Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 13 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre 2

Angel prit l’air de ne pas entendre. D’autres filles pouvaient avoir d’aussi jolis cheveux, mais la même voix, comment ? La forme comptait aussi pas mal.

Il ne voulait surtout pas ennuyer Anne. C’est Anne qui connaissait Rochelle, et ça le regardait. Il prit la bouteille dans le seau plein de glace verte et remplit sa coupe. Pas une de ces filles ne l’intéressait. Sauf Rochelle. Mais Anne avait la priorité.

Anne, c’était un copain.

 

2

 

Ils durent s’en aller pour dîner. On ne peut pas passer toute la nuit dehors lorsqu’on travaille le lendemain. Dans la voiture, Rochelle s’assit devant, à côté d’Anne et Angel monta derrière. Anne se tenait bien avec Rochelle. Il ne mettait pas le bras autour de sa taille, et ne se penchait pas vers elle, et il ne lui prenait pas la main. Angel l’aurait fait, si Rochelle l’avait connu avant Anne. Mais Anne, aussi, gagnait plus d’argent que lui ; Anne méritait tout cela. Danser à contretemps, cela paraît moins rédhibitoire quand on n’entend plus la musique. On passerait là-dessus. Anne disait une bêtise, parfois, et Rochelle riait, agitant ses cheveux éclatants sur le col de son tailleur vert vif…

Anne dit quelque chose à Angel, mais Angel pensait à autre chose, c’est naturel. Alors, Anne se retourna vers Angel, et son mouvement fit dévier un peu le volant. C’est malheureux à dire, mais il venait un piéton sur le trottoir et il reçut l’aile de la voiture en plein sur la hanche, tandis que la roue avant droite grimpait sur le trottoir. Le monsieur fit un grand bruit en

 

– 50 – tombant, et resta couché en se tenant la hanche. Il était agité de saccades convulsives. Angel avait déjà ouvert la portière et se précipita dehors. Il se pencha, mortellement inquiet, sur le blessé. Celui-ci se tordait de rire, et s’arrêtait, par instants, pour gémir un bon coup, et, puis, il recommençait à se rouler de joie.

– Vous souffrez ? demanda Angel. Rochelle ne regardait pas. Elle restait dans la voiture, la tête dans ses mains. Anne avait une sale figure. Il était pâle. Il croyait que l’homme agonisait.

– C’est vous ? hoqueta l’homme en désignant Angel.

Une crise de fou rire le reprit. Les larmes ruisselaient sur sa figure.

– Remettez-vous, dit Angel. Vous devez avoir très mal.

– Je souffre comme un veau, parvint à dire le monsieur.

Sa phrase le plongea dans un tel délire qu’il avança de deux pieds en faisant le tonneau. Anne restait là, perplexe. Il se retourna et vit Rochelle. Elle pleurait, car elle se figurait que l’homme se plaignait, et elle avait peur pour Anne. Il s’approcha d’elle ; par la portière ouverte, il prit sa tête entre ses deux grandes mains et l’embrassa sur les yeux.

Angel voyait cela sans le vouloir, mais quand les mains de Rochelle se rejoignirent sur le col du veston d’Anne, il écouta de nouveau le monsieur. Celui-ci faisait des efforts pour tirer son portefeuille de sa poche.

– Vous êtes ingénieur ? dit-il à Angel. Son rire se calmait un peu.

– Oui… murmura Angel.

 

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– Vous me remplacerez, alors. Je ne peux pas, décemment, aller en Exopotamie avec une hanche brisée en cinq morceaux. Si vous saviez ce que je suis content !…

– Mais… dit Angel.

– C’est vous qui conduisiez, hein ?

– Non, dit Angel. C’est Anne…

– Ennuyeux… dit l’autre.

Sa figure se rembrunit et sa bouche tremblait.

– Ne pleurez pas, dit Angel.

– On ne peut pas envoyer une fille à ma place…

– C’est un garçon… dit Angel. Ceci galvanisa le blessé.

– Vous féliciterez la mère…

– Je n’y manquerai pas, dit Angel, mais elle est déjà faite à cette idée.

– Alors, on va envoyer Anne en Exopotamie. Je m’appelle Cornélius Onte.

– Moi, c’est Angel.

– Prévenez Anne, dit Cornélius. Il faut qu’il signe. Heureusement, que le nom était en blanc sur mon contrat !

– Pourquoi ça ? demanda Angel.

 

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– Je crois qu’ils se méfiaient de moi, dit Cornélius. Appelez Anne.

Angel se retourna. Il regarda, et il avait mal, mais il fit deux pas et posa la main sur l’épaule d’Anne. Il était dans le cirage, et ses yeux… affreux à voir. Ceux de Rochelle restaient fermés.

– Anne, dit Angel. Il faut que tu signes.

– Quoi ? dit Anne.

– Un contrat pour l’Exopotamie.

– Pour construire un chemin de fer, précisa Cornélius.

Il geignit à la fin de sa phrase, car les morceaux de sa hanche, en se cognant, faisaient un bruit désagréable à ses oreilles.

– Vous allez partir là-bas ? dit Rochelle.

Et Anne se pencha de nouveau vers elle pour lui dire de répéter. Et il répondit oui. Il fouilla dans sa poche et prit son stylo. Cornélius tendait le contrat. Anne remplit les formules et mit sa signature en bas de la page.

– Est-ce qu’on vous met dans la voiture pour vous conduire à l’hôpital ? proposa Angel.

– Ce n’est pas la peine, dit Cornélius. Il passera bien une ambulance. Rendez-moi le contrat. Vraiment, je suis content.

Il reprit le contrat et s’évanouit.

 

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