Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 48 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre XIII

 

 

L’abbé Petitjean et Angel attendaient sous la tente d’Athanagore. L’archéologue était parti chercher la fille brune et les avait laissés quelques instants.

Le premier, Petitjean rompit le calme.

– Êtes-vous toujours dans les mêmes dispositions stupides ? demanda-t-il. Sexuellement parlant, je veux dire ?

– Oh, dit Angel, vous aviez raison d’avoir envie de me botter les fesses. Ce que je voulais faire, c’est répugnant. J’en avais vraiment envie, car j’ai besoin physiquement d’une femme en ce moment.

– À la bonne heure ! dit l’abbé. Comme ça, je comprends. Vous n’avez qu’à vous occuper de la petite qui va venir.

– Je le ferai sans doute, dit Angel. À un moment de ma vie, je n’ai pas pu. Je voulais aimer la première femme avec qui je coucherais.

– Vous avez réussi ?

– J’ai réussi, dit Angel, mais je ne suis pas convaincu tout à fait, puisque j’ai eu deux fois la même impression maintenant que j’aime Rochelle.

– L’impression de quoi ? dit Petitjean.

 

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– L’impression de savoir, dit Angel. D’être sûr. Sûr de ce qu’il faut faire. De pourquoi je suis vivant.

– Et pourquoi ? dit Petitjean.

– C’est ce que je n’arrive pas à dire, dit Angel. On a un mal énorme à le dire quand on n’est pas habitué aux mots.

– Revenons au début, proposa Petitjean. Vous m’embrouillez, et, ma parole, je perds le fil. C’est insolite. Suis-je pas Petitjean, hein ? Pourtant ?

– J’ai donc, dit Angel, aimé une femme. C’était la première fois pour nous deux. Ça a réussi, je vous disais. Maintenant, j’aime Rochelle. Il n’y a pas très longtemps. Elle… Je lui suis égal.

– N’employez pas ces tournures mélancoliques, dit Petitjean. Vous ne savez pas.

– Elle couche avec Anne, dit Angel. Il l’amoche. Il la bousille. Il la démolit. D’accord avec elle, et sans le faire exprès. Qu’est-ce que ça change ?

– Ça change, dit Petitjean. Vous n’en voulez pas à Anne.

– Non, dit Angel, mais peu à peu je ne l’aime plus. Il jouit trop. Et il a dit, au début, qu’il se fichait d’elle.

– Je sais, dit l’abbé. Et après, ils les épousent.

– Il ne l’épousera plus. Elle ne m’aime pas, donc, et moi je l’aime, mais je vois qu’elle est presque finie.

– Elle est encore bien. Malgré vos répugnantes descriptions.

 

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– Ce n’est pas suffisant. Peu m’importait, vous comprenez, qu’elle ait été mieux qu’elle n’est, avant que je la rencontre. Il me suffit qu’il y ait eu cette dégradation, pas par moi, depuis que je la connais.

– Mais elle aurait subi cette dégradation de la même façon avec vous.

– Non, dit Angel. Je ne suis pas une brute. Je l’aurais laissée en repos bien avant de l’abîmer. Pas pour moi, mais pour elle. Pour qu’elle puisse retrouver quelqu’un d’autre. Elles n’ont guère que ça pour trouver des hommes. Leur forme.

– Oh, dit l’abbé, vous me faites marrer. Il y a des poux qui trouvent des hommes.

– Je ne les compte pas, dit Angel. Je vous demande pardon de ça, mais quand je dis femme, ça veut dire jolie femme. Les autres sont dans un monde tellement étranger.

– Comment trouvent-elles, alors ?

– C’est comme les produits de conseil en médecine, dit Angel. Ces produits qui ne font pas de publicité, jamais, et que les médecins recommandent à leurs clients. Qui se vendent uniquement de cette façon. De bouche à oreille. Ces femmes, les laides, se marient avec des gens qui les connaissent. Ou qu’elles saisissent, par leur odeur. Des choses comme ça. Ou des paresseux.

– C’est affreux, dit Petitjean. Vous me révélez une quantité de détails que ma vie chaste et mes longues méditations m’ont empêché d’apprendre. Je dois dire qu’un prêtre, ce n’est pas la même chose. Les femmes viennent vous trouver, et, théoriquement, vous n’auriez qu’à choisir : mais elles sont

 

– 287 – toutes laides, et vous êtes obligé de ne pas choisir. C’est une façon de résoudre le problème. Arrêtez-moi, car je m’embrouille à mon tour.

– Je dis donc, continua Angel, qu’on doit quitter ou laisser libre une jolie femme avant de l’avoir réduite à zéro. Ça a toujours été ma règle de conduite.

– Elles n’accepteront pas toujours de vous quitter, dit Petitjean.

– Si. On peut le faire soit d’accord avec elles, car il y en a qui comprennent ce que je vous ai expliqué et, à partir de ce moment, vous pouvez vivre toute votre vie sans les perdre ; soit en étant volontairement assez méchant avec elles pour qu’elles vous quittent d’elles-mêmes ; mais c’est une façon triste, car il faut vous souvenir qu’au moment où vous les laissez libres, vous devez les aimer encore.

– C’est à cela, sans doute, que vous reconnaissez qu’elles ne sont pas abîmées complètement ? À ce que vous les aimez encore ?

– Oui, dit Angel. C’est pourquoi c’est si difficile. Vous ne pouvez pas rester complètement froid. Vous les laissez, volontairement, vous leur trouvez même un autre garçon, et vous croyez que ça marche, alors vous êtes jaloux.

Il resta silencieux. L’abbé Petitjean avait pris la tête entre ses mains et plissait son front dans une réflexion appliquée.

– Jusqu’à ce que vous en trouviez vous-même une autre, dit-il.

– Non. Vous êtes encore jaloux quand vous en avez vous-même une autre. Mais vous devez garder votre jalousie pour

 

– 288 – vous. Vous ne pouvez pas ne pas être jaloux, puisque vous n’êtes pas allé jusqu’au bout avec celle d’avant. Il y a toujours ce reste-là. Que vous ne prendrez jamais. C’est ça la jalousie. Que vous ne prendrez jamais si vous êtes un type bien, je veux dire.

– Un type comme vous, plutôt, précisa l’abbé complètement à côté de la question.

– Anne est en train d’aller jusqu’au bout, dit Angel. Il ne s’arrêtera pas. Il ne restera rien. Si on le laisse faire.

– Si on ne le laisse pas faire, dit l’abbé, est-ce qu’il en restera assez ?

Angel ne répondit pas. Sa figure était un peu pâle, et l’effort d’expliquer, une fois de plus, l’avait épuisé. Ils étaient tous deux assis sur le lit de l’archéologue et Angel s’allongea, les bras sous sa tête, et regarda, au-dessus de lui, la toile opaque et serrée.

– C’est la première fois, dit Petitjean, que je reste aussi longtemps sans dire une connerie plus grosse que moi. Je me demande ce qui se passe.

– Rassurez-vous dit Angel. La voilà.

 

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