Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 41 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre VI

 

 

Pourquoi ce type d’invariance avait-il

échappé au calcul tensoriel ordinaire ?

(G. Whitrow, La structure de l’Univers, Gallimard éd., p. 144.)

– Prêt ! dit l’interne.

– Tournez, dit Mangemanche.

D’un geste énergique, l’interne lança l’hélice de bois dur. Le moteur éternua, fit un rot méchant et il y eut un retour. L’interne poussa un glapissement et prit sa main droite dans sa main gauche.

– Ça y est ! dit Mangemanche. Je vous avais dit de vous méfier.

– Nom de Dieu ! dit l’interne. Nom de dieu de nom de dieu de merde ! Qu’est-ce que ça déménage !

– Faites voir ?

L’interne tendit la main. L’ongle de son index était tout noir.

– C’est rien, dit Mangemanche. Vous avez encore votre doigt. Ça sera pour la prochaine fois.

– Non.

 

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– Si, dit Mangemanche. Ou alors, faites attention.

– Mais je fais attention, dit l’interne. Je n’arrête pas de faire attention, et ce nom de dieu de merde de moteur me part tout le temps dans les pattes. J’en ai marre, à la fin.

– Si vous n’aviez pas fait ce que vous avez fait… dit sentencieusement le professeur.

– Oh, la barbe, avec cette chaise…

– Bon !

Mangemanche recula, prit son élan et envoya à l’interne un direct en pleine mâchoire.

– Oh !… gémit l’interne.

– Vous ne sentez plus votre main, maintenant, hein ?

– Grrr… fit l’interne.

Il paraissait prêt à mordre.

– Tournez ! dit Mangemanche.

L’interne s’arrêta et se mit à pleurer.

– Ah ! Non ! cria Mangemanche. Assez ! Vous pleurez tout le temps, à la fin ! Ça devient une manie. Foutez-moi la paix, et tournez cette hélice… Ça ne prend plus, vos larmes.

– Mais, ça n’a jamais pris, dit l’interne vexé.

– Justement. Je ne comprends pas que vous ayez le culot d’insister.

 

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– Oh ! ça va, dit l’interne. Je n’insiste pas.

Il fouilla dans sa poche et exhiba un mouchoir très dégoûtant. Mangemanche s’impatientait.

– Ça avance, oui ou zut ?

L’interne se moucha et remit le mouchoir dans sa poche. Puis, il s’approcha du moteur, et, d’un air réticent, s’apprêta à lancer l’hélice.

– Allez ! commanda Mangemanche.

L’hélice fit deux tours, le moteur crachota soudain et partit, et les pales vernies disparurent dans un tourbillon gris.

– Augmentez la compression, dit Mangemanche.

– Je vais me brûler ! protesta l’interne.

– Oh !… fit le professeur excédé, ce que vous êtes…

– Merci, dit l’interne.

Il régla le petit levier.

– Arrêtez-le ! dit Mangemanche.

L’interne coupa l’arrivée d’essence en tournant le pointeau et le moteur s’arrêta, balançant son hélice d’un air mal assuré.

– Bon, dit le professeur. On va aller l’essayer dehors.

L’interne conservait son air renfrogné.

 

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– Allons, fit Mangemanche. De l’entrain, que diable ! Ce n’est pas un enterrement.

– Pas encore, précisa l’interne, mais ça va venir.

– Prenez cet avion et amenez-vous, dit le professeur.

– On le laisse voler libre ou on l’attache ?

– Libre, bien sûr. Ça ne serait pas la peine d’être dans un désert.

– Jamais je ne me suis senti moins seul que dans ce désert-là.

– Assez de jérémiades, dit Mangemanche. Il y a une belle fille, vous savez, dans un coin. Elle a la peau d’une drôle de couleur, mais rien à dire sur sa forme.

– Oui ? demanda l’interne.

Il semblait plus compréhensif.

– Certes oui, dit Mangemanche.

L’interne rassemblait les éléments épars de l’avion qu’ils devaient monter à l’extérieur. Le professeur examina la pièce avec satisfaction.

– Gentille petite infirmerie que nous avons là, dit-il.

– Oui, dit l’interne. Pour ce qu’on y fait. Personne n’est malade dans ce sacré coin. Je suis en train d’oublier tout ce que je savais.

– Vous serez moins dangereux, assura Mangemanche.

 

– 220 –

– Je ne suis pas dangereux.

– Toutes les chaises ne sont pas de cet avis. L’interne devint bleu roi et les veines de ses tempes se mirent à battre spasmodiquement.

– Écoutez, dit-il. Encore un mot sur cette chaise et je…

– Je quoi ? railla Mangemanche.

– J’en tue une autre…

– Quand vous voudrez, dit Mangemanche. En fait, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Allons, venez.

Il sortit, et sa chemise jaune projeta dans l’escalier du grenier une lumière suffisante pour l’empêcher de trébucher sur les marches inégales. Mais l’interne n’y manqua point, et chut sur les fesses heureusement pour l’avion. Il arriva en bas, presque en même temps que le professeur.

– C’est malin, dit celui-ci. Vous ne pouvez pas vous servir de vos pieds ?

L’interne se frotta les fesses d’une seule main. De l’autre, il maintenait les ailes et le fuselage du Ping 903.

Ils descendirent encore et se trouvèrent au rez-de-chaussée. Pippo, derrière son comptoir, vidait méthodiquement une bouteille de Turin.

– Salut ! dit le professeur.

– Bonjour, patron, dit Pippo.

 

– 221 –

– Ça va, les affaires ?

– Amapolis me fout dehors.

– Ce n’est pas vrai ?

– Il m’extériorise. Encore du majuscule. C’est pour de vrai.

– Il t’exproprie ?

– Eh, c’est comme il disait, fit la Pipe. Il m’extériorise.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Eh, je n’en sais rien. Je n’ai plus qu’à me fourrer dans le gabinets, et c’est fini, elle est morte.

– Mais il est idiot, dit Mangemanche, ce type-là !

L’interne s’impatientait.

– On va le faire voler, cet avion ?

– Tu viens avec nous, la Pipe ? dit Mangemanche.

– Eh, je m’en fous, moi, de ce pourrrque d’avion !

– Alors, à tout à l’heure, dit Mangemanche.

– Au revoir, patron. Il est beau comme une cerise, cet avion.

Mangemanche sortit, suivi de l’interne.

– Quand est-ce qu’on peut la voir ? demanda ce dernier.

 

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– Qui ?

– La belle fille.

– Oh, vous m’embêtez, dit Mangemanche. On vafaire marcher cet avion, et c’est tout.

– Mince, alors, dit l’interne. Vous me faites miroiter ça devant les yeux, et puis pfuitt… plus rien. Vous êtes dur !

– Et vous ?

– Ben je comprends que je le suis, dit l’interne. Ça fait trois semaines qu’on est là. Vous vous rendez compte, et j’ai pas fait ça une seule fois !

– Bien sûr ? dit Mangemanche. Même avec les femmes des agents d’exécution ? Qu’est-ce que vous faites à l’infirmerie le matin, quand je dors ?

– Je me… dit l’interne.

Mangemanche le regarda sans comprendre, et puis il éclata de rire.

– Bon sang ! dit-il. C’est… vous… vous… C’est trop drôle !… C’est pour ça que vous êtes de si mauvaise humeur !…

– Vous croyez ? demanda l’interne un peu inquiet.

– Certainement. C’est très malsain.

– Oh ! dit l’interne. Vous ne l’avez jamais fait, hein ?

 

– 223 –

– Jamais tout seul, dit Mangemanche. L’interne se tut, car ils gravissaient une haute dune et il avait besoin de tout son souffle. Mangemanche se remit à rire.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’interne.

– Rien. Je pense seulement à la tête que vous devez avoir.

Il riait si fort qu’il s’effondra sur le sable. De grosses larmes jaillissaient de ses yeux et sa voix s’étranglait dans un hurlement d’allégresse. L’interne tournait la tête d’un air boudeur, et posa par terre les morceaux de l’avion qu’il se mit, agenouillé, à assembler tant bien que mal. Mangemanche reprenait son calme.

– D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine.

– Vous êtes sûr ?

L’interne se sentait de plus en plus inquiet.

– Parfaitement sûr. Vous savez, vous n’êtes pas le premier.

– Je croyais… murmura l’interne.

Il considéra les ailes et la carlingue.

– Alors, vous pensez que d’autres l’ont fait avant moi ?

– Naturellement.

– Bien entendu, je le pensais aussi, dit l’interne. Mais dans les mêmes conditions ? Dans le désert, parce qu’il n’y a pas de femmes ?

 

– 224 –

– Sans doute, dit Mangemanche. Vous croyez que le symbole de Saint-Siméon stylite signifie autre chose ? Cette colonne ? Ce type perpétuellement occupé de sa colonne ? Enfin, c’est transparent ! Vous avez étudié Freud, je suppose ?

– Mais non, dit l’interne. C’est démodé, voyons ! Il n’y a que les arriérés pour croire encore à ces choses-là.

– C’est une chose, dit Mangemanche, et la colonne en est une autre. Il y a tout de même des représentations et des transferts, comme disent les philosophes, et des complexes, et du refoulement, et de l’onanisme aussi dans votre cas particulier.

– Évidemment, dit l’interne, vous allez encore me dire que je ne suis qu’un crétin.

– Mais non, dit Mangemanche. Vous n’êtes pas très intelligent, c’est tout. On peut vous pardonner ça.

L’interne avait assemblé les ailes et le fuselage et disposait avec goût l’empennage. Il s’arrêta quelques instants pour réfléchir aux paroles de Mangemanche.

– Mais vous, lui dit-il. Comment faites-vous ?

– Comment est-ce que je fais quoi ?…

– Je ne sais pas…

– C’est une question vague, ça, dit Mangemanche. Si vague, dirai-je même, qu’elle en devient indiscrète.

– Je n’ai pas voulu vous vexer, dit l’interne.

 

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– Oh, je sais bien. Mais vous avez le don de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

– J’étais mieux là-bas, dit l’interne.

– Moi aussi, dit Mangemanche.

– J’ai le cafard.

– Ça va se passer. C’est ce sable.

– Ce n’est pas le sable. Cela manque d’infirmières, d’internes, de malades…

– De chaises aussi, hein ? dit Mangemanche.

L’interne hocha la tête et une expression d’amertume se répandit par plaques sur son visage.

– Vous me la reprocherez toute la vie, hein, cette chaise ?

– Ça ne fait encore pas très longtemps, dit Mangemanche. Vous ne vivrez pas vieux. Vous avez de trop mauvaises habitudes.

L’interne hésita, ouvrit la bouche et la referma sans rien dire. Il se mit à tripoter le cylindre et le moteur, et Mangemanche le vit sursauter, puis regarder sa main comme il l’avait fait une demi-heure auparavant. Une large déchirure saignait sur sa paume. Il se tourna vers Mangemanche. Il ne pleurait pas, mais il était très pâle et ses lèvres vertes.

– Il m’a mordu… murmura-t-il.

– Qu’est-ce que vous lui avez encore fait ? demanda Mangemanche.

 

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– Mais… rien… dit l’interne. Il posa l’avion sur le sable.

– Ça me fait mal.

– Faites voir.

Il tendit sa main.

– Passez-moi votre mouchoir, dit Mangemanche.

L’interne lui tendit son dégoûtant chiffon, et Mangemanche tant bien que mal lui banda la main en donnant tous les signes d’une répulsion prononcée.

– Ça va ?

– Ça va, dit l’interne.

– Je vais le lancer moi-même, dit le professeur. Il saisit l’avion et mit adroitement le moteur en marche.

– Tenez-moi par la taille !… cria-t-il à l’interne pour dominer le bruit du moteur.

L’interne le saisit à pleins bras. Le professeur régla la vis d’admission et l’hélice se mit à tourner si vite que l’extrémité des pales commençait à passer au rouge sombre. L’interne se cramponnait à Mangemanche qui vacillait, secoué par le vent furieux du modèle.

– Je lâche, dit Mangemanche.

Le Ping 903 partit comme une balle et s’évanouit en quelques secondes. Saisi, l’interne qui tirait toujours lâcha prise

 

– 227 – et s’étala. Il resta assis, le regard vide, tourné vers le point où l’avion venait de disparaître. Mangemanche renifla.

– Ma main me fait mal, dit l’interne.

– Ôtez cette loque, dit le professeur.

La plaie béait et des bourrelets verdâtres se soulevaient tout autour. Le centre, rouge noir, bouillonnait déjà à petites bulles rapides.

– Hé !… dit Mangemanche.

Il empoigna l’interne par le bras.

– Venez soigner ça !…

L’autre se leva et se mit à galoper sur ses jambes molles. Ils couraient tous deux vers l’hôtel Barrizone.

– Et l’avion ? dit l’interne.

– Il a l’air de marcher, dit Mangemanche.

– Il va revenir ?

– Je pense. Je l’ai réglé pour ça.

– Il va très vite…

– Oui.

– Comment va-t-il s’arrêter ?

– Je ne sais pas… dit Mangemanche. Je n’y avais pas du tout pensé.

 

– 228 –

– C’est ce sable… dit l’interne.

Ils entendirent un bruit aigu et quelque chose siffla un mètre au-dessus de leurs têtes, puis il y eut une sorte d’explosion et les vitres de la salle du rez-de-chaussée s’étoilèrent d’un trou net dont la forme était celle du Ping. À l’intérieur, ils entendirent des bouteilles tomber, l’une après l’autre, et se fracasser sur le sol.

– Je file en avant, dit Mangemanche.

L’interne s’arrêta et vit la silhouette noire du professeur dévaler la pente en trombe. Son col jaune vif luisait au-dessus de sa redingote démodée. Il ouvrit la porte et disparut dans l’hôtel. Puis l’interne regarda sa main et se remit à galoper à pas pesants et incertains.

 

– 229 –