Automne À Pékin
Premier Mouvement
C’est là un procédé fort avantageux, et
son économie, jointe à la qualité des fibres rend cette méthode particulièrement
intéressante !
(René Escourrou, « Le papier », Librairie Armand Colin, 1941, page 84.)
I
Alors, comme il avait faim, Athanagore Porphyrogénète reposa son marteau archéologique, et, fidèle à sa devise (sit tibi
terra levis 2), entra sous sa tente pour déjeuner, laissant là le pot turcique qu’il achevait de désincrustir.
Puis, pour la commodité du lecteur, il remplit la fiche de renseignement suivante, reproduite ci-dessous in extenso, mais en typographie seulement :
Taille : 1 m 65
Poids : 69 kilogrammes force
Cheveux : grisonnants
Système pileux résiduaire : peu développé
2 Traduit du latin : que la terre te soit légère (note du correcteur ELG)
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Âge : incertain
Visage : allongé
Nez : foncièrement droit
Oreilles : type universitaire en anse d’amphore
Vêture : peu soignée et les poches déformées par un bourrage sans scrupule
Caractères annexes : sans aucun intérêt
Habitudes : sédentaires en dehors des périodes de transition.
Ayant rempli cette fiche, il la déchira, car il n’en avait absolument pas besoin, vu qu’il pratiquait depuis son jeune âge, le petit exercice socratique nommé vulgairement :
γνωθι σεαυτον3
La tente d’Atha était formée d’une pièce de toile taillée spécialement, munie d’œillets en de certains points judicieusement choisis, et reposant sur le sol par l’intermédiaire de perches de bois de bazooka cylindre, qui lui donnaient une assise ferme et suffisante.
Au-dessus de cette pièce de toile, se trouvait tendue une autre pièce de toile, à une distance convenable, assujettie par le truchement de cordons reliés à des piquets métalliques, qui mettaient le tout à la terre pour éviter les ronflements désagréables.
Le montage de cette tente, excellemment réalisé par les soins de Martin Lardier, le factotum d’Athanagore, procurait au visiteur, toujours éventuel, un ensemble de sensations en rapport avec la qualité et l’acuité de ses facultés intrinsèques, mais réservait l’avenir. Il ne couvrait, en effet, qu’une surface de
3 Traduit du grec ancien : connais-toi toi-même (note du correcteur ELG)
– 82 – six mètres carrés (et des fractions, car la tente venait d’Amérique, et les Anglo-Saxons expriment en pouces et en pieds ce que les autres mesurent en mètres ; ce qui faisait dire à Athanagore : dans ces pays où le pied règne en maître, il serait bon que le mètre prît pied) et il y avait encore plein de place à côté.
Martin Lardier, qui s’occupait, dans les parages, à redresser la monture de sa loupe tordue par un grossissement trop élevé, rejoignit son maître sous la tente. À son tour, il remplit une fiche ; il la déchira malheureusement trop vite pour que l’on ait le temps de la recopier, mais on le recoincera au tournant. D’un coup d’œil, on pouvait se rendre compte qu’il avait les cheveux bruns.
– Servez le repas, Martin, pria l’archéologue qui faisait
régner la discipline de fer dans son champ de fouilles 4.
– Oui, maître, répondit, sans vain souci d’originalité, Martin.
Il déposa le plateau sur la table et s’assit en face d’Athanagore ; les deux hommes entrechoquèrent bruyamment leurs fourchettes à cinq doigts en piquant, d’un commun accord, dans la grosse boîte de ragoût condensé que venait d’ouvrir Dupont, le serviteur nègre.
Dupont, le serviteur nègre, préparait dans sa cuisine une autre boîte de conserve pour le repas du soir. Il lui fallait, tout d’abord, faire cuire avec l’assaisonnement cérémonial, sur un feu laborieusement entretenu au moyen de sarments solennels en état d’ignition, puis distiller la soudure, remplir de méture la boîte de tôle étamée avec la nourriture cuite à grande eau, non
4 Produisant ainsi des courants induits par le moyen desquels, à travers des solénoïdes, il s’éclairait.
– 83 – sans avoir vidé la grande eau dans le petit lévier ; et puis souder le couvercle avec la soudure comme du fer et ça faisait une boîte de conserve pour le repas du soir.
Dupont, fils d’artisans laborieux, les avait tués afin qu’ils puissent enfin s’arrêter et se reposer en paix. Évitant les félicitations ostensibles, il vivait à l’écart, d’une vie de religion et de dévouement, espérant être canonné par le Pape avant de mourir, comme le Père de Foucault prêchant la croisière. En règle générale il bombait le torse, pour l’instant il s’affairait, empilant les bûchettes sur du feu en équilibre instable, lardant de coups de serpe des seiches humides dont il jetait l’encre aux porcs avant de les noyer dans l’eau minéralogique qui bouillait dans un seau constitué de lamelles étroitement jointives de tulipier à cœur rouge. Au contact de l’eau bouillante, les seiches prenaient une belle couleur indigo ; la lueur du feu ricochait sur la surface frissonnante, posant au plafond de la cuisine des reflets en forme de cannabis indica, mais dont l’odeur différait à peine de celle des lotions d’arôme Patrelle que l’on trouve chez tous les bons coiffeurs, André et Gustave en particulier.
L’ombre de Dupont parcourait la pièce à gestes coudés et rompus. Il attendait la fin du repas d’Athanagore et de Martin pour desservir.
Cependant Martin faisait à son maître le récit en forme de dialogue des événements de la matinée.
– Quoi de neuf ? dit Athanagore.
– Rien de nouveau quant à ce qui concerne le sarcophage, dit Martin. Il n’y en a pas.
– On continue à creuser ?
– On continue. Dans tous les sens.
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– Nous réduirons à une seule direction quand nous pourrons.
– On a signalé un homme dans la région, dit Martin.
– Qu’est-ce qu’il fait ?
– Il est arrivé par le 975. Il s’appelle Amadis Dudu.
– Ah, soupira Athanagore, ils ont enfin ramassé un voyageur…
– Il est installé, dit Martin. Il a emprunté un bureau et il écrit des lettres.
– À qui a-t-il emprunté un bureau ?
– Je ne sais pas. Il a l’air de travailler dur.
– C’est curieux.
– Pour le sarcophage ? dit Martin.
– Écoutez, Martin, ne vous habituez pas à l’idée que nous allons trouver un sarcophage tous les jours.
– Mais nous n’en avons encore trouvé aucun ?…
– Ceci prouve bien qu’ils sont rares, conclut Athanagore.
Martin secoua la tête, écœuré.
– Ce coin ne vaut rien, dit-il.
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– Nous venons à peine d’amorcer, observa Athanagore. Vous êtes trop pressé.
– Excusez-moi, maître, dit Martin.
– Ça n’a pas d’importance. Vous me ferez deux cents lignes pour ce soir.
– Quel genre, maître ?
– Traduisez-moi en grec une poésie lettriste d’Isidore Isou. Prenez-en une de la longueur.
Martin repoussa sa chaise et sortit. Il en avait pour jusqu’à sept heures du soir, au moins, et il faisait très chaud.
Athanagore termina son repas. Il reprit son marteau archéologique en sortant de la tente ; il tenait à finir de désincrustir son pot turcique. Mais il avait l’intention de se dépêcher ; la personne du dénommé Amadis Dudu commençait à l’intéresser.
Le pot, de grande taille, en porcelaine grossière, était peint, au fond, d’un œil que le calcaire et la silice obstruaient à moitié. À petits coups précis, Athanagore fit sauter les éclats pétrifiés, dégageant l’iris et la pupille. Vu en entier, c’était un assez bel œil bleu, un peu dur, aux cils plaisamment recourbés. Athanagore regardait plutôt d’un autre côté pour se dérober à l’interrogation insistante qu’impliquait l’expression de ce vis-à-vis céramique. Lorsque le nettoyage fut chose faite, il remplit le pot de sable, pour ne plus voir l’œil, le retourna sens dessus dessous et le brisa de plusieurs coups de marteau, puis il ramassa les fragments épars. Ainsi, le pot tenait très peu de place et pourrait entrer dans une boîte du modèle standard, sans déparer la régularité des collections du maître, qui tira de sa poche le réceptacle en question.
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Ceci fait, Athanagore se désaccroupit et partit en direction présumée d’Amadis Dudu. Si ce dernier montrait, pour l’archéologie, des dispositions, il méritait que l’on s’y intéressât. Le sens infaillible qui guidait l’archéologue dans ses démarches ne manqua point à le diriger vers la bonne place. Effectivement assis à un bureau, Amadis Dudu téléphonait. Sous son avant-bras gauche, Atha vit un sous-main dont le buvard portait déjà les marques d’un travail intense ; une pile de lettres devant lui, prêtes à l’expédition, et, dans une corbeille, le courrier déjà reçu.
– Savez-vous où l’on peut déjeuner par ici ? demanda Amadis, couvrant le récepteur de sa main, sitôt qu’il eut aperçu l’archéologue.
– Vous travaillez trop, répondit Athanagore. Le soleil va vous abrutir.
– C’est un pays charmant, assura Amadis. Et il y a beaucoup à faire.
– Où avez-vous trouvé ce bureau ?
– On trouve toujours un bureau. Je ne peux pas travailler sans bureau.
– Vous êtes venu par le 975 ?
Le correspondant d’Amadis devait s’impatienter, car le récepteur se tordait violemment dans sa main. Avec un mauvais sourire, Amadis saisit une épingle dans le plumier et la planta dans le petit trou noir. Le récepteur se roidit et il put le reposer sur l’appareil.
– Vous disiez ? s’enquit Amadis.
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– Je disais : vous êtes arrivé par le 975 ?
– Oui. Il est assez commode. Je le prends tous les jours.
– Je ne vous ai jamais vu par ici.
– Je ne prends pas ce 975-là tous les jours. Comme je vous le disais, il y a beaucoup à faire ici. Accessoirement, pourriez-vous m’indiquer où l’on peut déjeuner ?
– Il doit être possible de trouver un restaurant, dit Athanagore. Je vous avoue que depuis mon arrivée ici je ne m’en suis pas préoccupé. J’avais amené des provisions, et puis on peut pêcher dans le Giglyon.
– Vous êtes ici depuis ?
– Depuis cinq ans, précisa Athanagore.
– Vous devez connaître le pays, alors.
– Pas trop mal. Je travaille plutôt en dessous. Il y a des plissements siluro-dévoniens, des merveilles. J’aime aussi certains coins de pléistocène où j’ai trouvé des traces de la ville de Glure.
– Connais pas, dit Amadis. Le dessus ?
– Ça, il faut demander à Martin de vous guider, dit Athanagore. C’est mon factotum.
– Il est pédéraste ? demanda Amadis.
– Oui, dit Athanagore. Il aime Dupont.
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– Ça m’est égal, dit Amadis. Tant pis pour Dupont.
– Vous allez le peiner, dit Atha. Et il ne me fera pas la cuisine.
– Puisqu’il y a un restaurant…
– Vous êtes sûr ?
– Venez avec moi, dit Amadis. Je vous y mène. Il se leva, remit sa chaise en place. Dans le sable jaune, il était facile de la faire tenir droite.
– C’est propre, ce sable, dit Amadis. J’aime bien cet endroit. Il n’y a jamais de vent ?
– Jamais, assura Athanagore.
– Si nous descendons le long de cette dune-là, nous allons trouver le restaurant.
De longues herbes vertes, raides et cirées, tachaient le sol d’ombres filiformes. Les pieds des deux marcheurs ne faisaient aucun bruit et creusaient des empreintes coniques aux contours doucement arrondis.
– Je me sens un autre homme, ici, dit Amadis. L’air est très sain.
– Cela simplifie tout. Avant de venir ici, j’ai eu des moments de timidité.
– Ça paraît vous avoir passé, dit Athanagore. Quel âge avez-vous ?
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– Je ne peux pas vous donner de chiffre, dit Amadis. Je ne me rappelle pas le début. Tout ce que je pourrais faire, c’est répéter quelque chose que l’on m’a dit et dont je ne suis pas sûr. J’aime mieux pas. En tout état de cause, je suis encore jeune.
– Je vous donnerais vingt-huit ans, dit Athanagore.
– Je vous remercie, dit Amadis. Je ne saurais qu’en faire. Vous trouverez sûrement quelqu’un à qui ça fera plaisir.
– Oh, bon ! dit Atha. Il était un peu vexé.
La dune descendait maintenant en pente raide, et une autre, aussi haute, masquait l’horizon ocre. Des dunes adventives, plus petites, formaient des replis, dessinant des cols et des passes à travers lequel Amadis se dirigeait sans la moindre hésitation.
– C’est assez loin de ma tente, dit Atha.
– Ça ne fait rien, dit Amadis. Vous suivrez nos empreintes pour revenir.
– Mais si on se trompe de chemin en y allant ?
– Eh bien, vous vous perdrez en revenant, voilà tout.
– C’est embêtant, dit Atha.
– N’ayez pas peur. Je sais sûrement où c’est. Tenez, regardez.
Derrière la grosse dune, Athanagore aperçut le restaurant italien : Joseph Barrizone, propriétaire. On l’appelait Pippo. Les stores de toile rouge se détachaient gaiement sur la peinture laquée des murs de bois. Laquée blanche. Pour préciser. Devant
– 90 – le soubassement de briques claires, des hépatrols sauvages fleurissaient sans répit dans des pots de terre vernissée. Il en poussait aussi aux fenêtres.
– On sera très bien là, dit Amadis. Ils doivent avoir des chambres. Je vais y faire transporter mon bureau.
– Vous allez rester là ? dit Atha.
– On va construire un chemin de fer, dit Amadis. J’ai écrit à ma maison pour ça. J’ai eu l’idée ce matin.
– Mais il n’y a pas de voyageurs, dit Athanagore.
– Vous trouvez que ça arrange les chemins de fer, vous, les voyageurs ?
– Non, dit Athanagore. Évidemment non.
– Donc, il ne s’usera pas, dit Amadis. Ainsi, dans le calcul des frais d’exploitation, on n’aura jamais à tenir compte de l’amortissement du matériel. Vous vous rendez compte ?
– Mais ce n’est qu’un poste du bilan, observa Athanagore.
– Qu’est-ce que vous y connaissez, en affaires, hein ? répliqua brutalement Amadis.
– Rien, dit Athanagore. Je suis juste archéologue.
– Alors venez déjeuner.
– J’ai déjà déjeuné.
– À votre âge, dit Amadis, vous devez pouvoir déjeuner deux fois.
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Ils arrivaient à la porte vitrée. Tout le rez-de-chaussée était vitré sur la façade, et l’on voyait les rangées de petites tables propres et les chaises de cuir blanc.
Amadis poussa le battant et une sonnette s’agita fiévreusement. Derrière le grand comptoir à droite, Joseph Barrizone que l’on appelait Pippo, lisait du langage majuscule dans un journal. Il avait une belle veste blanche toute neuve et un pantalon noir, et un col ouvert, parce qu’il faisait tout de même relativement chaud.
– Faccé la barba à sept houres c’to matteigno ? demanda-t-il à Amadis.
– Si, répondit Amadis.
S’il en ignorait l’orthographe, il comprenait le patois de Nice.
– Bien ! répondit Pippo. C’est pour déjeuner ?
– Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Tout ce qu’on peut trouver dans ce restaurant terrestre et diplomatique, répondit Pippo avec un fameux accent italien.
– Du minestrone ?
– Aussi du minestrone et des spaghettis à la Bolognese.
– Avanti ! dit Athanagore pour rester dans le ton.
Pippo disparut vers la cuisine. Amadis choisit une table près de la fenêtre et s’assit.
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– Je voudrais voir votre factotum, dit-il. Ou votre cuisinier. Comme vous voudrez.
– Vous avez le temps.
– Ce n’est pas sûr, dit Amadis. J’ai pas mal de travail. Vous savez, bientôt, il y aura beaucoup de monde par ici.
– Charmant, dit Athanagore. Ça va être la bonne vie. On fera des raouts ?
– Qu’est-ce que vous appelez un raout ?
– C’est une réunion mondaine, expliqua l’archéologue.
– Vous parlez ! dit Amadis. Comme on aura le temps de faire des raouts !
– Oh, zut ! dit Athanagore.
Tout d’un coup, il se sentait déçu. Il retira ses lunettes et cracha dessus pour en nettoyer les vitres.
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