Automne À Pékin
Chapitre IV
Cuivre et Athanagore, bras dessus, bras dessous, arpentaient la piste en direction de l’hôtel Barrizone. Ils avaient laissé dans la galerie Brice et Bertil. Ceux-ci ne voulaient pas sortir avant d’avoir dégagé complètement la salle immense découverte quelques jours plus tôt. Les machines creusaient sans arrêt et c’étaient de nouveaux couloirs, de nouvelles salles, communiquant entre elles par des avenues bordées de colonnes, et regorgeant d’objets précieux tels que des épingles à cheveux, des fibules de savon et de bronze malléable, des statuettes votives, sans les urnes ou avec, et des tas de pots. Le marteau d’Atha ne chômait pas. Mais il fallait un peu de repos et de changement d’idées à l’archéologue, et Cuivre venait avec lui.
Ils montaient et descendaient les pentes arrondies, et le soleil les enveloppait d’or. Ils aperçurent la façade de l’hôtel et les fleurs rouges du haut de la dune d’où l’on dominait aussi tout le chantier du chemin de fer. Les agents d’exécution s’affairaient autour de piles immenses de rails et de traverses et Cuivre distingua les silhouettes, plus grêles, de Didiche et d’Olive qui jouaient sur les tas de bois. Sans s’arrêter, ils gagnèrent le bar de l’hôtel.
– Salut, la Pipe, dit Athanagore.
– Bon giorno, dit Pippo… Faccè la barba a six houres c’to matteïgno ?
– Non, dit Athanagore.
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– Putain de nocce cheigno Benedetto !… s’exclama Pippo… Vous n’avez pas honte, patron ?
– Non, dit Athanagore. Ça marche, les affaires ?
– C’est la misère, dit Pippo. C’est la misère qui nous rend fous. Quand j’étais chef de rang trancheur à Spa, il fallait voir !… Mais ici !… C’est des pourrrques !…
– Des quoi ? demanda Cuivre.
– Des pourrrques. Des cochons, quoi !
– Donne-nous à boire, dit l’archéologue.
– Que je leur fous une de ces tartinasses diplomatiques, que je les envoie jusqu’à Versovie, dit Pippo.
Il illustrait cette menace d’une mimique appropriée qui consistait à tendre la main droite en avant, le pouce replié sur la paume.
Athanagore sourit.
– Donne-nous deux Turin.
– Voilà, patron, dit Pippo.
– Et qu’est-ce qu’ils vous ont fait ? demanda Cuivre.
– Eh, dit Pippo. Ils veulent me foutre ma baraque en l’air. Fini. Elle est morte.
Il se mit à chanter.
– Quant il a vu Guillaume,
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Que Vittorio va le plaquer.
Il envoya-z-à Rome
Bûlow pour contratter…
– C’est joli, ça, dit l’archéologue.
– Donne-lui Trente et Trieste,
Et même tout le Trentin.
Dis-lui-z-à Vittorio-o,
Que ça lui coûte rien.
Mais dans un aréo
Gabriele d’Annunzio chantait comme un zoizeau.
Chi va piano va sano…
– J’ai entendu ça quelque part, dit l’archéologue.
– Chi va sano va lontano.
Chi va forte va à la morte.
Evviva la liberta !
Cuivre applaudit. Pippo ténorisait avec ce qui lui restait de voix, passablement éraillée. On entendit des coups sourds au plafond.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda l’archéologue.
– Eh, c’est l’autre pourrrque ! dit Pippo.
Il avait, comme toujours, l’air à la fois furieux et réjoui. Il reprit :
– Amapolis Dudu. Il n’aime pas que je chante.
– Amadis, rectifia Cuivre.
– Amadis, Amapolis, Amadou, qu’est-ce que ça peut nous foutre ?
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de baraque ? dit Atha.
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– C’est des histoires diplomatiques à Amapolis, dit Pippo. Il veut m’extérioriser… Putain, il n’a que des mots comme ça dans la gueule, ce pourrrque ! Il dit qu’il n’envisageait ça.
– T’exproprier ? dit Atha.
– C’est ça, dit Pippo. C’est le mot terrestre.
– Tu n’auras plus besoin de travailler, dit Atha.
– Qu’est-ce que j’en ai à foutre de leurs vacances ? dit Pippo.
– Bois un coup avec nous, dit Atha.
– Merci, patron.
– C’est le chemin de fer qui est gêné par l’hôtel ? demanda Cuivre.
– Oui, dit Pippo. C’est leur putain de chemin de fer. Tchin’ Tchin’.
– Tchin’ Tchin’, répéta Cuivre, et ils vidèrent leurs verres tous les trois.
– Est-ce qu’Angel est là ? demanda Atha.
– Il est dans sa chambre, je crois, dit Pippo. Je ne suis pas sûr, hein. Je crois simplement. Il dessine, encore.
Il appuya sur une sonnerie derrière le bar.
– Il va venir, s’il est là, hein.
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– Merci, dit l’archéologue.
– Cet Amapolis, conclut Pippo, c’est un pourrrque.
Il se remit à fredonner en essuyant des verres.
– Combien te dois-je ? dit l’archéologue voyant qu’Angel ne descendait pas.
– Trente francs, dit Pippo. C’est la misère.
– Voilà, dit l’archéologue. Tu viens avec nous, voir le chantier ? Angel ne doit pas être chez lui.
– Eh ! Je ne peux pas ! dit Pippo. Ils sont tous comme des mouches autour de moi, et si je m’en vais, ils vont tout boire.
– Alors, à bientôt, dit l’archéologue.
– À bientôt, patron.
Cuivre lui fit un beau sourire et Pippo se mit à bégayer ; puis, elle sortit derrière Atha et ils prirent le chemin du chantier.
L’air sentait les fleurs et la résine. Des herbes vertes, coupées sauvagement, s’amoncelaient en tas des deux côtés d’une espèce de piste tracée par les niveleuses, et de leurs tiges raides s’échappaient lentement de grosses gouttes vitreuses et odorantes, qui roulaient sur le sable et s’enrobaient de grains jaunes. La voie suivait ce tracé amorcé par les machines selon les indications d’Amadis. Athanagore et Cuivre regardaient avec une vague tristesse les masses d’herbe dures rangées sans goût de part et d’autre du chemin, et les ravages exercés sur la surface lisse des dunes. Ils montèrent, puis descendirent, remontèrent encore et virent enfin le chantier.
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Nus jusqu’à la ceinture, Carlo et Marin, courbés sous un soleil sans personnalité, agrippaient des deux mains des marteaux pneumatiques de fort calibre. L’air retentissait des pétarades sèches des engins, et du grondement du compresseur qui tournait à quelque distance de là. Ils travaillaient sans relâche, à demi aveuglés par le jet de sable soulevé par l’échappement et qui se collait à leur peau moite. Une mesure de voie était déjà aplanie et les deux côtés de la fouille s’élevaient nets et coupants. Ils avaient tranché dans la dune et se stabilisaient au niveau moyen du désert calculé par Anne et Angel selon les relevés topographiques effectués au préalable, et bien inférieur à la surface du sol qu’ils foulaient d’ordinaire. Il faudrait sans doute établir toute cette partie de la voie en déblai, et les monceaux de sable s’accumulaient des deux côtés.
Athanagore fronça le sourcil.
– Ça va être joli !… murmura-t-il.
Cuivre ne répondit rien. Ils se rapprochèrent des deux hommes.
– Bonjour, dit l’archéologue.
Carlo releva la tête. Il était grand et blond et ses yeux bleus, injectés de sang, paraissaient ne pas voir son interlocuteur.
– Salut !… murmura-t-il.
– Ça avance… apprécia Cuivre.
– C’est dur, dit Carlo. Tout dur. Comme de la pierre. Il n’y a que la couche du dessus qui soit du sable.
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– C’est forcé, expliqua Athanagore. Il n’y a jamais de vent : le sable s’est pétrifié.
– Pourquoi pas en surface, alors ? demanda Carlo.
– Jusqu’à l’endroit où la chaleur du soleil cesse de pénétrer, expliqua l’archéologue, il ne pouvait pas y avoir de pétrification.
– Ah ! dit Carlo.
Marin s’arrêta à son tour.
– Si on arrête, dit-il, on va avoir ce salaud d’Arland sur le râble.
Carlo remit son marteau pneumatique en marche.
– Vous êtes tout seuls pour faire ça ? demanda Athanagore.
Il était forcé de crier pour dominer le vacarme infernal du marteau. Le long fleuret d’acier attaquait le sable en faisant jaillir une poussière bleuâtre, et, sur les deux poignées horizontales, les mains dures de Carlo se contractaient avec une sorte de désespoir.
– Tout seuls… dit Marin. Les autres cherchent le ballast.
– Les trois camions ? hurla Athanagore.
– Oui, répondit Marin sur le même ton.
Il avait une tignasse brune et hirsute, du poil sur le thorax et une figure de gosse ravagé. Ses yeux quittèrent l’archéologue et s’attardèrent sur la jeune femme.
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– Qui c’est ? demanda-t-il à l’archéologue en arrêtant à son tour son marteau.
– Je m’appelle Cuivre, dit-elle en lui tendant la main. On fait le même boulot que vous, mais en dessous.
Marin sourit et serra doucement les doigts nerveux dans sa main sèche et craquelée.
– Salut… dit-il à son tour.
Carlo continuait à travailler. Marin regarda Cuivre avec regret.
– On ne peut pas s’arrêter, à cause d’Arland, sans ça, on aurait été prendre un verre.
– Et ta femme ?… cria Carlo.
Cuivre se mit à rire.
– Elle est jalouse comme ça ?
– Mais non, dit Marin, elle sait bien que je suis sérieux.
– T’aurais du mal, observa Carlo. Pas beaucoup le choix dans le coin…
– On se verra dimanche, promit Cuivre.
– Après la messe, dit Marin, pour rigoler.
– On ne va pas à la messe, par ici.
– Il y a un ermite, dit Athanagore. En principe, on ira voir l’ermite le dimanche.
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– Qui est-ce qui a dit ça ? protesta Marin. J’aime mieux boire un coup avec la petite.
– L’abbé viendra vous expliquer tout ça, dit l’archéologue.
– Oh, zut, dit Marin. J’aime pas les curés.
– Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? lui fit remarquer Carlo. Tu veux te balader avec ta femme et les gosses ?
– Je n’aime pas les curés non plus, dit Athanagore, mais celui-là n’est pas comme les autres.
– Je sais, dit Marin, mais il a une soutane quand même.
– C’est un rigolo, dit Cuivre.
– C’est les plus dangereux.
– Grouille-toi, Marin, dit Carlo, ce salaud d’Arland va nous tomber sur le poil.
– On y va… murmura l’autre.
Les marteaux pneumatiques reprirent leur percussion brutale, et, de nouveau, le sable jaillit dans l’air.
– Au revoir, les garçons, dit Athanagore. Buvez un coup chez Barrizone et mettez ça sur mon ardoise.
Il s’éloigna. Cuivre agita la main vers Carlo et Marin.
– À dimanche ! dit Marin.
– Ta gueule ! dit Carlo. C’est pas pour ta poire !
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– C’est un vieux con, dit Marin.
– Non, dit Carlo. Il a l’air brave.
– C’est un bon vieux con, dit Marin. Il y en a aussi.
– Tu nous fais chier, dit Carlo.
Il essuya la sueur de sa figure d’un revers de bras. Ils pesaient légèrement sur les masses pesantes. Des blocs compacts se détachaient et s’effondraient devant eux et le sable leur brûlait la gorge. Ils avaient l’oreille faite au bruit régulier des marteaux, tant qu’ils pouvaient murmurer et s’entendre. Ils se parlaient d’habitude en travaillant, pour alléger la peine qu’ils avaient, car il n’y aurait point de fin, et voici que Carlo rêvait tout haut.
– Quand on aura fini…
– On n’aura pas fini.
– Le désert ne dure pas tout le long…
– Il y a d’autre travail.
– Nous aurons le droit de nous étendre un peu…
– Nous pourrions nous arrêter de travailler…
– Nous serions tranquilles…
– Il y aurait de la terre, de l’eau, des arbres et la belle fille.
– S’arrêter de creuser…
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– On n’aura jamais fini.
– Il y a ce salaud d’Arland.
– Il ne fait rien, il gagne plus.
– Cela n’arrivera pas.
– Peut-être que le désert dure jusqu’au bout. Leurs doigts durs enserraient les poignées, le sang séchait dans leurs veines, et leur voix n’était plus perceptible, un murmure, une plainte contenue, couverte par la vibration des marteaux et qui dansait, bourdonnante autour de leurs figures en sueur, au coin de leurs lèvres brûlées. Dans le tissu compact de leur peau brune jouaient des muscles noueux, en bosses arrondies, qui remuaient comme des bêtes coordonnées.
Les yeux de Carlo se fermaient à demi, il sentait le long de ses bras tous les gestes du fleuret d’acier et le guidait, sans le voir, instinctivement.
Derrière eux s’ouvrait la grande tranche d’ombre de la coupure déjà creusée, au fond nivelé grossièrement et ils s’enfonçaient de plus en plus profondément dans la dune pétrifiée. Leur tête affleurait le niveau de leur nouvelle entaille, et, loin sur l’autre dune, ils aperçurent un instant les silhouettes réduites de l’archéologue et de la fille orange. Et puis les blocs se détachèrent et roulèrent derrière eux. Ils seraient bientôt forcés de s’arrêter pour évacuer l’énorme amoncellement de déblais ; les camions n’étaient pas encore revenus. Les chocs répétés du piston d’acier sur la tige du fleuret et le sifflement de l’air d’échappement se répercutaient contre les parois de l’entaille avec une force intolérable, mais ni Marin, ni Carlo ne l’écoutaient plus. Il y avait devant leurs yeux des étendues fraîches et vertes et des filles robustes, nues dans l’herbe, qui les attendaient.
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