Automne À Pékin
Chapitre 2
Il l’atteignit sans encombre, mais se rendit compte que son bureau n’était plus qu’à trois cents mètres ; monter en autobus pour ça…
Alors il traversa la rue et fit le chemin en sens inverse, sur le trottoir, pour le prendre d’un endroit où cela vaudrait la peine.
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Il parvint assez vite au point d’où il partait tous les matins et décida de continuer, car il connaissait mal cette partie du parcours. Il lui semblait y avoir matière à observations pertinentes de ce côté de la ville. Il ne perdait pas de vue son objectif immédiat, prendre l’autobus, mais voulait utiliser à son avantage les fâcheux contretemps dont il se trouvait l’objet depuis le début de la journée. Le parcours du 975 s’étirait sur une grande longueur de rue et des choses plus qu’intéressantes apparaissaient tour à tour à la vue d’Amadis. Mais sa colère ne s’apaisait point. Il comptait les arbres, en se trompant régulièrement, pour faire baisser sa tension artérielle qu’il sentait près du point critique, et tapotait sur sa cuisse gauche des marches militaires à la mode afin de scander sa promenade. Et il aperçut une grande place entourée de bâtiments datant du Moyen Âge, mais qui avaient vieilli depuis ; c’était le terminus du 975. Il se sentit ragaillardi, et, avec une légèreté de pendule, s’élança sur la marche de l’embarcadère ; un employé coupa la
– 12 – corde qui retenait encore la machine ; Amadis sentit celle-ci se mettre en route.
En se retournant, il vit l’employé recevoir en pleine figure l’extrémité de la corde et un lambeau de son nez s’envola dans un jaillissement de pétales d’acarus.
Le moteur ronronnait régulièrement car on venait de lui donner une pleine assiettée d’arêtes de poisson-chat ; Amadis, assis dans le coin arrière droit, jouissait de la voiture pour lui tout seul. Sur la plate-forme, le receveur tournait machinalement sa mécanique à cochonner les tickets, qu’il venait d’embrayer sur la boîte à musique de l’intérieur, et la mélopée berçait Amadis. Il sentait vrombir la carcasse lorsque l’arrière effleurait les pavés et le crépitement des étincelles accompagnait la petite musique monotone. Les boutiques se succédaient dans un chatoiement de couleurs brillantes ; il se plaisait à entrevoir son reflet dans les grandes glaces des devantures, mais rougit quand il le vit profiter de sa position commode pour dérober des choses qui étaient en vitrine, et se tourna de l’autre côté.
Il ne s’étonnait pas de ce que le conducteur n’eût point encore arrêté le véhicule : à cette heure de la matinée, personne ne se rend plus à son bureau. Le receveur s’endormit et glissa sur la plate-forme, où il chercha, dans son sommeil, une position plus commode. Amadis se sentait gagné par une espèce de somnolence hardie qui s’infiltrait en lui comme un poison ravageur. Il récupéra ses jambes, étendues devant lui, et les posa sur la banquette en face. Les arbres brillaient au soleil, comme les boutiques ; leurs feuilles fraîches frottaient le toit de l’autobus, et faisaient le même bruit que les plantes marines sur la coque d’un petit bateau. Le roulis de l’autobus berçait Amadis ; cela ne s’arrêtait toujours pas ; il reconnut qu’il avait dépassé son bureau, juste au moment de perdre conscience et cette ultime constatation le troubla à peine.
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Lorsque Amadis se réveilla, ils roulaient toujours. Il faisait beaucoup moins clair, dehors, et il regarda la route. Aux deux canaux d’eau grise qui la bordaient, il reconnut la Nationale d’Embarquement et contempla quelque temps le spectacle. Il se demandait si le nombre de tickets qui lui restait serait suffisant pour lui permettre de payer sa place. Il tourna la tête et regarda le receveur. Dérangé par un rêve érotique de grand format, l’homme s’agitait en tous sens et finit par s’enrouler en spirale autour du léger pilier nickelé supportant le toit. Cependant il n’interrompit pas son sommeil. Amadis pensa que la vie de receveur devait être bien fatigante et se leva pour se dérouiller les jambes. Il supposa que l’autobus ne s’était point arrêté en route, car il ne vit aucun autre voyageur. Il avait largement la place de déambuler à son aise. Il alla d’arrière en avant, puis revint en arrière, et le bruit qu’il fit en descendant la marche réveilla le receveur ; ce dernier s’agenouilla brusquement et tourna la manivelle de sa mécanique avec furie, en visant et en faisant panpanpan avec sa bouche.
Amadis lui tapa sur l’épaule et le receveur le mitrailla à bout portant, alors il fit pouce ; heureusement, c’était pour jouer. L’homme se frottait les yeux et se mit debout.
– Où est-ce qu’on va ? demanda Amadis.
Le receveur, qui se nommait Denis, eut un geste d’ignorance.
– On peut pas savoir, répondit-il. C’est le machiniste 21 239 et il est fou.
– Alors ? dit Amadis.
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– Alors on ne sait jamais comment ça finit avec lui. Personne ne monte dans cette voiture-là, d’habitude. Au fait, comment êtes-vous monté ?
– Comme tout le monde, dit Amadis.
– Je sais, expliqua le receveur. J’étais un peu endormi ce matin.
– Vous ne m’avez pas vu ? dit Amadis.
– Avec ce conducteur, c’est ennuyeux, poursuivit le receveur, parce qu’on ne peut rien dire, il ne comprend pas. Il est idiot, en plus, il faut reconnaître.
– Je le plains, dit Amadis. C’est une catastrophe.
– Sûrement, dit le receveur. Voilà un homme qui pourrait pêcher à la ligne, et qu’est-ce qu’il fait ?…
– Il conduit un autobus, constata Amadis.
– Voilà ! dit le receveur. Vous n’êtes pas bête, non plus.
– Qu’est-ce qui l’a rendu fou ?
– Je ne sais pas. Je tombe toujours avec des conducteurs fous. Vous trouvez ça drôle ?
– Fichtre non !
– C’est la Compagnie, dit le receveur. D’ailleurs ils sont tous fous à la Compagnie.
– Vous tenez bien le coup, dit Amadis.
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– Oh moi, expliqua le receveur, ce n’est pas pareil. Vous comprenez, je ne suis pas fou.
Il s’esclaffa si abondamment qu’il perdit le souffle. Amadis fut un peu inquiet en le voyant rouler par terre, devenir violet, tout blanc, et se raidir, mais il se rassura vite en voyant que c’était de la frime : l’autre clignait de l’œil ; sur un œil révulsé, cela fait très joli. Au bout de quelques minutes, le receveur se releva.
– Je suis un marrant, dit-il.
– Ça ne m’étonne pas, répondit Amadis.
– Il y en a, ils sont tristes, mais pas moi. Sans ça, allez rester avec un type comme ce machiniste !…
– Quelle route est-ce ?
Le receveur le regarda d’un air soupçonneux.
– Vous l’avez bien reconnue, non ? C’est la Nationale d’Embarquement. Il la prend une fois sur trois.
– Où est-ce qu’on arrive ?
– C’est ça, dit le receveur, je cause, je cause, je suis gentil, je fais le con, et puis vous m’achetez.
– Mais je ne vous achète pas du tout, dit Amadis.
– Premièrement, dit le receveur, si vous n’aviez pas reconnu la route, vous m’auriez demandé tout de suite où on était. Ipso Facto.
Amadis ne dit rien et le receveur continua.
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– Deuxièmement, puisque vous l’avez reconnue, vous savez où elle va… et troisièmement vous n’avez pas de billet.
Il se mit à rire avec une application visible. Amadis était mal à l’aise. Effectivement, il n’avait pas de billet.
– Vous en vendez, dit-il.
– Pardon, dit le receveur. J’en vends, mais pour le parcours normal. Minute.
– Alors, qu’est-ce que je peux faire ? dit Amadis.
– Oh rien.
– Mais il me faut un billet.
– Vous me le paierez après, dit le receveur. Peut-être qu’il va nous flanquer dans le canal, hein ? Alors, autant garder votre argent.
Amadis n’insista pas et s’efforça de changer le sujet de la conversation.
– Est-ce que vous avez une idée de la chose pourquoi on appelle cette route la Nationale d’Embarquement ?
Il hésitait à dire le nom de la route et à revenir là-dessus, car il avait peur que le receveur ne se mît en colère de nouveau. Ce dernier regarda ses pieds d’un air très triste et ses deux bras retombèrent le long de son corps. Il les y laissa.
– Vous ne savez pas ? insista Amadis.
– Ça va vous embêter si je réponds, murmura le receveur.
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– Mais non, dit Amadis, encourageant.
– Eh bien ! j’en sais rien. Mais là, rien, alors. Parce que personne ne peut dire qu’il y ait une possibilité de s’embarquer en prenant cette route-là.
– Où est-ce qu’elle passe ?
– Regardez, dit le receveur.
Amadis vit venir un grand poteau qui soutenait une pancarte de tôle émaillée. Des lettres blanches dessinaient lisiblement le nom de l’Exopotamie, avec une flèche et un nombre de mesures.
– C’est là qu’on va ? dit-il. On peut donc y arriver par terre ?
– Bien sûr, dit le receveur. Il suffit de faire le tour et de ne pas avoir les foies.
– Pourquoi ?
– Parce qu’on se fait drôlement engueuler en revenant. C’est pas vous qui payez l’essence, hein ?
– D’après vous, dit Amadis, à quelle allure on va ?
– Oh, dit le receveur, on y sera demain matin.
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