Automne À Pékin
Chapitre 3
À peu près vers cinq heures du matin, Amadis Dudu eut l’idée de se réveiller, et bien lui en prit ; ceci lui permit de constater qu’il était horriblement mal installé et que son dos le faisait grandement souffrir. Il sentait sa bouche consistante, comme lorsqu’on ne s’est pas lavé les dents. Il se dressa, fit quelques mouvements pour se remettre les membres en place, et procéda à sa toilette intime en s’efforçant de ne pas tomber dans le champ de visée du receveur. Celui-ci, couché entre deux banquettes, rêvassait en tournant sa boîte à musique. Il faisait grand jour. Les pneus dentelés chantaient sur le revêtement comme autant de toupies de Nürnberg sur des postes de téessef. Le moteur vrombissait à un régime invariable, sûr d’avoir son assiette de poisson quand il le faudrait. Amadis se livra à des exercices de saut en longueur pour s’occuper, et son dernier élan le fit atterrir droit sur le ventre du receveur ; il rebondit avec tant de force que sa tête bossela le plafond de la voiture ; il retomba mollement à cheval sur un des accoudoirs des banquettes : ce dernier mouvement l’obligeait à lever très haut la jambe côté banquette tandis que l’autre pouvait s’allonger dans le couloir. Juste à ce moment, il vit dehors une nouvelle pancarte : Exopotamie, deux mesures, et il se rua sur la sonnette qu’il pressa une fois, mais longuement ; l’autobus ralentit et s’arrêta sur le bord de la route. Le receveur s’était redressé et se tenait négligemment à la place réservée au receveur, arrière gauche du cordon, mais son ventre douloureux lui faisait perdre de la dignité. Amadis parcourut le couloir, plein d’aisance, et sauta légèrement en bas de l’autobus. Il se trouva nez à nez avec le machiniste ; ce dernier venait de quitter son siège et s’approchait pour voir ce qui se passait. Il apostropha Amadis.
– Quelqu’un s’est enfin décidé à sonner ! C’est pas trop tôt !
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– Oui, dit Amadis. Ça fait un bout de chemin.
– Enfin, quoi, mince ! dit le conducteur. Toutes les fois que je prends un 975, personne ne se décide à sonner, et d’habitude, je reviens sans m’arrêter une seule fois. Vous appelez ça un métier ?
Le receveur cligna de l’œil derrière le dos du machiniste, et se tapa le front pour signifier à Amadis l’inutilité d’une discussion.
– Les voyageurs oublient peut-être, dit Amadis, car l’autre attendait une réponse.
Le conducteur ricana.
– Vous voyez bien que non, puisque vous avez sonné. L’ennui…
Il se pencha vers Amadis. Le receveur comprit qu’il était de trop et s’éloigna sans affectation.
– C’est ce receveur, expliqua le conducteur.
– Ah ! dit Amadis.
– Il aime pas les voyageurs. Alors, il s’arrange pour qu’on parte sans voyageur et il ne sonne jamais. Je le sais bien.
– C’est vrai, dit Amadis.
– Il est fou, vous comprenez, dit le machiniste.
– C’est ça… murmura Amadis. Je le trouvais bizarre.
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– Ils sont tous fous à la Compagnie.
– Ça ne m’étonne pas !
– Moi, dit le conducteur, je les possède. Au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Vous avez un couteau ?
– J’ai un canif.
– Prêtez.
Amadis le lui tendit, et l’autre ouvrit la grande lame qu’il se planta dans l’œil avec énergie. Puis il tourna. Il souffrait beaucoup et criait très fort. Amadis prit peur et s’enfuit, les coudes collés au torse, en levant les genoux aussi haut qu’il pouvait : ce n’était pas le moment de négliger une occasion de faire sa culture physique. Il dépassa quelques touffes de scrub spinifex, se retourna et regarda. Le conducteur repliait le canif et le mit dans sa poche. De la place d’Amadis, on voyait que le sang ne coulait plus. Il avait opéré très proprement et portait déjà un bandeau noir sur l’œil. Le receveur, dans la voiture, allait de long en long le long du couloir, et, à travers les glaces, Amadis le vit consulter sa montre. Le conducteur se réinstalla sur son siège. Le receveur attendit quelques instants, regarda sa montre une seconde fois, et tira sur le cordon plusieurs coups de suite ; son collègue comprit que c’était complet, et la lourde voiture repartit dans un bruit progressivement croissant ; Amadis vit les étincelles et le bruit diminua, s’atténua, disparut ; au même moment, il cessa de voir l’autobus, et il était venu en Exopotamie sans dépenser un seul ticket.
Il reprit sa marche. Il ne voulait pas s’attarder, car le receveur se raviserait peut-être, et il désirait garder son argent.
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