Après l’amour
Goodbye Marylou
Nos solitudes se multiplient et nos corps négocient un peu de sommeil dans les décalages horaires. New York, Stockholm, Berlin, Bangkok, Paris, Tokyo, Istanbul, Genève. Toutes ces solitudes technophiles, ces écrans, ces connexions en fibre optique. Un soir, un peu jetlaguée, je me connecte. Je vais sur un site de rencontres que deux amies me recommandent. Je me méfie considérablement, car Jane et Anne sont célibataires, niveau avancé. Elles passent leur soirée à chater avec des filles et ne baisent jamais. Je me gausse, derrière l’écran. Clavier blanc sur fond noir. Je réponds à une annonce. Le website ressemble à un supermarché technicolor. Fresh market. Fresh food. On trouve de tout. Mon amie Jane m’a prévenue. Les photos s’alignent. Des visages d’une beauté irréelle ou d’une grande laideur. Parfois, les deux. L’illusoire et la sublimation règnent dans ces nouveaux modes de rencontres. Le virtuel devient cocasse. À la radio, Polnareff résonne à plein tube. Quand j’ai caressé son nom sur mon écran / Je me tape Marylou sur mon clavier / Quand elle se déshabille / Je lui mets avec les doigts / Message reçu / OK code Marylou. Merci Michel pour l’avant-propos. Je suis prête. La plateforme est ludique. Je fais défiler les profils. Je joue avec les mots, avec les modes d’apparition et de disparition, les présences fugaces. Les filles s’imaginent différemment ; âge, métier, poids, et parfois sexe. Certains hommes se cachent derrière ces identités à écran plat. Rien de plus facile que de créer une fiche. S’inventer une autre vie. Je n’échappe pas à l’entreprise de fichage. Je me suis transformée en commerciale du cul. Je me spécialise en vente par correspondance. La première difficulté est d’imaginer un pseudo. Je tape ma nouvelle identité fictive, Divine, j’amorce une opération séduction. Accrochez-vous, les filles, on va faire connaissance. Sur les photos, je suis saisie par la diversité des visages et des looks que j’identifie mentalement par famille : lesbiennes à mèches, façon Justin Bieber, lesbiennes lipsticks, baby dyke, butch, trans. Je reconnais certaines filles, croisées dans des bars du Marais, après les séances chez mon analyste, rue Saint-Paul. Le Marais est un village, un Disneyland peuplé de Mickeys pédés ou de Minnies sans robe. Je m’y perds toujours un peu. J’aime surtout m’asseoir à une terrasse et contempler des corps sans cintre griffés de la tête aux pieds, des modeuses croquant un falafel, des gays bodybuildés sapés en Fred Perry sortant de l’Usine ou des familles bourgeoises. La géographie du IV e arrondissement me rappelle une typographie sociologique que l’écran agrandit. Je clique. Je chasse. Ça me donne de l’espoir, ça m’empêche de mourir de chagrin.
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