Automne À Pékin
Chapitre 4
– Bien sûr… Prenez votre temps… Si vous voulez partir un peu plus tôt…
– Oh non… dit Claude. Ce n’est pas la peine.
– Bon, dit Saknussem. Et puis, attention aux taches, hein ? Soignez votre travail, que diable, on ne vous paye pas pour ne rien faire…
– Je ferai attention, Monsieur Saknussem, promit Claude.
– Et soyez à l’heure, conclut son chef. Hier, vous aviez six minutes de retard.
– Mais j’étais quand même neuf minutes en avance… dit Claude.
– Oui, dit Saknussem, mais, d’habitude, vous arrivez un quart d’heure en avance. Faites un effort, sacré nom.
Il quitta la pièce et referma la porte. Claude, très ému, reprit sa plume. Comme ses mains tremblaient, il fit une seconde tache. Elle était énorme. Elle avait la forme d’une figure ricanante et un goût de pétrole rampant.
4
Il achevait de dîner. Le fromage, dont il ne restait qu’un gros morceau, grouillait paresseusement dans l’assiette mauve à trous mauves. Il se versa, pour terminer, un plein verre de lithiné au caramel et l’écouta descendre le long de son
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œsophage. Les petites bulles qui remontaient le courant faisaient un bruit métallique en éclatant dans son pharynx. Il se leva pour répondre au coup de sonnette, que l’on venait de frapper à la porte. C’était le beau-frère de la logeuse qui entrait.
– Bonjour Monsieur, dit cet homme, dont le sourire honnête et le poil roux trahissaient les origines carthaginoises.
– Bonjour Monsieur, répondit Claude.
– Je vous apporte la chose, dit l’homme. Il s’appelait Gean.
– Ah oui… dit Claude. Le…
– C’est ça… dit Gean.
Et il le tira de sa poche.
C’était un joli égalisateur à dix coups, de la marque Walter et du modèle ppk, avec un chargeur dont le pied garni d’ébonite, s’adaptait avec exactitude aux deux plaques striées qu’on y met la main.
– Bonne fabrication, dit Claude.
– Canon fixe, dit l’autre. Grande précision.
– Oui, dit Claude. Visée commode.
– Bien en main, ajouta Gean.
– Arme bien conçue, dit Claude en visant un pot de fleurs qui s’écarta de la ligne de mire.
– Excellente arme, dit Gean. Trois mille cinq.
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– C’est un peu beaucoup, dit Claude. Ce n’est pas pour moi. Bien sûr, je pense que ça les vaut, mais la personne ne veut pas dépasser trois mille.
– Je ne peux pas vous le laisser à moins, dit Gean. C’est ce qu’il me coûte.
– Je sais bien, dit Claude. C’est très cher.
– Ce n’est pas cher, dit Gean.
– Je veux dire, les armes sont chères, dit Claude.
– Ah ça, oui, dit Gean, un pistolet comme ça, ce n’est pas facile à trouver.
– Certainement, dit Claude.
– Trois mille cinq dernier prix, dit Gean.
– Saknussem ne dépasserait pas trois mille. En économisant un ressemelage, Claude pourrait mettre cinq cents francs de sa poche.
– Peut-être qu’il ne neigera plus, dit Claude.
– Peut-être, dit Gean.
– Un ressemelage, dit Claude, on peut s’en passer.
– Voire, dit Gean. On est en hiver.
– Je vous laisse le second chargeur pour le même prix, dit Gean.
– C’est aimable à vous, dit Claude.
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Il mangerait un peu moins cinq ou six jours, et ça rattraperait les cinq cents francs. Saknussem l’apprendrait peut-être par hasard.
– Je vous remercie, dit Gean.
– C’est moi, dit Claude, et il le reconduisit à la porte.
– Vous aurez là une bonne arme, conclut Gean, et il s’en alla.
– Ce n’est pas pour moi, lui rappela Claude, et l’autre descendit l’escalier.
Claude referma la porte et revint à la table. L’égalisateur noir et froid n’avait encore rien dit ; il reposait lourdement près du fromage qui, effrayé, s’éloignait de toute sa vitesse, sans oser toutefois, quitter son assiette nourricière. Le cœur de Claude battait un peu plus que de coutume. Il prit l’objet triste et le tourna dans ses mains. Il se sentait fort jusqu’au bout des ongles, derrière sa porte fermée. Mais il faudrait sortir et l’apporter à Saknussem.
Et c’était interdit d’avoir un revolver sur soi dans la rue. Il le reposa sur la table, et, dans le silence, prêta l’oreille, se demandant si les voisins n’avaient rien entendu de sa conversation avec Gean.
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