Automne À Pékin
Chapitre VII
… et il n’est pas toujours mauvais de
mettre un peu d’eau dans son vin…
(Marcelle Véton. « Traité de Chauffage » Dunod éditeur, Tome I. page 145.)
On tapait à la porte d’Amadis Dudu depuis déjà cinq bonnes minutes. Amadis regardait sa montre pour compter combien de temps il fallait avant que sa patience fût à bout et à six minutes dix, il se dressa en donnant un formidable coup de poing sur la table.
– Entrez, rugit-il d’une voix rageuse.
– C’est moi, dit Athanagore en poussant la porte. Je vous dérange ?
– Naturellement, dit Amadis.
Il faisait des efforts surhumains pour se calmer.
– C’est parfait, dit Athanagore, comme ça, vous vous rappellerez ma visite. Vous n’avez pas vu Dupont ?
– Mais non, je n’ai pas vu Dupont.
– Oh ! dit Athanagore, vous allez fort ! Alors où est-il ?
– Enfin, nom de Dieu ! dit Amadis. Est-ce que c’est Martin ou moi qui s’envoie Dupont ? Demandez à Martin !
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– Bon ! c’est tout ce que je voulais savoir, répondit Atha, Ainsi, vous n’avez pas encore réussi à séduire Dupont ?
– Écoutez, je n’ai pas de temps à perdre. Les ingénieurs et le matériel arrivent aujourd’hui et je suis en plein baccarat.
– Vous parlez comme Barrizone, dit Athanagore. Vous devez être influençable.
– Je vous en fous, dit Amadis. Ce n’est pas parce que j’ai le malheur de sortir une expression diplomatique à Barrizone que vous devez m’accuser d’être influençable. Influençable ? Vous me faites rigoler, tenez !
Amadis se mit à rigoler. Mais Athanagore le regardait et ça le rendit furieux de nouveau.
– Au lieu de rester là, dit-il, vous feriez mieux de m’aider à tout préparer pour les recevoir.
– Préparer quoi ? demanda l’archéologue.
– Préparer leurs bureaux. Ils viennent ici pour travailler. Comment voulez-vous qu’ils fassent s’ils n’ont pas de bureaux ?
– Je travaille bien sans bureau, dit Athanagore.
– Vous travaillez ? Vous ?… Vous vous rendez bien compte que sans bureau, il n’y a pas de travail sérieux, non ?
– J’ai l’impression que je travaille autant qu’un autre, dit Athanagore. Vous croyez que c’est léger un marteau archéologique ? Et casser des pots toute la journée pour les mettre dans des boîtes standard, vous vous imaginez que c’est une plaisanterie ? Et surveiller Lardier, et engueuler Dupont, et
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écrire mon livre de bord et chercher dans quelle direction on devrait creuser, alors, tout ça, ce n’est rien ?
– Ce n’est pas sérieux, dit Amadis Dudu. Faire des notes de service et envoyer des rapports, à la bonne heure ! Mais creuser des trous dans du sable ?…
– Qu’est-ce que vous allez faire en fin de compte ? dit Athanagore. Avec toutes vos notes et tous vos rapports ? Vous allez bâtir un ignoble chemin de fer, puant et rouillé, qui mettra de la fumée partout. Je ne dis pas qu’il ne servira à rien, mais ce n’est pas un travail de bureau non plus.
– Vous devriez bien vous dire plutôt que le plan a été approuvé par le Conseil d’Administration et Ursus de Janpolent, dit Amadis avec suffisance. Vous n’êtes pas en mesure de juger de son utilité.
– Vous me cassez les pieds, dit Athanagore. Au fond, ce que vous êtes, c’est un homosexuel. Je ne devrais pas vous fréquenter.
– Vous ne risquez rien, dit Amadis. Vous êtes trop vieux. Dupont, à la bonne heure !
– Oh, la barbe, avec Dupont. Qu’est-ce que vous attendez, aujourd’hui, finalement ?
– Angel, Anne, Rochelle, un contremaître, deux agents d’exécution et leur famille, le matériel. Le docteur Mangemanche arrive par ses propres moyens, avec un interne, et un mécanicien nommé Cruc nous rejoindra dans quelque temps. Nous recruterons sur place les quatre autres agents d’exécution indispensables, s’il y a lieu, mais je crois qu’il n’y aura pas lieu.
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– Ça fait une considérable quantité de travailleurs, dit Athanagore.
– Au besoin, remarqua Amadis, on débauchera votre équipe en lui offrant un salaire supérieur.
Athanagore regarda Amadis et se mit à rire.
– Vous êtes drôle avec votre chemin de fer.
– Qu’est-ce que j’ai de drôle ? demanda Amadis, vexé.
– Vous croyez que vous débaucherez mon équipe comme ça ?
– Certainement, dit Amadis. Je leur offrirai une prime supérieure au rendement, et des avantages sociaux et un comité d’entreprise et une coopérative et une infirmerie.
Peiné, Athanagore secoua sa tête grisonnante. Tant de méchanceté le confondait avec le mur et Amadis crut le voir disparaître, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Un effort d’accommodation le fit émerger à nouveau au milieu de son champ visuel en friche.
– Vous n’y arriverez pas, assura Athanagore. Ils ne sont pas fous.
– Vous verrez, dit Amadis.
– Ils travaillent pour rien, avec moi.
– Raison de plus.
– Ils aiment l’archéologie.
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– Ils aimeront la construction des chemins de fer.
– Enfin, oui ou non, dit Athanagore, avez-vous fait les Sciences Politiques ?
– Oui, dit Amadis.
Athanagore resta silencieux quelques instants.
– Quand même, dit-il enfin. Vous aviez des prédispositions. Les Sciences Politiques ne suffiraient pas à expliquer ça.
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mais cela ne m’intéresse pas du tout. Voulez-vous m’accompagner ? Ils arrivent dans vingt minutes.
– Je vous suis, dit Athanagore.
– Savez-vous si Dupont sera là ce soir ?
– Oh ! dit Athanagore excédé. Foutez-moi la paix avec Dupont.
Amadis grommela et se leva. Son bureau occupait maintenant une pièce au premier étage du restaurant Barrizone, et, par la fenêtre, il pouvait voir les dunes et les herbes raides et vertes où se collaient de petits escargots jaunes vifs et des lumettes de sable aux irisations changeantes.
– Venez, dit-il à Athanagore, et il passa le premier avec insolence.
– Je vous suis, dit l’archéologue. N’empêche que vous faisiez moins votre directeur en attendant le 975…
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Amadis Dudu rougit. Ils descendaient l’escalier frais et peu éclairé, et cela fit sortir de l’ombre des objets de cuivre luisant.
– Comment le savez-vous ?
– Je suis archéologue, dit Athanagore. Les vieux secrets n’en sont pas pour moi.
– Vous êtes archéologue, d’accord, convint Amadis, mais vous n’êtes pas voyante.
– Ne discutez pas, dit Atha. Vous êtes un jeune homme mal élevé… Je veux bien vous aider à recevoir votre personnel, mais vous êtes mal élevé… Personne n’y peut rien, car vous l’êtes mal, mais également vous êtes élevé. C’est l’inconvénient.
Ils arrivèrent en bas des marches et traversèrent le couloir. Dans la salle du restaurant, Pippo lisait encore son journal, assis derrière le comptoir, et secouait la tête en marmottant dans son patois.
– Salut, La Pipe, dit Amadis.
– Bonjour, dit Athanagore.
– Bon giorno, dit Pippo.
Amadis et Athanagore sortirent devant l’hôtel. Il faisait chaud et sec et l’air ondulait au-dessus des dunes jaunes. Ils se dirigèrent vers la plus haute d’entre elles, une forte bosse de sable couronnée de touffes vertes, d’où l’on voyait assez loin en rond.
– De quel côté viennent-ils ? demanda Amadis.
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– Oh, dit l’archéologue, ils peuvent venir de n’importe quel côté ; il suffit qu’ils se soient trompés de route.
Il regarda avec attention en tournant sur lui-même et s’immobilisa lorsque son plan de Symétrie passa par la ligne des pôles.
– Par là, dit-il en montrant le nord.
– Où ça ? demanda Dudu.
– Ouvrez vos châsses, dit Atha, usant d’un argot archéologique.
– Je vois, dit Amadis. Il n’y a qu’une voiture. Ce doit être le Pr Mangemanche.
On ne voyait encore qu’un petit point vert brillant et, derrière, un nuage de sable.
– Ils sont à l’heure, dit Amadis.
– Ça n’a aucune importance, dit Athanagore.
– Et l’horloge pointeuse, qu’est-ce que vous en faites ?
– Ce n’est pas avec le matériel qu’elle arrive ?
– Si, dit Amadis, mais, en son absence, je pointerai moi-même.
Athanagore le considéra avec stupéfaction.
– Mais, qu’est-ce que vous avez dans le ventre ? demanda-t-il.
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– Des tas de saloperies, comme tout le monde, dit Amadis…
Il se tourna dans la direction opposée.
– Des tripes et de la merde. Voilà les autres annonça-t-il.
– On va à leur rencontre ? proposa Athanagore.
– On ne peut pas, dit Amadis. Il en vient des deux côtés.
– On pourrait y aller chacun d’un côté ?
– Pensez-vous ! Pour que vous leur racontiez des bobards ! D’abord, j’ai des ordres. Je dois les recevoir moi-même.
– Bon, dit Athanagore. Eh bien, foutez-moi la paix, moi je m’en vais.
Il planta là Amadis interloqué dont les pieds se mirent à prendre racine, car, sous la couche superficielle de sable, ça poussait bien. Puis il descendit la dune. Il allait à la rencontre du grand convoi.
Cependant, le véhicule du Pr Mangemanche progressait parmi les pleins et les creux avec une grande vitesse. L’interne, plié en trois par le mal au cœur enfonçait sa tête dans une serviette éponge humide et hoquetait avec la dernière inconvenance. Mangemanche ne se laissait pas abattre par si peu de chose et fredonnait gaiement un petit air amerlaud intitulé « Show me the way to go home », tout à fait approprié à la circonstance, tant par les mots que par les notes. Il enchaîna avec habileté en haut d’une forte élévation de terrain, sur « Taking a chance for love » de Vernon Duke et l’interne gémissait à apitoyer un marchand de canons paragrêle. Puis, Mangemanche accéléra dans la descente et l’interne se tut car il
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Dans un dernier ronflement du moteur et un râle ultime de l’interne, Mangemanche stoppa finalement devant Amadis qui suivait d’un œil courroucé la progression de l’archéologue à la rencontre du convoi.
– Bonjour, dit Mangemanche.
– Bonjour, dit Amadis.
– Rrrououâh !… dit l’interne.
– Vous êtes à l’heure, constata Amadis.
– Non, dit Mangemanche, je suis en avance. Au fait, pourquoi ne portez-vous pas des chemises jaunes !
– C’est affreux, dit Amadis.
– Oui, dit Mangemanche, je reconnais qu’avec votre teint terreux, ça serait un désastre. Les jolis hommes seuls peuvent se permettre ça.
– Vous trouvez que vous êtes un joli homme ?
– D’abord, vous pourriez me donner mon titre, dit Mangemanche. Je suis le Pr Mangemanche et pas n’importe qui.
– Question accessoire, dit Amadis. Moi, en tout cas, je trouve que Dupont est plus joli que vous.
– Professeur, compléta Mangemanche.
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– Professeur, répéta Amadis.
– Ou docteur, dit Mangemanche, c’est comme vous voudrez. Je suppose que vous êtes pédéraste ?
– Est-ce qu’on ne peut aimer les hommes sans être pédéraste ? dit Amadis. Vous êtes emmerdants, tous à la fin !…
– Vous êtes un vilain mufle, dit Mangemanche. Heureusement que je ne suis pas sous vos ordres.
– Vous êtes sous mes ordres.
– Professeur, dit Mangemanche.
– Professeur, répéta Amadis.
– Non, dit Mangemanche.
– Quoi, non ? dit Amadis. Je dis ce que vous me dites de dire, et vous me dites ensuite de ne pas dire ce que je dis.
– Non, dit Mangemanche, je ne suis pas sous vos ordres.
– Si.
– Si, Professeur, dit Mangemanche et Amadis répéta.
– J’ai un contrat, dit Mangemanche. Je ne suis sous les ordres de personne. Qui plus est, je donne des ordres du point de vue sanitaire.
– On ne m’a pas prévenu, docteur, dit Amadis qui s’amadisouait.
– Ah, dit le professeur, voilà que vous devenez obséquieux.
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Amadis passa la main sur son front ; il commençait à être chaud. Le Pr Mangemanche s’approcha de sa voiture.
– Venez m’aider, dit-il.
– Je ne peux pas, professeur, répondit Amadis. L’archéologue m’a planté là, et je ne peux plus me déplanter.
– C’est idiot, dit le Pr Mangemanche. C’est juste une façon qu’on a d’écrire.
– Vous croyez ? dit Amadis anxieux.
– Broutt ! dit le professeur, en soufflant brusquement au nez d’Amadis, qui eut très peur et se sauva en courant.
– Vous voyez ! lui cria Mangemanche.
Amadis revenait, l’air empoisonné.
– Est-ce que je peux vous aider, professeur ? proposa-t-il.
– Ah !… dit Mangemanche. Enfin vous devenez conventionnel. Attrapez ça.
Il lui lança dans les bras une énorme caisse. Amadis la reçut, chancela, et se la laissa tomber sur le pied droit. Une minute plus tard, il faisait au professeur une imitation réellement convaincante du flamand zazou sur sa patte unique.
– Bien, dit Mangemanche qui se réinstallait au volant. Descendez-la jusqu’à l’hôtel. Vous m’y retrouverez.
Il secoua l’interne qui venait de s’assoupir.
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– Hé ! Vous !… On est arrivés !
– Ah !… soupira l’interne avec une expression de bonheur béat.
Et puis la voiture descendit la dune en trombe, et il plongea précipitamment dans sa serviette dégoûtante. Amadis regarda le derrière de la voiture et la caisse, et, en boitant, il entreprit de la charger sur ses épaules. Par malheur, il avait le dos rond.
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