Automne À Pékin

Boris Vian · Chapitre 60 sur 64

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Automne À Pékin

Chapitre IX

 

 

Aimer une femme intelligente est un

plaisir de pédéraste.

(Baudelaire, Fusées.)

Amadis entra dans la chambre d’Angel. Le garçon était assis sur son lit et, à côté de lui, explosait une des chemises du Pr Mangemanche. Amadis cligna des yeux, essaya de s’y faire, mais dut regarder ailleurs. Angel ne disait rien, il avait à peine tourné la tête au bruit de la porte, et il ne bougea pas lorsqu’Amadis s’assit sur la chaise.

– Savez-vous où est ma secrétaire ? demanda Amadis.

– Non, dit Angel. Je ne l’ai pas vue depuis hier.

– Elle a pris ça très mal, dit Amadis, et j’ai du courrier en retard. Vous auriez bien pu attendre jusqu’à aujourd’hui, avant de lui dire qu’Anne était mort.

– C’est Petitjean qui le lui a dit. Je n’y suis pour rien.

– Vous devriez aller près d’elle, et la consoler, et lui dire que seul le travail pourra la tirer de là.

– Comment pouvez-vous dire cela ? dit Angel. Vous savez bien que c’est un mensonge.

– C’est évident, dit Amadis. Le travail, puissant dérivatif, donne à l’homme la faculté de s’abstraire temporairement des inquiétudes et des charges de la vie quotidienne.

 

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– Rien n’est plus quotidien… vous me faites marcher dit Angel. Vous ne pouvez pas dire ça sans rire.

– Je ne peux plus rire depuis longtemps, dit Amadis. Je voudrais bien que Rochelle vienne prendre des lettres et que le 975 revienne.

– Envoyez le taxi, dit Angel.

– C’est fait, dit Amadis. Mais vous pensez comme je m’attends à le revoir.

– Vous seriez idiot, dit Angel.

– Vous allez me dire sans doute que je suis une sale tante, maintenant ?

– La barbe ! dit Angel.

– Vous ne voulez pas dire à Rochelle que j’ai du travail pour elle ?

– Je ne peux pas la voir maintenant, dit Angel. Rendez-vous compte ! Anne est mort hier après-midi.

– Je sais bien, dit Amadis. Avant d’avoir été payé. Je voudrais que vous alliez dire à Rochelle que mon courrier ne peut guère attendre.

– Je ne peux pas la déranger.

– Mais si, dit Amadis. Elle est dans sa chambre.

– Pourquoi me demandiez-vous où elle est ?

 

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– Pour que vous soyez inquiet, dit Amadis.

– Je sais très bien qu’elle est dans sa chambre.

– Alors, ça n’a pas servi, dit Amadis. C’est tout.

– Je vais la chercher, dit Angel. Elle ne viendra pas.

– Mais si.

– Elle aimait Anne.

– Elle coucherait très bien avec vous. Elle me l’a dit. Hier.

– Vous êtes un salaud, dit Angel.

Amadis ne répondit pas. Il paraissait absolument indifférent.

– Elle aurait couché avec moi si Anne était encore vivant, dit Angel.

– Mais non. Même maintenant.

– Vous êtes un salaud, répéta Angel. Un sale pédéraste.

– Ça y est, dit Amadis. Vous l’avez dite, la généralité. Alors, vous allez y aller. Le général pousse au particulier.

– Oui, je vais y aller.

Il se leva et les ressorts du lit gémirent doucement.

– Son lit à elle ne fait pas de bruit, dit Amadis.

– Assez… murmura Angel.

 

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– Je vous devais ça.

– Assez… Je ne peux pas vous supporter… Allez-vous-en…

– Tiens, dit Amadis. Vous savez ce que vous voulez, aujourd’hui ?

– Anne est mort.

– Alors, ça vous libère de quoi ?

– De moi, dit Angel. Je me réveille.

– Mais non, dit Amadis. Vous savez bien que vous allez vous suicider maintenant.

– J’ai pensé à ça, dit Angel.

– Allez d’abord me chercher Rochelle.

– Je vais la chercher.

– Vous pouvez prendre votre temps, dit Amadis. Si vous voulez la consoler… ou autre chose. Mais ne la fatiguez pas trop. J’ai pas mal de courrier.

Angel passa devant Amadis sans le regarder. Le directeur resta assis sur la chaise et attendit que la porte se ferme.

Le couloir de l’hôtel donnait maintenant, d’un côté, directement sur le vide et Angel s’approcha du bord avant de se rendre chez Rochelle. La voie brillait au soleil entre les deux moitiés de l’hôtel, et, de l’autre côté, le couloir reprenait vers les chambres qui restaient. Entre les rails et les traverses, le ballast

 

– 342 – gris et propre accrochait des éclats de lumière aux pointes micacées de ses éléments.

Elle s’étendait à perte de vue, de part et d’autre des façades, et les tas de traverses et de rails, invisibles pour Angel, de l’endroit où il se trouvait, avaient presque disparu. Deux des conducteurs de camions finissaient d’assembler les pièces des voitures et de la locomotive qui reposait déjà sur les rails, et le chuintement de la poulie du petit engin de levage brodait sur le rouet régulier du moteur à mazout qui l’actionnait.

Angel se retourna et passa deux portes. Il s’arrêta devant la troisième et frappa.

La voix de Rochelle lui dit d’entrer.

Sa chambre avait le même ameublement que les autres, simple et nu. Rochelle était étendue sur son lit. Elle portait la robe de la veille et les couvertures n’étaient pas défaites.

– C’est moi… dit Angel.

Rochelle se redressa et le regarda. Ses yeux s’éteignaient dans sa figure marquée.

– Comment est-ce arrivé ? dit-elle.

– Je n’ai pas pu vous voir hier, dit Angel. Je pensais que Petitjean vous avait dit.

– Il est tombé dans le puits, dit Rochelle. Vous ne pouviez pas le retenir, parce qu’il était si lourd. Je sais comme il était lourd. Comment est-ce arrivé à Anne ?

– C’est ma faute, dit Angel.

 

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– Mais non… Vous n’étiez pas assez fort pour le retenir.

– Je vous aimais énormément, dit Angel.

– Je sais, dit Rochelle. Vous m’aimez encore beaucoup.

– C’est pour ça qu’il est tombé, dit Angel. Il semble. Pour que je puisse vous aimer.

– Il est trop tard, dit Rochelle avec une sorte de coquetterie.

– Il était trop tard même avant.

– Alors, pourquoi est-il tombé ?

– Il n’a pas pu tomber, dit Angel. Pas Anne.

– Oh, dit Rochelle, c’est un accident.

– Vous n’avez pas dormi ?

– Je pensais qu’il ne fallait pas me coucher, dit-elle, parce que, tout de même, un mort, ça se respecte.

– Et vous vous êtes endormie… dit Angel.

– Oui, l’abbé Petitjean m’avait donné une chose que j’ai prise.

Elle lui tendit un flacon plein.

– J’ai pris cinq gouttes. J’ai très bien dormi.

– Vous avez de la veine, dit Angel.

 

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– Ce n’est pas quand les gens sont morts qu’on y change quelque chose en se lamentant, dit Rochelle. Vous savez ça m’a fait beaucoup de peine.

– Moi aussi, dit Angel. Je me demande comment nous pouvons vivre après cela.

– Vous croyez que ce n’est pas bien ?

– Je ne sais pas, dit Angel.

Il regarda le flacon.

– Si vous aviez pris la moitié de la bouteille, dit-il, vous ne seriez pas réveillée.

– J’ai fait de très beaux rêves, dit Rochelle. Il y avait deux hommes amoureux de moi, qui se battaient pour moi, c’était merveilleux. C’était très romanesque.

– Je vois ça, dit Angel.

– Peut-être qu’il n’est pas tellement trop tard, dit Rochelle.

– Vous avez vu Anne ?

– Non !… dit Rochelle. Ne me parlez pas de ça, ça me déplaît. Je ne veux pas penser à ça.

– Il était beau, dit Angel.

Rochelle le regardait avec inquiétude.

– Pourquoi me dites-vous ces choses-là ? dit-elle. J’étais calme, et vous venez me faire peur et m’impressionner. Je ne

 

– 345 – vous aime pas quand vous êtes comme ça. Vous êtes toujours triste. Il ne faut pas penser à ce qui est arrivé.

– Vous pouvez vous en empêcher ?

– Tout le monde peut s’en empêcher, dit Rochelle. Je suis vivante, moi. Vous aussi.

– J’ai honte de vivre… dit Angel.

– Dites, dit Rochelle, vous m’aimiez tant que ça !

– Oui, dit Angel. Tant que ça.

– Je vais être bientôt consolée, dit Rochelle. Je ne peux pas penser à une chose triste longtemps. Bien sûr, je vais me rappeler Anne souvent…

– Pas tant que moi, dit Angel.

– Oh ! Vous n’êtes pas drôle, dit Rochelle. Nous sommes vivants tous les deux, après tout !

Elle s’étira.

– Amadis voulait que vous veniez pour le courrier, dit Angel et il se mit à rire amèrement.

– Je n’ai pas envie, dit-elle. Je suis abrutie avec ces gouttes. Je vais me coucher pour de bon, je crois.

Angel se leva.

– Vous pouvez rester, dit-elle. Ça ne me gêne pas. Vous pensez ! Après une chose pareille ! On ne va pas faire des manières…

 

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Elle commençait à défaire sa robe.

– J’avais peur que vous n’ayez pris une dose trop forte, dit Angel.

Il tenait toujours le flacon à la main.

– Pensez-vous ! l’abbé Petitjean m’avait bien dit de ne pas dépasser cinq gouttes.

– Si on dépasse la dose, dit Angel, vous savez ce qui arrive.

– On doit dormir très longtemps, dit Rochelle. Ça doit être dangereux. Peut-être qu’on meurt. Ce ne sont pas des trucs à faire.

Angel la regarda. Elle avait enlevé sa robe et son corps se dressait, épanoui et robuste, mais marqué, à tous les endroits fragiles, de rides et de cassures imperceptibles en apparence. Ses seins affaissés pesaient sur le tissu frêle du soutien-gorge blanc, et ses cuisses charnues laissaient transparaître des veines sinueuses et bleutées. Elle baissa la tête avec un sourire en rencontrant les yeux du garçon et se coula rapidement entre les draps.

– Asseyez-vous près de moi, dit-elle.

– Prendre chacun la moitié de la bouteille… murmura Angel.

Il s’assit près d’elle et continua.

– On doit pouvoir s’en tirer comme cela aussi.

– Se tirer de quoi ? dit Rochelle. La vie est bonne.

 

– 347 –

– Vous aimiez Anne…

– Mais oui, dit Rochelle. Ne recommencez pas. Est-ce que vous ne voyez pas que vous me faites de la peine quand vous me parlez de ces choses-là ?

– Je ne peux plus supporter ce désert où tout le monde vient crever.

Elle s’étendit sur l’oreiller.

– Pas tout le monde.

– Mais si… Mangemanche, Pippo, l’interne, Anne, l’inspecteur… vous et moi.

– Pas nous deux, dit Rochelle. Nous sommes vivants.

– Comme dans les romans, dit Angel. Mourir ensemble. L’un près de l’autre.

– Tendrement enlacés, dit Rochelle. C’est joli, comme image, vous ne trouvez pas ? Je l’ai lu.

– Comme ça, l’un après l’autre, dit Angel.

– C’est dans les romans, dit Rochelle… Ça n’existe pas.

– Ce serait bien… dit Angel.

Elle réfléchit et croisa ses bras sous sa tête.

– Ça serait aussi comme un film, dit-elle. Vous croyez qu’on peut mourir comme ça ?

 

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– Peut-être pas, dit Angel. Malheureusement.

– Ce serait comme un film que j’ai vu, dit Rochelle. Ils mouraient d’amour l’un à côté de l’autre. Est-ce que vous pourriez mourir d’amour pour moi ?

– Je crois que j’aurais pu, dit Angel.

– Vous pourriez vraiment ? C’est drôle…

– Je ne crois pas qu’on puisse avec ça, dit Angel en débouchant le flacon.

– Non ? On dormirait seulement ?

– Probablement.

– Si on essayait, dit Rochelle. Cela serait si beau, s’endormir maintenant. Je voudrais faire encore ce rêve.

– Il y a des drogues, dit Angel, qui vous font faire des rêves comme ça tout le temps.

– C’est vrai, dit Rochelle. Peut-être cette drogue-là ?

– Probablement, dit Angel.

– J’ai envie… dit Rochelle. Je voudrais refaire ce rêve. Je ne peux pas dormir toute seule.

Elle lui glissa un regard inquisiteur. Il avait la tête baissée et regardait le flacon.

– On en prend un peu chacun ? dit-elle.

– On peut s’en tirer comme ça aussi, répéta Angel.

 

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– C’est amusant, dit Rochelle en s’asseyant. J’aime bien ces choses-là. Être un peu ivre, ou prendre des drogues et ne plus savoir bien ce qu’on fait.

– Je pense que Petitjean a exagéré, dit Angel. Si on prend chacun la moitié de la bouteille, ça doit nous faire faire des rêves formidables.

– Alors, vous restez avec moi ? dit Rochelle.

– Mais… ça ne se fait pas… dit Angel.

Elle rit.

– Vous êtes idiot. Qui viendra ?

– Amadis vous attendait.

– Oh… dit Rochelle. Après la peine que j’ai eue, je ne vais pas travailler maintenant. Donnez le flacon.

– Attention, dit Angel. Tout, ça serait dangereux.

– On partage !… dit Rochelle.

Elle prit le flacon des mains d’Angel et le porta à ses lèvres. Elle s’arrêta au moment de boire.

– Vous restez avec moi ? dit-elle.

– Oui… dit Angel.

Il était blanc comme de la craie.

Rochelle but la moitié du flacon et le lui rendit.

 

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– C’est mauvais, dit-elle. À vous…

Angel garda le flacon dans sa main. Il ne la quittait pas des yeux.

– Qu’est-ce que vous avez ? demanda-t-elle. Vous n’êtes pas bien ?

– Je pense à Anne… dit-il.

– Oh !… La barbe !… Encore !… Il y eut un silence.

– Buvez, dit-elle, et venez près de moi. On est bien.

– Je vais le faire, dit Angel.

– Cela met longtemps, pour dormir ? demanda-t-elle.

– Pas très longtemps, dit Angel très bas.

– Venez, dit Rochelle. Tenez-moi.

Il s’assit à son chevet et glissa son bras derrière le dos de la jeune femme qui se redressa avec effort.

– Je ne peux plus bouger mes jambes, dit-elle. Mais cela ne fait pas de mal. C’est agréable.

– Vous aimiez Anne ? dit Angel.

– Je l’aimais bien. Je vous aime bien aussi.

Elle remua faiblement.

– Je suis lourde.

 

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– Non.

– J’aimais Anne… mais pas trop, murmura-t-elle. Je suis bête…

– Vous n’étiez pas bête, murmura Angel aussi doucement qu’elle.

– Assez bête… Vous allez boire bientôt ?

– Je vais boire…

– Tenez-moi… acheva-t-elle dans un souffle.

Elle laissa aller sa tête sur la poitrine d’Angel. Il voyait d’en haut ses cheveux fins et sombres, et la peau plus claire entre leurs mèches lourdes. Il posa la fiole qu’il tenait encore de la main gauche et prit le menton de la jeune femme. Il lui releva la tête et retira sa main. Doucement, la tête retomba.

Il se dégagea avec effort et l’allongea sur le lit. Les yeux de Rochelle étaient fermés.

Il regarda, devant la fenêtre, une branche d’hépatrol chargée de fleurs orange qui s’agitait sans bruit, faisant des taches dans le soleil de la chambre.

Angel prit la bouteille brune et resta debout près du lit. Il regardait le corps de Rochelle, la figure pleine d’horreur et sentait, sur sa main droite, l’effort qu’il avait fait pour la soulever dans son lit. L’effort qu’il avait fait pour pousser Anne dans le vide.

Il n’entendit pas l’abbé Petitjean entrer, mais céda à la pression des doigts sur son épaule et le suivit dans le couloir.

 

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