Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 28 sur 58

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Après l’amour

Square Louis-Jouvet

Le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet abrite le spectacle de mes désirs. On joue Dans la solitude des champs de coton. Sur le plateau, un grand bassin, une eau verdâtre. Je suis cette piscine à débordement qui charrie un torrent de conflits et de tristesse. Intranquille, j’observe les relations de désir et de pouvoir entre le client et le dealer. L’espace sonore fait monter en moi des bouffées d’angoisse. Armes au poing, ça tire dans tous les sens. Les deux hommes s’affrontent. Ils n’ont rien à perdre. Moi non plus. J’ai envie d’elle, à côté. Mon regard glisse de la scène à son décolleté qui ne cache rien d’un 90 F. J’observe les seins lourds, le ventre mou, ne revenant pas de mon appétence pour cette chair nouvelle. Je ne suis pas éprise de son corps. Mais de son désir. C’est invariablement la même surprise quand une femme me manifeste un intérêt sexué. L’étonnement de susciter le désir. Toujours. Le regard posé sur moi m’éprouve, me gêne. Il ne dissimule rien. Il y a eu le voyage de presse à Vienne où je ne lui ai pas adressé la parole. Je remarque ses yeux qui mangent son visage. Puis une soirée alcoolisée dans une galerie d’art à Paris. Tard dans la nuit, on partage un taxi. Éva me drague ouvertement. Je ne dis rien. Je paie, je rentre, je dors. Elle décide alors de me séduire par écran interposé. Ses messages construisent son énigme et bâtissent son image de mante religieuse. Je capitule vite sous le pouvoir des mots. Je glisse, je lâche, je réponds sans ambiguïté. Puisqu’il faut être deux pour jouer, j’ai décidé de l’emmener au théâtre. Boire un verre au Foyer, rester encore un peu dans les dorures, la chaleur moelleuse des velours. Sortir du restaurant qui abrite une autre forme de comédie. L’idée de l’embrasser square Jouvet m’effleure. Je n’ose pas. Paris est le petit théâtre de mes baisers. Rue Saint-Sulpice, Sophie m’arrache la langue sous les fenêtres de Catherine Deneuve, médusée. Rue Blanche, Jeanne baise ma bouche. Nous sommes surprises par une pluie d’été. Paris est vide. La rue est à nous. Je pourrais la prendre sur le capot d’une voiture, là, devant le bistrot « Au temps qu’il fait », personne n’y trouverait à redire. Rue des Martyrs, Laure fait son marché. Entre l’étal de viande et les légumes, elle hache menu ma langue qu’elle manque d’avaler. Paris ou la cartographie de mes désirs. Tes rues sont chastes : no sex, just kisses.

Mon amatrice de théâtre m’embrasse. Il est une heure cinquante, métro Opéra. Intersection des lignes 8 et 3. Timide, je lui offre mes joues. Elle resserre l’étreinte. Je sens le poids de son corps. Elle tourne la tête. Elle veut plus. Elle veut clore fermement nos bavardages par la promesse implicite d’une après-midi de langues emmêlées, de sexes mouillés. J’aime dans l’amour l’impermanence temporelle, les heures où les corps gémissent. Ton souffle dans mes oreilles, ta langue qui me gobe. Tu chuchotes. Arrête. Il est encore temps. Nous n’avons pas encore basculé. Arrête. Tes mains explorent cette zone qui t’est inconnue. Une partie de toi refuse la sexualité entre femmes. Je n’ai peur de rien. Je n’attends rien de toi. Et, déjà, je t’aime. Nos corps flottent entre deux jouissances. Je suis dans le XVIIIe arrondissement. Encore. À croire que je ne baise que dans le nord de Paris. Lamarck-Caulaincourt. C’est l’après-midi. Une chaleur inhabituelle pour la saison. Un appartement haut perché. La vue sur les toits de Paris. Le Sacré-Cœur m’inonde. Encore. En contrebas, une enseigne, avec l’inscription « Cirque », repose sur un toit de tôle froissée. Éva me raconte la mort de sa famille, décimée pendant la guerre, puis celle de ses parents dans un accident de voiture. J’écoute son histoire et je me demande d’où vient mon attachement systématique pour les êtres abandonniques. Comme une reconnaissance du familier ou une identification au semblable. Je jouis entre les doigts de l’amante lamarckienne. Je rêve de sa langue sur mon sexe. Mais elle ne vient pas, elle me refuse cette intimité. Sa langue stoppe l’exploration bien au-dessus de la ceinture, s’interdit l’infréquentable zone de plaisir. Tu censures. Tu refuses. Une autre fois, je viens la nuit. Éva a disposé des bougies dans l’appartement. Elle a préparé des antipasti et du vin italien. On abandonne les miettes et les pelures de fruits sur la table basse. On baise sept heures durant. Elle me touche. Je jouis. Je la touche, la réveille, elle m’agrippe, me tire les cheveux comme font les types aux blondes dans les films porno. Nous sommes des salopes d’un soir. J’ai perdu tout repère temporel. Dans un souffle, elle murmure mon prénom. Nuit d’entre les désirs. Elle gémit. Elle répète à l’envi encore. Je poursuis mes caresses. Le rythme binaire la fait chavirer. Mes doigts à l’entrée de son sexe. Puis mes doigts qui glissent dans la fente de son sexe. Elle va venir. Elle va jouir pour la quinzième fois. Elle ne retient plus rien. Le cri rauque se brise dans la nuit. On s’endort. Je prononce des phrases apaisantes : il faut que tu dormes, mon amour, fais un effort, trouve le sommeil. Le soleil fait son apparition. J’ai passé une nuit blanche à exulter entre des mains baladeuses. Tes étreintes me rappellent à l’existence. Je me sens vivante. Tu me chavires. Tu me fais souffrir. Cette nuit-là, tu me dis, le vrai, c’est le corps. Alors, je tâche d’éprouver ta chair. Tes étreintes me laissent des bleus dans le dos et au-dessus du pubis. Pendant l’acte, tu t’égares, tu m’assènes des coups et j’en redemande. Où as-tu appris ces gestes, d’où vient ce nuage de tendresse et de violence ? Tu voles les heures au quotidien. Tu fais des heures sexuelles un temps plein. Mais ce temps ne remplace pas le vide grandiose qui m’encercle et m’éloigne de toi.

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