Automne À Pékin
Chapitre 7
– Bon, dit Mangemanche. Vous savez ce qui vous reste à faire. Au revoir.
Il appuya un bon coup sur le nez de Cornélius pour le faire rire et sortit. Cruc l’attendait pour le Ping 903.
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Cruc se mâchait nerveusement les lèvres. Il y avait devant lui une feuille de papier couverte de calculs et d’équations du vingt-sixième degré, irrésolues et hésitantes, Mangemanche arpentait la pièce, et, pour éviter de se retourner, repartait en marche arrière chaque fois qu’il arrivait au mur peint en bleu punaise.
– Impossible ici, affirma Cruc après un long silence.
– Cruc, dit Mangemanche, vous êtes un dégonflard.
– Pas assez d’espace. Il fera quatre mesures à la minute. Vous vous rendez compte ?
– Alors quoi ? dit Mangemanche.
– Il faut trouver un désert.
– Je suis bien forcé de rester m’occuper des malades.
– Faites-vous nommer médecin colonial.
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– C’est idiot. J’aurai à me balader sans arrêt d’un village à l’autre, et jamais le temps de m’occuper du Ping.
– Prenez des vacances.
– Ça ne se fait pas !…
– Alors, on ne peut pas !…
– Enfin, quoi !… dit Mangemanche.
– Ben, oui !… répondit Cruc.
– Oh, zut !… Je vais à l’hôpital… Continuez vos calculs.
Il descendit l’escalier, traversa le vestibule cylindrique et sortit. Sa voiture l’attendait devant le trottoir à claire-voie. Depuis la mort d’une de ses clientes préférées, il ne recevait pratiquement plus et se bornait à exercer à l’hôpital.
Lorsqu’il entra dans la chambre de Cornélius, il trouva, assis sur le lit de la chaise, un grand gaillard costaud et blond. Celui-ci se leva en le voyant.
– Je m’appelle Anne, dit-il. Bonjour, monsieur.
– C’est pas l’heure des visites, observa l’interne qui entrait derrière le professeur.
– Il dort tout le temps, dit Anne. Je suis obligé de rester jusqu’à ce qu’il se réveille.
Mangemanche se retourna et regarda l’interne.
– Qu’est-ce que vous avez, vous ?
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– Oh, ça va se passer.
Les mains de l’interne tremblaient comme des marteaux de sonnette et ses yeux étaient noirâtres jusqu’au milieu de la figure.
– Vous n’avez pas dormi ?
– Non… C’est la chaise…
– Ah ? Ça ne va pas ?
– Quelle garce !… dit l’interne.
La chaise remua et craqua et cela recommença à sentir mauvais. L’interne, furieux, fit deux pas en avant, mais Mangemanche lui posa la main sur le bras.
– Calmez-vous, lui dit-il.
– Je ne peux plus !… Elle se fout de moi !
– Vous lui avez passé le bassin ?
– Elle ne veut rien faire, se lamenta l’interne. Juste craquer, grincer, avoir la fièvre, et m’emmerder.
– Soyez correct, dit Mangemanche. On va s’occuper d’elle tout à l’heure. Alors, vous ? continua-t-il en s’adressant à Anne.
– Je voudrais parler à M. Onte. C’est au sujet de mon contrat.
– C’est pas la peine de me parler de ça… je ne suis pas au courant.
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– M. Onte ne vous a pas fait des propositions ?
– M. Onte est tellement bavard que je le fais dormir d’un bout de la journée à l’autre.
– Pardon, dit l’interne. C’est moi.
– Ça va, dit Mangemanche. C’est vous… si vous voulez.
– J’ai connaissance de ces propositions, dit Anne. Je peux vous les dire.
Mangemanche regarda l’interne et lui fit un signe. L’interne fouilla dans sa poche. Il était derrière Anne.
– Oui ? C’est intéressant, dit Mangemanche. Allez-y !
L’interne tira de sa poche une grosse seringue et planta l’aiguille en plein dans le gras du biceps d’Anne. Celui-ci essaya de lutter, mais s’endormit presque aussitôt.
– Où je le mets ? dit l’interne, car Anne était lourd à tenir.
– Débrouillez-vous, dit Mangemanche. Je vais visiter les salles. D’ici là, Onte sera sans doute réveillé.
L’interne écarta les bras et Anne glissa par terre.
– Je peux le mettre à la place de cette chaise… suggéra-t-il.
La chaise riposta par une série d’éclatements ricaneurs.
– Laissez-la tranquille, dit Mangemanche. Si je vous prends à l’embêter…
– Bon, dit l’interne. Alors, je le laisse là.
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– Comme vous voudrez.
Le professeur réajusta sa blouse blanche et sortit d’un pas souple et feutré. Il disparut dans le couloir laqué.
Resté seul, l’interne s’approcha lentement de la chaise et la couvrit d’un regard dont suintait la méchanceté. Il était si fatigué que ses paupières retombaient à chaque instant. Une infirmière entra.
– Vous lui avez passé le bassin ? dit l’interne.
– Oui, dit l’infirmière.
– Alors ?
– Alors, elle a des oxyures de bois. Et puis, elle s’est levée toute seule, une fois. Elle va l’amble. C’est déplaisant à voir. J’étais terrorisée.
– Je vais l’ausculter, dit l’interne. Passez-moi un linge propre.
– Voilà, dit l’infirmière.
Il n’avait même pas la force de lui fourrer sa main entre les jambes, bien qu’elle eût ouvert sa blouse comme d’habitude. Dépitée, elle lui donna la serviette et s’en alla en remuant de la tôle émaillée. L’interne s’assit sur le lit et découvrit la chaise. Il s’efforçait de ne pas respirer, car elle craquait de plus belle.
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