Après l’amour
Comment repérer une lesbienne ?
Un avion passe dans le ciel, juste au-dessus de mon bureau. Je lève la tête, vois les traces, les couloirs blancs. Tous ces passagers, au-dessus de nos têtes. Où vont-ils ? J’ai vécu mes vingt ans avec Paola. La trentaine se présente comme un long palmarès sexuel. Je n’ai pas envie de me réveiller vieille et seule. Un deuxième avion déchire la ligne d’horizon. La sonnette de l’appartement résonne. Je suis en robe de chambre et n’attends personne. C’est Alex. Elle entre en trombe dans l’appartement, surexcitée.
— Bonjour, Alex. Il n’y a que le gardien qui sonne à cette heure-ci, pour le courrier. Tout va bien ?
— J’étais dans le quartier et…
— Thé, café, vodka ?
— Ce que tu veux. Tu sais, on devrait tenir, toi et moi, une chronique lesbienne pour un magazine, raconter nos vies. Ça instruirait le quidam. Résumé de la soirée où tu n’es pas venue. Un café, s’il te plaît. Au vernissage, hier soir, une fille magnifique. Tous les crétins férus d’art contemporain roulent des yeux, lissent leur mèche sur le côté et remontent leur jean dim. Grotesque. Zéro sex appeal et rien dans la culotte. Je me dis, la sublime bombe me regarde du coin de l’œil, il me la faut.
— Bon début. Quel genre de beauté ?
— Tu vois Diane Kruger ? Une beauté froide, les yeux bleus, une belle bouche, sourire ultra brite, épaules superbes. Beauté intimidante.
— Avec un silence suspendu, autour d’elle ?
— Je vois que madame est connaisseuse. Donc. Je ne sais comment m’y prendre. Et surtout, je ne sais pas si elle est de la famille, comme on dit. Je noie mon cerveau dans un verre que je bois d’un trait. Je saisis deux coupes et lui en tends une. Tu te rends compte, personne ne lui avait offert à boire ! Évidemment, elle me sourit. La compagnie nous regarde, je sens dans mon dos un puissant désir de meurtre. Et là, je me lance. Je te refais la scène. Tu es Diane Kruger, et moi je joue mon rôle.
— On dit que je suis obsédée par la beauté. De fait, la vôtre est très voyante.
— Vous êtes directe.
— Pardonnez-moi si je vous choque.
— Pas du tout. Les gens sont sinistres ici.
— Vous aimez l’art ? Laissez-moi deviner, vous êtes plutôt Claude Cahun ou Man Ray ? Moi j’adore le cinéma, mon film culte, c’est When Night is Falling, vous connaissez ? J’ai vécu sur la côte ouest, à deux pas des studios où a été tournée la série The L World. J’aime le violet et je porte les ongles courts, les débardeurs blancs, les chaussures Birkenstock. Mon livre préféré, Le Puits de solitude de Radclyffe Hall. Et vous ?
— 1928. Il y a plus contemporain comme livre lesbien.
— Vous connaissez Sarah Waters ? »
Je suis transportée de joie et m’arrête net quand sa copine arrive et l’embrasse profondément, devant toute la galerie.
— Alex, c’est la drague la plus lourde de l’Histoire. Bon, il faut qu’on parle tactique. Serré, le café ?
OceanofPDF.com