voyage, ma mère est souvent malade. Mon analyste dit que c’est le symptôme des exilés. Ma mère vit son enfance à Vientiane. Sa famille, pauvre, cultive le riz à la campagne. Les jours de fête, ils tuent un poulet. Ils se nourrissent de poissons du Mékong, accompagnés de riz et d’herbes aromatiques. Ils n’ont pas d’argent. Pas de compte en banque. Rien. Juste des récits transmis de génération en génération, des histoires de terres cultivables irriguées par la mer de Chine. Des fictions. Ma mère a quitté son pays, chassée par les communistes, la guerre, la peur. C’est une déracinée, une mère sans terre. Elle a un an quand son père meurt. La disparition du tisserand vietnamien érige un mur silencieux dans une famille où les mères se comportent comme des pères. Elles transmettent leur nom aux enfants. La société laotienne est matriarcale. Parfois, les mères refusent que le père exerce l’autorité parentale. Certains pères ne reconnaissent pas leur progéniture, ils ont déjà une famille et ce n’est pas exactement un rejeton qu’ils sont venus chercher auprès de l’amante. La paternité a toujours été un mystère pour moi. Lorsqu’elle arrive en France, ma mère efface le nom de mon père, elle évacue les traces, ouvre une page vierge. Mon état civil est faux. La date et le lieu de naissance sont erronés, je suis la fille de ma mère, née de père inconnu. Ma mère n’a pas connu son propre père. La vie du tisserand est entourée de sang. L’homme, assassiné par des inconnus, est auréolé d’une mort mystérieuse. Pire, sa disparition est un tabou ; ma mère n’a jamais demandé d’explication à ma grand-mère.
Pendant la guerre, ma mère me raconte la fuite vers la campagne, entourée de ma grand-mère et de mes tantes. Les hommes entrent dans les réseaux de résistance et luttent contre les communistes. La famille quitte Vientiane, devenue dangereuse. Elle se réfugie dans une maison, perdue dans une forêt sur les hauts plateaux, à l’ouest du Laos. Ma grand-mère, née dans cette baraque, au milieu des singes hurleurs et des bambous, y passe ses premières années. Avant l’ascension, les femmes font des réserves au marché de Loang Prabang. Les maraîchères serrent les provisions dans de petits paquets bruns, minutieusement rangés. Ils contiennent de la viande, du poisson séché, du riz, des œufs, des mangues, des papayes, des tomates, des concombres, des herbes aromatiques, du sucre, de la farine. La famille se prépare à tenir un siège. Ma mère me raconte le village Mong, la beauté des vallées, les oiseaux bleus. Les collines ressemblent à un paysage matriciel, la brume fait des ronds, comme un souffle blanc, en hiver. La forêt, dense, épaisse, ne laisse percer aucune lumière. Dans les sentiers, on ne voit pas le ciel, caché par les arbres. Le bruit des oiseaux domine en fond sonore. C’est la jungle, fascinante, terrorisante, celle des animaux rampants qui froissent les herbes hautes. Le bruit électrise l’enfant sauvage. Ma mère.
Elle me décrit la maison en bois sur pilotis, sommaire, propre. La lampe à pétrole posée sur la table en teck. La moustiquaire encadre les lits. Je rêve au pays où je suis née, à la confluence de deux pays d’Asie du Sud-Est. Je rêve du Laos, terre colonisée, lieu de torture et de souffrance. Les écluses du barrage lâchent le sang des miens. Au milieu, ce grand-père couturier, assassiné, inconnu. L’homme a légué à sa famille un papayer dont les branches immenses effleurent le toit en feuilles de cocotiers tressées. Pendant leur séjour, mes tantes mettent à l’honneur ce fruit qui est aussi un légume. Elles préparent le plat préféré de ma mère, une salade de papaye verte, du riz gluant et du bœuf séché, mariné dans de la citronnelle. Dans la sauce qui laisse sur la langue un goût sucré et pimenté, elles trempent des boulettes de riz. Lorsque ma mère entreprend ce récit, je plonge dans les romans de Murakami. L’enfant boit du jus de coco et racle le fond avec une spatule. Dehors, tout est vert. Les bambous, les bananiers, et même les oiseaux. La jungle devient une masse végétale. Sur la piste de terre battue, aucune voiture. Aucune trace des communistes, au-delà des arbres. Les femmes se lavent avec l’eau du puits. L’après-midi, les jours d’ennui, elles explorent les alentours. Ma mère marque les arbres et ne se perd pas, les mêmes gestes que le personnage Kafka Tamura, me dis-je. Les grillons invisibles chantent des airs métalliques. Le destin de ma mère est marqué par la guerre.
Une fois adulte, elle décide de demander l’asile politique en France. Elle trouve du travail, elle se bat. Un jour, elle rencontre un homme, ils s’aiment et se marient. La famille déménage, elle réinvente nos vies, elle monte une petite entreprise ostréicole. Les jours coulent heureux, au bord de la mer. À l’école, c’est un casse-tête. À chaque rentrée, il faut remplir une fiche. La case « profession du père » m’angoisse. Je ne sais pas comment combler le vide, alors je laisse un espace vierge. Je dispose de trop peu d’informations pour expliquer ma généalogie. À vingt ans, j’ose défaire un tabou ; je veux savoir qui est mon père. À force de me taire, j’ai créé une langue coupable qui affecte l’enfance. On ne pose pas de questions, on vit, c’est déjà beaucoup. Plus tard, je m’interroge. Une filiation sans père existe-t-elle ? Sommes-nous condamnés à vivre les mêmes schémas ? Comme ma mère, comme moi, mon enfant ne connaîtra pas son père.
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