Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 38 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre III

RÉUNION

 

III

 

1)

Le président Ursus de Janpolent fronça les sourcils en arrivant, car l’huissier n’était pas à son poste. Il passa néanmoins et pénétra dans la salle de réunion. Il fronça le sourcil derechef : personne autour de la table. Il atteignit, de l’index et du pouce réunis, l’amorce de sa montre d’or, amorce matérialisée sous les espèces d’une chaîne du même métal, et tira. Chose étrange assez, cette mécanique irréprochable portait la même heure qui l’avait tant fait se presser peu auparavant. S’expliquant ainsi les absences combinées et non complotées, comme il lui en était venu le soupçon, de l’huissier et des membres du Conseil, il fit en courant le chemin du retour à sa limousine et enjoignit à son chauffeur zélé de le mener quelque part, pour ce qu’il ne faudrait point que l’on vît arriver le premier un président de Conseil d’Administration, fichtre non !

2)

L’huissier, un rictus las aux lèvres, émergea du buen-retiro à temps pour se rendre, sans lambiner, à l’armoire grande où restaient les collections de cartes postales obscènes. Un rictus las aux lèvres, et les mains tremblantes et la braguette humide, car c’était son jour. Cela coulait encore un peu, lui allumant le bas de l’échine d’éclairs discordants et décroissants, et raidissant ses vieux muscles fessiers tannés par des ans de chaise.

 

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3)

Le petit chien écrasé par Agathe Marion qui conduisait comme d’habitude, sans regarder, avait les poumons d’une curieuse couleur verte, ainsi que le constata l’agent-voyer dont le balai agile précipita la charogne dans une bouche d’égout. L’égout se mit à vomir peu après, et l’on dut détourner la circulation pour quelques jours.

4)

Après divers avatars, provoqués tant par la malignité des humains ou des choses que par les lois inexorables dela probabilité, ils se rencontrèrent à la porte de la salle des séances la quasi-totalité des y convoqués, qui s’introduisaient dans ce lieu après les frottements palmaires et éjaculations de parcelles de salive en usage dans la société civilisée, et que la société militarisée remplace par des ports de mains au chef et des claquements solaires accompagnés, dans de certains cas, d’interjections brèves, et hurlées de loin, ce qui fait qu’à tout prendre, on pourrait estimer que le militaire est hygiénique, opinion de laquelle on est forcé, quoique, de se défaire quand on voit les latrines d’icelui, avec une exception faite pour les militaires amerlauds lesquels chient en rang et tiennent leurs chambres à caca en état de propreté et d’odeur désinfectante constants, ainsi qu’il arrive dans certains pays où l’on soigne la propagande et où l’on a l’heur de tomber sur des inhabitants persuasibles par de tels moyens, ce qui est le cas général, à condition que la propagande ainsi soignée ne le soit pas à l’aveuglette, mais en tenant compte des désirs révélés par les offices de prospection et d’orientation, comme aussi de résultats de référenda que les gouvernements heureux ne manquent pas de prodiguer pour le bonheur encore accentué des peuplages qu’ils administrent.

 

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Ainsi, le Conseil commença. Il ne manquait qu’un membre, empêché, et qui vint, deux jours après, s’excuser, mais l’huissier fut sévère.

5)

– Messieurs, je donne la parole à notre dévoué secrétaire.

– Messieurs, avant de vous communiquer les résultats bruts des premières semaines de travaux, je désire vous donner lecture, le rapporteur étant absent, du rapport reçu d’Exopotamie qu’il m’a heureusement fait tenir en temps voulu, et je désire, ici, rendre hommage à cette prudence, tout à l’honneur de sa prévoyance, car nul n’est à l’abri d’un contretemps.

– Tout à fait d’accord !

– De quoi s’agit-il ?

– Vous savez bien.

– Ah ! je me rappelle !

– Messieurs, voici la note en question.

– Malgré les difficultés de tous ordres, les efforts et l’ingéniosité du directeur technique Amadis Dudu ont abouti à la mise en place de tout le matériel nécessaire et il n’est pas besoin d’insister sur les capacités de dévouement et d’abnégation, ainsi que sur le courage et l’habileté professionnelle du directeur technique Dudu, car les énormes difficultés rencontrées, ainsi que lâcheté sournoise et la malignité des agents d’exécution, des éléments et des ingénieurs en général, à l’exception du contremaître Arland, font que cette

 

– 195 – tâche, presque impossible ne saurait être menée à bien que par lui.

– Tout à fait d’accord.

– Ce rapport est excellent.

– Je n’ai pas saisi. De quoi s’agit-il ?

– Mais si, vous savez bien !

– Ah ! Oui ! Passez-moi vos cartes.

– Messieurs, une circonstance se présente laquelle il n’était pas possible d’apporter un remède préventif ou modificatoire ; c’est l’existence sur place et dans l’axe juste de la voie future, d’un hôtel dit Hôtel Barrizone, et qu’il faut, propose notre Directeur Dudu, exproprier, puis détruire partiellement par les moyens les plus convenables.

– Savez-vous ce que c’est qu’une lumette ?

– Cette position est renversante !

– Je crois qu’il faut donner notre approbation.

– Messieurs, je vais procéder à un vote à main levée.

– C’est inutile.

– Tout le monde est tout à fait d’accord.

– Parfaitement, il faut exproprier Barrizone.

– Messieurs, Barrizone sera donc exproprié. Notre secrétaire va s’occuper des démarches. Étant donné qu’il s’agit

 

– 196 – d’une entreprise d’intérêt public, nul doute que les formalités à remplir ne soient très réduites.

– Messieurs, je propose un vote de félicitations à l’adresse de l’auteur du rapport qui vous a été lu, et qui n’est autre que notre directeur technique, Amadis Dudu.

– Messieurs, je pense que vous serez tous d’accord pour adresser une note de félicitations à Dudu, comme le propose notre éminent collègue Marion.

– Messieurs, selon les termes du rapport, l’attitude des subordonnés de Dudu se révèle odieuse. Je crois qu’il serait sage de diminuer leur traitement de vingt pour cent.

– On pourrait verser l’économie réalisée au compte de M. Dudu, au titre d’amélioration de son indemnité de déplacement.

– Messieurs, Dudu se refusera certainement à accepter quoi que ce soit.

– Tout à fait d’accord.

– Et puis ça fera des économies.

– On n’augmentera pas Arland non plus ?

– C’est absolument inutile. Ces hommes ont leur conscience pour eux.

– Mais on diminue les autres naturellement.

– Messieurs, toutes ces décisions seront consignées par le secrétaire dans le procès-verbal de la séance. L’ordre du jour n’appelle aucune observation ?

 

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– Que dites-vous de cette position ?

– C’est renversant !

– Messieurs, la séance est levée.

 

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