Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 10 sur 58

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Après l’amour

Une nuit dans les étoiles

— Tu fais le code. 38B06. Tu introduis un ticket de métro dans la fente, à côté de la sonnette. Et si ça ne marche pas, appelle-moi.

Je traverse Paris, m’engouffre dans le métro, ligne 2, direction porte Dauphine, remonte la rue des Abbesses, emprunte la rue Lepic, passe le cimetière Montmartre, achète un bouquet de roses, plie un ticket de métro en guise de passe, ouvre la porte blindée, monte les six étages sans ascenseur, sonne. Elle m’ouvre, voit les fleurs, me sourit. Paola et moi, comme dix ans en arrière. Elle me fait entrer. Elle a allumé la cheminée. L’appartement haut perché offre une proximité avec les étoiles. Paris et la banlieue ouest ressemblent à un océan de bitume. La tour Eiffel clignote toutes les heures, comme une demande d’amour. Paola a cuisiné mon poisson préféré, une sole meunière. Tandis qu’elle prépare les assiettes, je me tiens près de la cheminée et m’émerveille pour la dixième fois de la beauté de son intérieur. Je me blottis contre elle. Je la serre fort. Paola mange. Je la regarde dévorer. Je fixe l’instant. Paola contemple les flammes dans la cheminée. Elle a préparé du tilleul, cueilli dans l’arbre de son grand-père, au Portugal. Le dîner est arrosé de larmes. Je la prends dans mes bras, elle pleure. On passe la soirée à ça.

— Je peux dormir là, ce soir ?

— Si tu veux, mais on ne fait pas l’amour.

Elle s’isole dans la cuisine et passe un coup de fil. Elle a rencontré une autre fille, depuis la jeune bouchère. Paola décommande sa soirée.

— Oui, je viendrai demain après le stage. Oui, tout va bien, ne t’inquiète de rien.

La voix est posée, sans impatience ni crispation. Je retrouve Paola allongée sur le petit canapé rouge dans le salon, au coin du feu. Elle a les pieds nus, les joues rouges. Je me déshabille devant elle. Comme je l’ai fait pendant une décennie. Elle sourit. On se réfugie l’une contre l’autre. C’est d’une douceur infinie. On pleure l’intimité retrouvée. Nos corps se serrent fort sous quatre cents grammes de couette en fibre hypo-allergénique. On ressemble à un nuage. Je l’embrasse. Des baisers tendres et rapides. Paola touche ma peau, reconnaît la texture, frissonne. On parle la langue de l’amour, sans pour autant faire l’amour.

Elle dit :

— Depuis la séparation, je suis devenue l’ombre de moi-même. Celle qui quitte a toujours le mauvais rôle. Je ne me plains pas, mais pourquoi ai-je toujours envie de pleurer ?

— Quand on était ensemble, je ne comprenais pas combien je t’aimais. Je ne savais pas quoi faire de cet amour. Il m’étouffait.

Le soleil nous réveille. Il est onze heures. J’ai raté tous mes rendez-vous. Paola a appelé son travail pour prévenir de son absence. Au petit déjeuner, on se régale de tartines grillées au beurre salé et à la confiture d’abricots. On a le regard de l’amour. Après des mois de guerre silencieuse, elle dit :

— Quand on reviendra ensemble, si on revient ensemble, je veux un enfant avec toi, un bel appartement, et t’aimer pour la vie.

L’amour temporaire, Paola connaît bien. De mon côté, je suis spécialiste de l’amour au conditionnel. Je souris, je ne lui en veux pas d’être partie pour la bouchère. Elle ou une autre, peu m’importe. J’écarte mes mauvaises pensées. Je la serre dans mes bras, une dernière fois. Paola, la pleureuse d’entre minuit et midi, me glisse :

— Dis, on dormira encore ensemble ?

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