Automne À Pékin
Chapitre 5
Il le sentait le long de sa cuisse, lourd et glacé comme une bête morte. Le poids tirait sa poche et sa ceinture, sa chemise bouffait à droite sur son pantalon. Son imperméable empêchait que l’on voie, mais, à chaque avancée de la cuisse, il se dessinait un grand pli sur l’étoffe et tout le monde allait le remarquer. Il paraissait sage de prendre un autre chemin. Il tourna donc délibérément à gauche sitôt hors de l’entrée du bâtiment. Il allait vers la gare et décida de ne se hasarder que dans des petites rues. Le jour était triste, il faisait aussi froid que la veille ; il connaissait mal ce quartier, il prit la première à droite, puis, pensant qu’il allait rejoindre trop rapidement son chemin habituel, se rejeta dix pas plus loin dans la première à gauche. Elle faisait un angle un peu inférieur à quatre-vingt-dix degrés avec la précédente, filant en oblique et pleine de boutiques très différentes de celles qu’il longeait d’ordinaire, des boutiques neutres sans aucune particularité.
Il marchait vite et la chose pesait sur sa cuisse. Il croisa un homme qui lui parut baisser les yeux vers la poche ; Claude frissonna ; il se retourna deux mètres plus loin, l’homme le regardait aussi. Baissant la tête, il reprit sa marche et se jeta à gauche au premier croisement. Il heurta une petite fille si brutalement qu’elle glissa et s’assit dans la neige sale que l’on avait entassée au bord du trottoir. Sans oser la relever il pressa le pas, les mains enfoncées dans les poches, jetant en arrière des regards furtifs. Il fila au ras du nez d’une matrone armée d’un balai qui sortait d’un immeuble voisin et qui le salua d’une injure sonore. Il se retourna. Elle le suivait des yeux. Il accéléra sa marche et faillit heurter une grille carrée que des ouvriers de la voirie venaient de déposer au-dessus d’un regard d’égout. Dans un violent mouvement interne pour l’éviter, il l’accrocha, en passant, avec la poche de son imperméable, qui se déchira.
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Les ouvriers le traitèrent de con et d’enfoiré. Rouge de honte, il alla, toujours plus vite, glissant sur les flaques gelées. Il commençait à transpirer, il heurta un cycliste qui tournait sans prévenir. La pédale lui arracha le bas de son pantalon et lui lacéra la cheville. Jetant un cri d’effroi, il tendit les mains en avant, pour ne pas tomber, et le groupe s’affala sur la chaussée boueuse. Il y avait un flique pas loin de là. Claude Léon s’était dégagé de la bicyclette. Sa cheville lui faisait horriblement mal. Le cycliste avait un poignet foulé et le sang pissait de son nez, il injuriait Claude et la colère commençait à saisir Claude, son cœur battait et du chaud lui descendait le long des mains, son sang circulait très bien, cela battait aussi dans sa cheville et sur sa cuisse, l’égalisateur se soulevait à chaque pulsation. Brusquement, le cycliste lui lança son poing gauche dans la figure, et Claude devint encore plus livide. Il plongea la main dans sa poche et tira l’égalisateur, et il se mit à rire parce que le cycliste bafouillait et reculait, puis il sentit un choc terrible sur sa main, et le bâton du flique retomba. Le flique ramassait l’égalisateur et saisit Claude au collet. Claude ne sentait plus rien à la main. Il se retourna brusquement et sa jambe droite se détendit d’un coup, il avait visé-le bas-ventre du flique qui se courba en deux et lâcha l’égalisateur. Avec un grognement de plaisir, Claude se précipita pour le ramasser, et puis il le déchargea avec soin sur le cycliste qui porta les deux mains à sa ceinture et s’assit tout doucement en faisant âââh… du fond de la gorge. La fumée des cartouches sentait bon et Claude souffla dans le canon, comme il l’avait vu faire au cinéma ; il remit l’égalisateur dans sa poche, et il s’affala sur le flique, il voulait dormir.
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