Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 15 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre D

 

 

… Pareille décision a été prise après un

débat animé ; il peut paraître intéressant de connaître les positions de chacun dans cette discussion.

(Georges Cogniot. « Les subventions à renseignement confessionnel », La Pensée, n° 3 de Avril, Mai, Juin 1945.)

 

1

 

Le Pr Mangemanche 1 regarda quelques instants la vitrine sans pouvoir détacher ses yeux du reflet brillant que l’ampoule opaline accrochait distraitement au bois poli d’une hélice à douze pales ; son cœur se démenait, plein de joie, et remua tant que sa pointe vint à toucher la dix-huitième paire de nerfs brachiaux temporaires ; et Mangemanche ouvrit la porte. La boutique sentait bon le bois scié. Il y avait des petits bouts de balsa, de pruche, d’hemlock et d’hickory dans tous les coins, coupés de toutes les formes et à tous les prix, et, dans des vitrines, des roulements à billes, des mécaniques à voler et des machins ronds, sans noms, que le marchand baptisait roues à cause d’un petit trou au milieu.

 

1 Ce personnage est un transfuge de « l’Écume des jours » (note du correcteur ELG)

 

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– Bonjour, monsieur le Professeur, dit le marchand.

Il connaissait bien Mangemanche.

– Bonne nouvelle, monsieur Cruc, dit Mangemanche. Je viens de tuer trois clients et je vais avoir le temps de travailler de nouveau.

– Épatant ! dit M. Cruc. Il ne faut pas les rater.

– La médecine, dit le professeur, c’est très bien pour se marrer, mais ça ne vaut pas les modèles réduits.

– Ne dites pas ça, dit M. Cruc. J’ai commencé ma médecine il y a deux jours et ça me plaît.

– Oh, vous en reviendrez ! dit Mangemanche. Est-ce que vous avez vu le nouveau petit moteur italien ?

– Non, dit M. Cruc. Comment qu’il est ?

– Terrible ! dit Mangemanche. On en mangemancherait.

– Ah ! Ah ! Ah ! dit M. Cruc, vous êtes toujours marrant, professeur.

– Oui, mais il n’y a pas d’allumage, dit le professeur.

Les yeux de Cruc s’allongèrent en large. Ce qui eut pour effet de lui faire baisser les paupières, et il se pencha vers le professeur, les mains posées à plat sur le comptoir.

– Non ? haleta-t-il.

– C’est vrai…

 

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Mangemanche parlait d’un ton net, doux et rose, qui excluait l’impossibilité.

– Vous l’avez vu ?

– J’en ai un chez moi, et il marche.

– D’où le tenez-vous ?

– Mon correspondant italien, Alfredo Jabès, me l’a envoyé.

– Vous me le montrerez ? dit Cruc.

L’espoir creusait ses joues piriformes.

– Ah, dit Mangemanche, ça dépend.

Il passa les doigts entre le col de sa chemise bouton d’or et son cou cylindro-conique.

– J’ai besoin de fournitures.

– Servez-vous, dit Cruc. Prenez ce que vous voudrez, ne payez pas, mais je vais chez vous tout à l’heure.

– Bon, dit Mangemanche.

Il gonfla d’air ses poumons et se précipita à l’intérieur du magasin en chantant un air de guerre. Cruc le regardait faire. Il aurait accepté de le voir emporter toute la boutique.

 

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