Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 37 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre II

 

 

Les pieds d’Angel dérapaient dans le sable chaud et il sentait les grains menus courir entre ses orteils, à travers la grille de cuir de ses spartiates. Il avait encore dans les oreilles les paroles d’Anne et la voix d’Anne, mais ses yeux voyaient la figure douce et fraîche de Rochelle, assise devant la machine à écrire dans le bureau d’Amadis Dudu, l’arc net de ses sourcils et sa bouche brillante.

Loin, devant lui, la première bande noire tombait sans un pli, coupant le sol d’une ligne sombre qui collait étroitement aux sinuosités des dunes, droite et inflexible. Il marchait vite, autant qu’il pouvait sur ce terrain instable, perdant quelques centimètres à chaque pas qu’il faisait en montant, et redégringolant les pentes arrondies à grande vitesse, heureux, physiquement, que ses empreintes soient les premières à marquer la piste jaune. Peu à peu sa peine se calmait, séchée, insidieusement, par la pureté poreuse de tout ce qui l’entourait, par la présence absorbante du désert.

La frange d’ombre se rapprochait, élevant indéfiniment une muraille nue et terne, plus attirante qu’une ombre vraie, car c’était plutôt une absence de lumière, un vide compact, une solution de continuité dont rien ne venait troubler la rigueur.

Il lui restait encore quelques pas à faire, et Angel entrerait dans le noir. Il était au pied de la muraille, et il avança timidement la main. Sa main disparut devant ses yeux et il sentit le froid de l’autre zone. Sans hésiter, il y pénétra tout entier, et le voile obscur l’enveloppa tout d’un coup.

 

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Il marcha lentement. Il avait froid ; son cœur battait plus fort. Il fouilla dans sa poche, prit une boîte d’allumettes, en fit craquer une. Il eut l’impression qu’elle s’enflammait, mais la nuit restait complète. Il laissa tomber l’allumette, un peu effrayé, et se frotta les yeux. De nouveau, soigneusement, il gratta le petit morceau de phosphore sur la surface rugueuse de la boîte. Il entendit le chuintement de l’allumette qui prenait feu. Il remit la boîte dans sa poche gauche, et à tâtons, au jugé, approcha son index libre du mince éclat de bois. Il le retira aussitôt de la brûlure, et lâcha la seconde allumette.

Il se retourna avec précaution, et tenta de revenir à son point de départ. Il eut l’impression de marcher plus longtemps qu’à l’aller, et c’était toujours la nuit impénétrable. Il s’arrêta une seconde fois. Son sang circulait plus vite dans ses veines, et ses mains étaient glacées. Il s’assit ; il devait se calmer ; il mit ses mains sous ses aisselles pour se réchauffer.

Il attendit. Les battements de son cœur diminuaient d’intensité. Il conservait dans ses membres l’impression des mouvements exécutés depuis son entrée dans le noir. Posément, sans hâte, il s’orienta de nouveau, et d’un pas décidé marcha vers le soleil. Quelques secondes plus tard, il sentit le contact du sable chaud, et le désert, immobile et jaune, flamba devant ses yeux clignotants. Très loin, il apercevait la vibration au-dessus du toit plat de l’hôtel Barrizone.

Il s’éloigna du mur d’ombre et se laissa choir sur le sable mobile. Devant ses yeux, une lumette glissait paresseusement sur une herbe longue et courbe, qu’elle recouvrait d’une pellicule irisée. Il s’étendit, creusant une place à chacun de ses membres, et, relâchant complètement ses muscles et son cerveau, il se laissa respirer, tranquille et triste.

 

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