Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 45 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre X

 

 

Quand vous présentez des tours de

table, il serait ridicule d’opérer avec de plus grandes ardoises.

(Bruce Elliott, Précis de prestidigitation, Payot édit., p. 223.)

Angel entra le premier. Dans l’infirmerie, il n’y avait que l’interne, étendu de tout son long sur la table d’opérations et le Dr Mangemanche, en blouse blanche de chirurgien vétérinaire, qui stérilisait un scalpel à la flamme bleue d’une lampe à alcool avant de le plonger dans une bouteille d’acide nitrique. Une boîte carrée, nickelée, pleine à moitié d’eau et d’instruments brillants, bouillait sur un réchaud électrique, et, d’un ballon de verre, empli d’un liquide rouge, montait une vapeur turbulente. L’interne, tout nu, et les yeux fermés, frissonnait sur la table, attaché par des sangles solides qui pénétraient profondément dans ses chairs amollies par l’oisiveté et les mauvaises pratiques, ne disait rien, et le Pr Mangemanche sifflotait un passage de Black, Brown and Beige, toujours le même, parce qu’il n’arrivait pas à se rappeler le reste. Il se retourna au bruit des pas d’Angel ; à ce moment Athanagore et l’abbé Petitjean apparurent également.

– Bonjour, docteur, dit Angel.

– Salut ! dit Mangemanche. Ça biche ?

– Ça biche.

Le professeur salua l’archéologue et l’abbé.

 

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– On peut vous aider ? demanda Angel.

– Non, dit le professeur. Ça va être fini tout de suite.

– Il est endormi ?

– Pensez-vous… dit Mangemanche. Pas pour une petite chose comme ça.

Il avait l’air inquiet et jetait des regards furtifs derrière lui.

– Je l’ai insensibilisé à coups de chaise sur la tête, dit-il. Mais vous n’avez pas rencontré un inspecteur de police, en venant ?

– Non, dit Athanagore. Il n’y a personne, professeur.

– Ils doivent venir m’arrêter, dit Mangemanche. J’ai dépassé mon nombre.

– Ça vous ennuie ? demanda l’abbé.

– Non, dit Mangemanche. Mais j’ai horreur des inspecteurs. Il faut que je coupe la main de cet imbécile et je m’en irai.

– C’est grave ? demanda Angel.

– Regardez vous-même.

Angel et l’abbé s’approchèrent de la table. Athanagore restait quelques pas en arrière. La main présentait un vilain aspect. Le professeur, pour son opération, l’avait étendue le long du corps de l’interne. La plaie béait, d’un vert vif, et une mousse abondante refluait sans cesse du centre vers les bords,

 

– 263 – maintenant complètement brûlés et déchiquetés. Une humeur liquide s’écoulait entre les doigts de l’interne et souillait le linge épais sur lequel reposait son corps agité d’un tremblement rapide. Par moments, une grosse bulle arrivait à la surface de la blessure et éclatait, criblant le corps du patient, au voisinage de sa main, d’une infinité de petites taches irrégulières.

Petitjean détourna la tête le premier, l’air ennuyé. Angel regardait le corps flasque de l’interne, sa peau grise et ses muscles relâchés, et les quelques poils noirs miteux qu’il avait sur la poitrine. Il vit les genoux bosselés, les tibias pas bien droits et les pieds sales, et serra les poings, puis il se retourna vers Athanagore et ce dernier lui mit la main sur l’épaule.

– Il n’était pas comme ça en arrivant… murmura Angel. Est-ce que le désert fait cet effet-là à tout le monde ?

– Non, dit Athanagore. Ne vous frappez pas, mon petit. Une opération, ce n’est pas agréable.

L’abbé Petitjean alla vers une des fenêtres de la longue pièce et regarda dehors.

– Je pense qu’ils viennent chercher le corps de Barrizone, dit-il.

Carlo et Marin marchaient en direction de l’hôtel, portant une sorte de brancard.

Le Pr Mangemanche fit quelques pas et jeta un coup d’œil à son tour.

– Oui, dit-il. Ce sont les deux agents d’exécution. Je croyais que c’étaient des inspecteurs.

 

– 264 –

– Personne n’a besoin d’aller les aider, je suppose, dit Angel.

– Non, assura Petitjean. Il suffira d’aller voir l’ermite. Au fait, professeur, nous étions venus vous chercher pour ça.

– J’en ai pour très peu de temps, dit Mangemanche. Mes instruments sont prêts. De toute façon, je ne viendrai pas avec vous. Sitôt que j’aurai fini, je m’en irai.

Il retroussa ses manches.

– Je vais lui couper la main. Ne regardez pas si ça vous dégoûte. C’est indispensable. Je pense qu’il en crèvera parce qu’il est dans un triste état.

– On ne peut rien faire ? demanda Angel.

– Rien, dit le professeur.

Angel se détourna ; l’abbé et l’archéologue en firent autant. Le professeur transvasa le liquide rouge du ballon dans une sorte de cristallisoir et saisit un scalpel. Les trois autres entendirent la lame grincer sur les os du poignet, et c’était fini tout de suite. L’interne ne bougeait plus. Le professeur étancha le sang avec une poignée de coton et de l’éther, puis il saisit le bras de l’interne et plongea l’extrémité saignante dans le liquide du cristallisoir qui se figea aussitôt autour du moignon, formant une sorte de croûte.

– Qu’est-ce que vous faites ? demanda Petitjean qui regardait à la dérobée.

– C’est de la cire de bayou, dit Mangemanche. Il prit délicatement la main coupée au moyen d’une paire de pinces nickelées et la déposa sur une assiette de verre, puis l’arrosa

 

– 265 – d’acide nitrique. Une fumée rousse s’éleva et les vapeurs corrosives le firent tousser.

– J’ai fini, dit-il. On va le détacher et le réveiller.

Angel s’occupa de défaire les courroies des pieds et l’abbé celle du cou. L’interne ne remuait toujours pas.

– Il est probablement mort, dit Mangemanche.

– Comment est-ce possible ? demanda l’archéologue.

– L’insensibilisation… j’ai dû taper trop fort.

Il rit.

– Je plaisante. Regardez-le.

Les paupières de l’interne se soulevèrent d’un coup comme deux petits volets rigides, et il se dressa sur son séant.

– Pourquoi suis-je à poil ? demanda-t-il.

– Sais pas… dit Mangemanche en commençant à déboutonner sa blouse. J’ai toujours pensé que vous aviez du goût pour l’exhibitionnisme.

– Si vous cessiez de me dire des vacheries, ça vous ferait mal, hein ? lança l’interne hargneux.

Il regarda son moignon.

– Vous appelez ça du travail propre ? dit-il.

– La barbe ! dit Mangemanche. Vous n’aviez qu’à le faire vous-même.

 

– 266 –

– C’est ce que je ferai la prochaine fois, assura l’interne. Où sont mes vêtements ?

– Je les ai brûlés… dit Mangemanche. Ce n’était pas la peine de contaminer tout le monde.

– Alors, moi, je suis à poil, et je reste à poil ? dit l’interne. Eh bien, merde !

– Assez, dit Mangemanche. Vous m’embêtez, à la fin.

– Ne vous disputez pas, dit Athanagore. Il y a sûrement d’autres vêtements.

– Vous, le vieux, dit l’interne, passez la main.

– Ça va ! dit Mangemanche. Vous allez la fermer ?

– Qu’est-ce qui vous prend ? demanda l’abbé. Bateau, ciseau…

– Des clous, dit l’interne. Vous me les cassez avec vos conneries. Je vous chie sur la gueule, tous, tant que vous êtes !

– C’est pas ça la réponse, dit Petitjean. Il faut répondre : La bataille au bord de l’eau.

– Ne lui parlez pas, dit Mangemanche. C’est un sauvage et un malappris.

– Ça vaut mieux que d’être un assassin… dit l’interne.

– Sûrement pas, dit Mangemanche. Je vais vous faire une piqûre.

 

– 267 –

Il s’approcha de la table et renoua prestement les courroies, maintenant d’une main le patient qui n’osait se défendre, de crainte d’abîmer son beau moignon de cire tout neuf.

– Ne le laissez pas faire… dit l’interne. Il va me zigouiller. C’est une vieille crapule.

– Foutez-nous la paix, dit Angel. Nous n’avons rien contre vous. Laissez-vous soigner.

– Par ce vieil assassin ? dit l’interne. M’a-t-il assez emmerdé avec cette chaise ? Et qui est-ce qui rigole, maintenant ?

– C’est moi, dit Mangemanche.

Il lui enfonça rapidement l’aiguille dans la joue ; l’interne poussa un cri aigu, puis son corps se détendit et il ne bougea plus.

– Voilà, dit Mangemanche. Maintenant, je fiche le camp.

– Il va dormir et se calmer, demanda l’abbé.

– Il aura l’éternité pour ça ! dit Mangemanche. C’était du cyanure des Karpathes.

– La variété active ? dit l’archéologue.

– Oui, répondit le professeur.

Angel regardait sans comprendre.

– Quoi ?… murmura-t-il. Il est mort.

 

– 268 –

Athanagore l’entraîna vers la porte. L’abbé Petitjean suivait. Le Pr Mangemanche ôtait sa blouse. Il se pencha sur l’interne et lui mit le doigt dans l’œil. Le corps resta immobile.

– Personne n’y pouvait rien, dit le professeur. Regardez.

Angel se retourna. Le biceps de l’interne, du côté du moignon, venait de se craqueler et de s’entrouvrir. La chair, autour de la déchirure, se soulevait en bourrelets verdâtres, et des millions de petites bulles montaient en tourbillonnant des profondeurs obscures de la plaie béante.

– Au revoir, les enfants, dit Mangemanche. Je regrette tout ça. Je ne pensais pas que cela tournerait de cette façon. En fait, si Dudu avait réellement disparu, comme on pensait qu’il le ferait, rien ne se serait passé ainsi et l’interne et Barrizone seraient encore vivants. Mais on ne peut pas remonter le courant. Trop de pente, et puis…

Il regarda l’heure.

– Et puis, on est trop vieux.

– Au revoir, docteur, dit Athanagore.

Le Pr Mangemanche avait un sourire triste.

– Au revoir, dit Angel.

– Ne vous en faites pas, dit l’abbé. Les inspecteurs sont des gourdes en général. Voulez-vous une place d’ermite ?

– Non, dit Mangemanche. Je suis fatigué. C’est bien comme ça. Au revoir, Angel. Ne faites pas l’andouille. Je vous laisserai mes chemises jaunes.

 

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– Je les porterai, dit Angel.

Ils revinrent sur leurs pas et serrèrent la main du Pr Mangemanche. Puis, l’abbé Petitjean le premier, ils descendirent l’escalier bruyant. Angel venait le troisième. Il se retourna une dernière fois. Le Pr Mangemanche lui fit un signe d’adieu. Les coins de sa bouche trahissaient son émotion.

 

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