Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 8 sur 58

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Après l’amour

Week-end à Rome

Garance vit dans un appartement aux objets hétéroclites. Un canapé vert crapaud fifties chiné dans un dépôt vente, une lampe marocaine, une photo de son chien sur la cheminée prussienne, un abat-jour sans âge. Garance vit dans le bordel, au milieu de travaux qu’elle ne finit jamais. Partout, les bidons de peinture, les plaques d’isolation, les chutes de moquette. La cuisine minuscule cultive des airs de Beyrouth. L’épluche-légumes au milieu des verres à vin, l’argenterie et les verres en plastique. Le garde-manger regorge de conserves de fricassées, des fruits et légumes, clémentines, grenades, poireaux, potimarrons, citrons, anis étoilé, huile d’olive extravierge, fleur de sel, chips, gousses de vanille. Le désordre contraste avec l’image stéréotypée des danseuses éthérées au chignon impeccable. La vie avec Garance est faite de surprises. Les déjeuners improbables dans les maisons de campagne prêtées par des amis, les virées dans un ancien moulin appartenant à une cousine éleveuse de chèvres, l’amour en Toscane, les retours nocturnes dans une banlieue aux allures de fin du monde. Au pied de l’appartement, les détritus au sol, les marchés sauvages où on dégote des miroirs Renaissance volés dans les beaux quartiers. Que fait cette fille dans ce foutoir ? Descendante d’une ancienne noceuse parisienne et d’un énarque, Garance est un caméléon. Sa garde-robe porte les traces d’une grande capacité d’adaptation. Rien n’est trop radical pour elle. Elle est vêtue d’une doudoune noire qui lui donne l’allure d’une danseuse hip-hop. Un soir, après un dîner avec ses amies d’enfance, elle débarque en jupe portefeuille et veste versaillaise. Les autres jours, c’est jean, baskets multicolores, pull H&M râpé ou bien cardigan en cachemire. Déglinguée ou élégante, Garance est exquise. Garance est lunaire. Son corps mince et transformable me plaît. Mon plaisir tient à la montée progressive de son désir. Elle jouit. Son cri explose mes tympans. Je suis éberluée d’une telle prise. Le dimanche matin, elle m’emmène parfois prendre le petit déjeuner dans un rade de Saint-Ouen. On avale un petit crème et un croissant, parmi les maraîchers qui ont déjà attaqué les rillettes et le verre de rouge. Les habitués taillent la bavette avec Josée, la patronne qui tient le bar depuis vingt-trois ans. Elle rouspète après une espèce qui a fait son apparition quand les usines ont fermé et qu’on les a vendues par parcelles de cent mètres carrés. Derrière les briques rouges, des lofts ou des ateliers d’artiste. On se croirait à Brooklyn Heights. Les couples bobos ont quitté la Petite Couronne et gênent maintenant l’entrée du bar avec les poussettes. Les marmots habillés chez Bonpoint piaillent au milieu des cagettes. La France cohabite.

Un jour, on voyage ensemble. Je donne une conférence à la Villa Médicis. Garance rêve d’Italie. Elle décide de faire le voyage. On se promène dans les jardins aux heures chaudes de la nuit. Je fais acte de présence au colloque le matin, puis m’échappe au déjeuner. Garance me donne rendez-vous au marché central. Elle déniche de petites gargotes, bien achalandées. On s’achète des ceintures vintage et des glaces. Il fait très chaud, Garance visite le Colisée. De retour à la Villa, je m’ennuie ferme et sèche la fin du colloque.

Après le déjeuner, la plupart des intervenants, vieux et rabougris, somnolent. Puis ils se réveillent, émoustillés par la voix d’une jeune collègue qui remplit l’espace. À leur retour, ils s’exclameront sur la qualité des interventions, la beauté de Rome et ses rues pittoresques.

Je marche seule dans la ville, traverse la place du Vatican, croise la fontaine de Trévise. Me revient en tête mon premier séjour avec Paola à Rome et à Sienne. J’ai un haut-le-cœur. Je me souviens de la Mini Austin, prêtée par son frère. La radio à fond. La course, les sens interdits pour ne pas rater la bénédiction de Jean-Paul II. La crise de fou rire, place Saint-Pierre, quand apparaît la gueule du vieux travesti sur écran géant, en robe blanche et souliers vernis. Les balades en Vespa, à l’heure de la sieste. La beauté et la chaleur de Rome. On était si bien, Paola.

De retour à Paris, je quitte Garance. Officiellement, je pars parce qu’elle est trop désordonnée.

— Mes yeux ont besoin d’ordre. Tu es trop bordélique et fragile.

— Tes déclarations, ton regard de biche, quelle comédie ! Tiens, madame la conférencière. Tu ne l’auras pas perdue, celle-ci.

Je reste coite. Garance n’est pas Paola. Comment voyager avec une danseuse qui s’épuise après deux heures de promenade dans les rues de Rome ? Moi, je veux rencontrer une fille tout-terrain. Pas un électron libre qui brasse un air poétique et légèrement triste. Garance ne s’excuse pas de la gifle et poursuit, froidement :

— Quand on trouve l’autre, on tombe d’amour. Mais n’est-ce pas un état où l’on se tient hors de soi ? Hors de portée de l’autre. On reste enfermé avec soi-même, captif de sa prison imaginaire, comme une abeille encerclée par des alvéoles douloureuses.

— Je ne suis pas celle qu’il te faut. Je suis un cœur saignant, une viande non baptisée, non sanctifiée. Pour l’instant, je garde cette viande qui me tient lieu de cœur. Un jour il battra pour de vrai.

— Je n’ai jamais adhéré à ton numéro cynique. Il paraît que les femmes sont des papillons. Moi, je suis une fleur, une petite chose fragile avec des ailes qui grandissent. On peut facilement m’écraser. Je m’accroche à mon métier de danseuse car j’y crois encore. Contrairement à toi, je peux être dans une relation, je n’ai pas peur de l’engagement. Mais j’ai aussi besoin de mobiliser mon énergie pour me consacrer à ma carrière. Quand je t’ai rencontrée, j’ai su aussitôt que j’allais avoir le ventre noué, j’ai su que tu ne resterais pas. Tu n’aimes personne et tu aimes tout le monde. Tu vas partir, retrouver ta vie. Lorsque je vais penser à toi, tout me sera insupportable, l’idée que tu puisses en aimer une autre, emménager avec elle, avoir un enfant. Je ne supporte plus la jalousie qui écrase chaque pore de ma peau et bouffe les cellules de mon cerveau. Tout compte fait, je te remercie de me quitter.

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