Automne À Pékin
Chapitre VIII
Au-devant du convoi venait Athanagore, à pas menus, assortis à ses souliers pointus dont la tige de drap beige donnait à ces supports une dignité révolue. Sa culotte courte de toile bise laissait trois fois la place à ses genoux osseux de passer sans encombre et sa chemise kaki, décolorée par les mauvais traitements, blousait à la ceinture. Plus un casque colonial qui restait accroché dans sa tente. Donc, il ne le portait jamais. Il pensait à l’insolence d’Amadis et à comme quoi ce garçon méritait une leçon, ou plusieurs, et encore, ce ne serait pas suffisant. Il regardait par terre, ainsi font d’habitude les archéologues ; ils ne doivent rien négliger, car souvent une découverte est le fruit du hasard, qui rôde ordinairement au ras du sol, ainsi qu’en témoignent les écrits du moine Orthopompe ; ce dernier vivait au Xe siècle, dans un couvent de barbus dont il était le supérieur car lui seul savait calligraphier. Athanagore se rappelait le jour que Lardier venait de lui signaler la présence dans la région du sieur Amadis Dudu, et la lueur d’espoir allumée dans sa cervelle, si c’est là, entretenue par la découverte ultérieure du restaurant et que sa dernière conversation avec Amadis venait de ramener à son état initial d’extinction.
Maintenant, le convoi venait secouer un peu la poussière de l’Exopotamie ; encore du changement, peut-être des gens aimables. Athanagore avait un mal fou à réfléchir, car c’est une habitude qu’on perd très rapidement dans le désert ; voilà pourquoi ses pensées revêtaient un mode pompier d’expression, un mode de lueurs d’espoir allumées et tout le reste à l’avenant comme la poire.
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Or, surveillant ainsi le hasard et le ras du sol, et pensant au moine Orthopompe et au changement, il aperçut un fragment de pierre à moitié recouvert de sable ; à moitié préjugeait de la suite, comme il s’en aperçut dès qu’agenouillé, il s’efforça de le dégager, car il creusa tout autour sans en rencontrer la fin. D’un coup sec de son marteau, il choqua le granit lisse et posa presque immédiatement son oreille contre la surface tiédie par le soleil, dont un rayon moyen tombait plus tôt à cet endroit. Il entendit le son se divertir et s’égarer dans de lointains prolongements de la pierre et comprit qu’il trouverait là de grandes choses. Il repéra le lieu d’après la position du convoi, pour être sûr de le retrouver, et recouvrit soigneusement de sable l’angle usé du monument. Il finissait à peine, et le premier camion passa devant lui, chargé de caisses. Le second suivait de près, il n’y avait encore que des bagages et du matériel. C’étaient de très gros camions, longs de plusieurs dizaines de piédouches, et ils faisaient un bruit jovial ; les rails et les outils brinqueballaient entre les ridelles bâchées, et le chiffon rouge, derrière, dansa devant les yeux de l’archéologue. Plus loin, venait un troisième camion chargé de gens et de bagages, et enfin, un taxi jaune et noir, dont le petit drapeau baissé décourageait l’imprudent. Athanagore aperçut une jolie fille dans le taxi, et il salua de la main. Le taxi s’arrêta un peu plus loin, l’air de l’attendre. Il se hâta.
Angel, assis près du conducteur, descendit et s’avança vers Athanagore.
– Vous nous attendiez ? lui dit-il.
– Je suis venu à votre rencontre, dit Athanagore. Vous avez fait un bon voyage ?
– Ce n’était pas trop dur, dit Angel, sauf quand le capitaine a essayé de continuer sur terre par ses propres moyens.
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– Je vous crois sans peine, dit Athanagore.
– Vous êtes Monsieur Dudu ?
– Absolument pas ! Je ne serais pas M. Dudu pour toutes les poteries Exopotamiennes du Britiche Muséomme.
– Excusez-moi, dit Angel. Je ne peux pas deviner.
– Ça ne fait rien, dit Athanagore. Je suis archéologue. Je travaille par ici.
– Enchanté, dit Angel. Moi, je suis ingénieur ; je m’appelle Angel. Dedans, il y a Anne et Rochelle.
Il désigna le taxi.
– Et il y a moi aussi, grommela le chauffeur.
– Certainement, dit Angel. On ne vous oublie pas.
– Je regrette pour vous, dit Athanagore.
– Pourquoi ? demanda Angel.
– Je pense que vous n’aimerez pas Amadis Dudu.
– C’est ennuyeux, ça, murmura Angel. Dans le taxi, Anne et Rochelle s’embrassaient. Angel le savait et il avait mauvaise mine.
– Voulez-vous venir à pied avec moi ? proposa Athanagore. Je vous expliquerai.
– Mais oui, dit Angel.
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– Alors, je m’en vais ? dit le chauffeur.
– Allez-vous-en.
L’homme embraya après avoir jeté sur son compteur un regard satisfait. C’était une bonne journée.
Angel regarda malgré lui la vitre arrière du taxi au moment où il démarra. On se rendait compte qu’Anne, de profil, ne s’occupait pas du reste. Angel baissa la tête.
Athanagore le regardait avec étonnement. La figure fine d’Angel portait les marques du mauvais sommeil et du tourment quotidien, et son dos élancé se courbait un peu.
– C’est drôle, dit Athanagore, vous êtes pourtant un beau garçon.
– C’est Anne qui lui plaît, dit Angel.
– Il est épais, remarqua Athanagore.
– C’est mon ami, dit Angel.
– Oui…
Athanagore passa son bras sous celui du jeune homme.
– Vous allez vous faire engueuler.
– Par qui ? demanda Angel.
– Par ce Dudu de malheur. Sous prétexte que vous serez en retard.
– Oh, dit Angel, ça m’est égal. Vous faites des fouilles ?
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– En ce moment, je les laisse travailler, expliqua Athanagore. Je suis sûrement sur la piste de quelque chose de supérieur. Je sens ça. Alors, je les laisse. Mon factotum Lardier s’occupe de tout. Le reste du temps je lui donne des pensums parce que, sans cela, il ennuie Dupont. Dupont, c’est mon cuisinier. Je vous dis toutes ces choses pour que vous soyez au courant. Il se trouve, par un phénomène curieux et assez désagréable, que Martin aime Dupont, et que Dudu s’est amouraché de Dupont aussi.
– Qui est Martin ?
– Martin Lardier, mon factotum.
– Et Dupont ?
– Dupont s’en fout. Il aime bien Martin, mais il est putain comme tout. Excusez-moi… À mon âge je ne devrais pas employer ces expressions-là, mais aujourd’hui je me sens jeune. Alors, moi, avec ces trois cochons-là, qu’est-ce que je peux faire ?
– Rien du tout, dit Angel.
– C’est bien ça que je fais.
– Où est-ce que nous allons habiter ? demanda Angel.
– Il y a un hôtel. Ne vous en faites pas.
– Pourquoi ?
– À cause d’Anne…
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– Oh, dit Angel, il n’y a pas à s’en faire. Rochelle aime mieux Anne que moi, et ça se voit.
– Comment, ça se voit ? Ça ne se voit pas plus qu’autre chose. Elle l’embrasse et c’est tout.
– Non, dit Angel, ça n’est pas tout. Elle l’embrasse, et puis il l’embrasse, et partout où il la touche, sa peau n’est plus la même, après. On ne le croit pas d’abord, parce qu’elle a l’air aussi fraîche quand elle sort des bras d’Anne, et ses lèvres aussi gonflées et aussi rouges, et ses cheveux aussi éclatants, mais elle s’use. Chaque baiser qu’elle reçoit l’use un petit peu, et c’est sa poitrine qui sera moins ferme, et sa peau moins lisse et moins fine, et ses yeux moins clairs, et sa démarche plus lourde, et ce n’est plus la même Rochelle de jour en jour. Je sais ; on croit ; on la voit ; moi-même j’ai cru au début et je ne m’apercevais pas de ça.
– C’est une idée que vous vous faites, dit Athanagore.
– Non, ce n’est pas une idée. Vous savez bien que non. Maintenant, je le vois, je peux le constater presque d’un jour à l’autre, et chaque fois que je la regarde, elle est un peu plus abîmée. Elle s’use. Il l’use. Je ne peux rien y faire. Vous non plus.
– Vous ne l’aimez plus, alors ?
– Si, dit Angel. Je l’aime autant… Mais cela me fait mal et j’ai un peu de haine, aussi, parce qu’elle s’use.
Athanagore ne répondit pas.
– Je suis venu ici pour travailler, continua Angel. Je pense que je ferai de mon mieux. J’espérais qu’Anne viendrait tout seul avec moi, et que Rochelle resterait là-bas. Mais je ne
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Tout ce que disait Angel remuait de très vieilles choses au fond d’Athanagore, des idées longues et minces et complètement aplaties sous une couche d’événements plus récents, si aplaties que, vues de profil comme en ce moment, il ne pouvait ni les différencier ni distinguer leur forme et leur couleur : il les sentait seulement se déplacer en dessous, sinueuses et reptiliennes. Il secoua la tête et le mouvement s’arrêta ; effrayées, elles s’immobilisaient et se rétractaient.
Il chercha quoi dire à Angel, il ne savait pas. Il essaya désespérément. Ils marchaient côte à côte, les herbes vertes chatouillaient les jambes d’Athanagore, et frottaient doucement le pantalon de toile d’Angel, et sous leurs pieds, les coquilles vides des petits escargots jaunes éclataient avec un jet de poussière, et un son clair et pur, comme une goutte d’eau tombant sur une lame de cristal en forme de cœur, ce qui est cucu.
Du haut de la dune qu’ils venaient de gravir, on apercevait le restaurant Barrizone, les gros camions rangés devant, comme si c’était la guerre, et rien d’autre autour ; de nulle part, on ne pouvait voir la tente d’Athanagore, non plus que son chantier, car il en avait choisi l’emplacement d’une façon très habile. Le soleil restait dans les parages. On le regardait le moins possible, à cause d’une particularité désagréable : il donnait une lumière inégale ; il était entouré de couches rayonnantes, alternativement claires et obscures, et les points du sol en contact avec les couches obscures restaient toujours sombres et froids. Angel n’avait pas été frappé par cet aspect curieux du pays, car le conducteur du taxi s’arrangeait, depuis le début du désert, pour suivre une bande claire, mais, du haut de la dune, il
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– Ça frappe au début, dit-il, mais vous vous y ferez.
Angel pensa que la réflexion de l’archéologue valait aussi pour Anne et Rochelle.
– Je ne crois pas, répondit-il.
Ils descendirent la pente douce. Maintenant ils entendaient les exclamations des hommes qui commençaient à décharger les camions, et les chocs hauts et métalliques des rails les uns contre les autres. Autour du restaurant, des silhouettes allaient et venaient dans une activité confuse d’insectes, et l’on reconnaissait Amadis Dudu, affairé et important.
Athanagore soupira.
– Je ne sais pas pourquoi je m’intéresse à tout ça dit-il. Je suis pourtant vieux.
– Oh, dit Angel, je ne voudrais pas que mes histoires vous ennuient…
– Ça ne m’ennuie pas, dit Athanagore. Ça me fait de la peine pour vous. Vous voyez, je croyais que j’étais trop vieux.
Il s’arrêta un instant, se gratta la tête, et reprit sa marche.
– C’est le désert, conclut-il. Ça conserve, sans doute.
Il posa une main sur l’épaule d’Angel.
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– Je vais vous quitter là, dit-il. Je ne tiens pas à rencontrer de nouveau cet individu.
– Amadis ?…
– Oui. Il…
L’archéologue chercha ses mots un moment.
– Positivement, il me casse le cul.
Il rougit et serra la main d’Angel.
– Je sais que je ne devrais pas parler comme ça, mais c’est cet intolérable Dudu. À bientôt. Je vous reverrai sans doute au restaurant.
– Au revoir, dit Angel. J’irai voir vos fouilles.
Athanagore secoua la tête.
– Vous ne verrez que des petites boîtes. Mais enfin, c’est un joli modèle de petites boîtes. Je me sauve. Venez quand vous voudrez.
– Au revoir, répéta Angel.
L’archéologue obliqua sur la droite et disparut dans un creux de sable ; Angel guetta le moment où sa tête blanche réapparaîtrait. Il le vit à nouveau tout entier. Ses chaussettes dépassaient la tige de drap de ses bottines et lui faisaient des balzanes claires. Puis il plongea derrière un renflement de sable jaune, de plus en plus petit et la ligne de ses empreintes était droite comme un fil de la Vierge.
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Angel regarda de nouveau le restaurant blanc avec les fleurs aux teintes vives qui piquaient la façade, çà et là, et il pressa le pas pour rejoindre ses camarades. À côté des camions monstrueux s’accroupissait le taxi noir et jaune, aussi peu représentatif qu’une brouette ancien modèle à côté du type « dynamique » établi par un inventeur bien connu de très peu de gens.
Non loin de là, la robe vert vif de Rochelle frémissait, agitée au point fixe par les vents ascendants, et le soleil lui faisait une ombre très belle, malgré l’irrégularité du sol.
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