Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 27 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre IV

 

 

… Je ne mettrai plus de petits machins

comme ça que de place en place, parce que cela devient emmerdant.

(Boris Vian, « Pensées inédites. »)

Filait sur la route le Pr Mangemanche, dans un véhicule personnel, car il se rendait en Exopotamie par ses propres moyens. Le produit de ces moyens, voisin de l’extrême, défiait toute description, mais l’une d’entre elles releva le gant, et le résultat suit :

Il y avait : à droite et en avant, une roue,

en avant et à gauche, une roue,

à gauche et en arrière, une roue,

en arrière et à droite, une roue,

au milieu et dans un plan incliné à 450 sur celui déterminé par trois des centres de ces roues (dans lequel il arrivait que se trouvît aussi la quatrième), une cinquième roue, laquelle dénommait Mangemanche le volant. Sous l’influence de celle-ci, l’ensemble prenait par moment des mouvements d’ensemble et c’est bien naturel.

À l’intérieur, entre des parois de tôle et de fonte, on aurait pu dénombrer un grand planté d’autres, diverses, roues, mais en se mettant de la graisse plein les doigts.

On citera encore du fer, de l’étoffe, du phare, de l’huile, du carburant départemental, un radiateur, un pont dit arrière, des pistons volubiles, des bielles, du vilebrequin, du magna et de l’interne, assis à côté de Mangemanche, et qui lisait un bon

 

– 108 – livre : La Vie de Jules Gouffé, par Jacques Loustalot et Nicolas. Un étrange système ingénieux, dérivé du coupe-racines, enregistrait instantanément l’allure immédiate du tout, et Mangemanche surveillait l’aiguille y afférente.

– Ça gaze, dit l’interne en levant les yeux. Il posa son livre et en prit un autre dans sa poche.

– Oui, dit Mangemanche.

Sa chemise jaune éclatait de joie sous le soleil qui leur faisait face.

– Nous y serons ce soir, dit l’interne, feuilletant rapidement son nouveau bouquin.

– Voire… répondit Mangemanche. Nous n’y sommes point encore. Et les embûches peuvent se multiplier.

– Se multiplier par quoi ? dit l’interne.

– Par rien, dit Mangemanche.

– Alors il n’y en aura pas, dit l’interne, parce que quelque chose qu’on multiplie par rien, ça fait toujours rien.

– Vous me faites suer, dit Mangemanche. Où avez-vous appris ça ?

– Dans ce livre, dit l’interne.

C’était le cours d’arithmétique de Brachet et Dumarqué. Mangemanche l’arracha des mains de l’interne et le jeta par-dessus bord. Il s’engloutit dans le fossé par un grand jaillissement d’éclairs lumineux.

 

– 109 –

– Ça y est, dit l’interne. Brachet et Dumarqué vont sûrement mourir.

Il se mit à pleurer amèrement.

– Ils en ont vu d’autres, dit Mangemanche.

– Pensez-vous, dit l’interne. Tout le monde aime Brachet et Dumarqué. C’est de l’envoûtement à rebours, ce que vous faites là. C’est puni par la loi.

– Et piquer à la strychnine des chaises qui ne vous ont rien fait ? dit sévèrement le professeur. Ça n’est pas puni par la loi, non ?

– Ce n’était pas de la strychnine, sanglota l’interne. C’était du bleu de méthylène.

– C’est pareil, dit Mangemanche. Cessez de m’asticoter. Ça vous retombera toujours sur le nez. Je suis très méchant.

Il rit.

– C’est vrai, dit l’interne.

Il renifla et passa sa manche sous son nez.

– Vous êtes un sale vieux bonhomme, dit-il.

– C’est exprès, répondit Mangemanche. C’est pour me

venger. C’est depuis que Chloé5 est morte.

– Oh, n’y pensez plus ! dit l’interne.

 

5 Allusion à « L’Écume des jours », premier roman de Boris Vian (note du correcteur ELG)

 

– 110 –

– J’y suis bien forcé.

– Pourquoi continuez-vous à porter des chemises jaunes, alors ?

– Ça ne vous regarde pas, dit Mangemanche. Voilà encore une phrase que je vous répète quinze fois par jour et vous recommencez quand même.

– Je déteste vos chemises jaunes, dit l’interne. Voir ça toute la journée, ça vous ravage un type.

– Je ne les vois pas, dit Mangemanche.

– Je le sais bien, dit l’interne. Mais moi ?

– Vous, je m’en fous, dit Mangemanche. Vous avez signé le contrat, hein ?

– C’est du chantage ?

– Mais non. La vérité, c’est que j’avais besoin de vous.

– Mais je suis nul en médecine !

– D’accord, constata le professeur. Ça, c’est un fait. Vous êtes nul en médecine. Plutôt nuisible, dirais-je même. Mais j’ai besoin d’un garçon solide pour tourner l’hélice des modèles réduits.

– C’est pas dur, dit l’interne. Vous auriez pu prendre n’importe qui. Ça part au quart de tour.

– Vous croyez ça, hein ? Pour un moteur à explosions je veux bien ; mais j’en ferai aussi avec du caoutchouc. Vous savez

 

– 111 – ce que c’est, remonter un moteur de caoutchouc à trois mille tours ?

L’interne s’agita sur son siège.

– Il y a des systèmes, dit-il. Avec une chignole, c’est rien du tout non plus.

– Pas de chignole, dit le professeur. Ça esquinte l’hélice.

L’interne se renfrogna dans son coin ! Il ne pleurait plus. Il grogna quelque chose.

– Quoi ? dit Mangemanche.

– Rien.

– Rien, dit Mangemanche, ça fait toujours rien.

Il rit encore en voyant l’interne se retourner vers la portière en faisant semblant de dormir, et pressa l’accélérateur en chantant joyeusement.

Le soleil avait tourné et ses rayons arrivaient obliquement sur la voiture qui, à un observateur placé dans des conditions adéquates, fût apparue brillante sur fond noir, car Mangemanche appliquait ainsi les principes de l’ultramicroscopie.

 

– 112 –