Beautiful Fighter
Chapitre 1
Vingt-deux heures de vol. C’est le plus long marathon de séries que j’aie fait sur Netflix. Merci le Wifi dans l’avion !
Afin de pouvoir poser mes pieds sur le sol australien en toute sécurité, j’ai fait tellement de vaccins que j’ai l’impression de débarquer en territoire zombie. Ce n’était pas un choix, mais une obligation afin d’être en règle pour obtenir les papiers nécessaires à mon admission sur cette grande île. Le médecin de l’hôpital civil qui s’est occupé de mes vaccins m’a mise en garde sur les différentes maladies qui sévissent en Océanie. La dengue, l’encéphalite japonaise, les rickettsioses…
J’ai entendu tellement de noms barbares que, désormais, je suis imbattable au scrabble ! Pourtant, quand je regarde les gens autour de moi, je n’ai pas l’impression de voir des malades. Un couple s’embrasse non loin de moi, une mère essoufflée court après ses jumeaux qui trottinent dans tout le terminal, chacun des deux chérubins dans une direction, bien sûr, et des grands-parents semblent emmener en voyage leurs petits-enfants. Ce lieu transpire l’optimisme. C’est l’endroit parfait pour un nouveau départ. La meilleure échappatoire pour se libérer de ses chaînes. Il me reste un tout dernier obstacle avant de l’atteindre : les douanes. L’officier me fait signe d’approcher et j’arbore mon sourire le plus charmeur tout en lui tendant mon Working Holiday Visa. Sans ce précieux bout de papier, je peux remonter dans l’avion et rentrer dans mon Espagne natale, là où m’attend mon pire cauchemar. Je réprime le frisson qui me parcourt et penche la tête sur le côté avec une petite moue innocente qui semble faire craquer le douanier.
Les choses se corsent lorsqu’il commence à me parler. Je ne suis pas anglophone, mais hispanophone. L’anglais, je l’ai appris au collège et au lycée, et si je me suis révélée plutôt douée, ce n’est pas pour autant ma langue maternelle. Quand j’ai décidé de venir m’installer à l’autre bout du monde, j’ai compris qu’il fallait que je me remette à niveau, raison pour laquelle j’ai procédé à un échange linguistique avec une étudiante américaine. Deux heures de conversation hebdomadaire en anglais. Deux en espagnol. Le tout, durant trois mois. En plus des films et des séries vus en version originale. Je pensais être au top. Je me plantais complètement. Parce que rien n’aurait pu me préparer à ce drôle d’accent qui transforme tout ! Le pauvre douanier, qui répond au nom de Tim, a dû prononcer six phrases, et j’en ai déjà perdu mon latin. Ou plutôt mon anglais.
Au bout d’un moment, il semble comprendre qu’il y a un problème. En même temps, avec mes sourcils froncés, mes yeux plissés et ma grimace, j’ai l’air de tout, sauf de quelqu’un parfaitement à l’aise.
– Est-ce que vous pourriez répéter plus lentement, s’il vous plaît ?
Et de préférence, sans cet horrible accent qui donne envie à Shakespeare de remuer dans sa tombe !
J’offre une moue aguicheuse pour mieux faire passer la pilule. Ça fonctionne ! Dix minutes plus tard, me voilà hors de l’aéroport. Et lorsque l’incroyable soleil de Sydney baigne mon visage pour la première fois, un sourire sincère d’enfant illumine mon visage.
Je suis libre. Libre !
Et j’ai chaud. Je ne suis pas directement partie d’Espagne, mais de France, afin de brouiller les pistes. Alors quand j’ai décollé de Paris en plein automne, je frissonnais dans mon jean, mon pull et ma veste en cuir. Forcément, dans l’hémisphère sud, c’est tout le contraire. Je ne vais pas m’en plaindre. Je prends d’assaut les toilettes de l’aéroport pour me débarrasser de mes habits chauds et retourne dehors avec le sourire. Cette année, j’ai droit à deux étés pour le prix d’un !
La navette me dépose directement à la gare routière et je n’ai aucun mal à localiser mon bus. Pour l’Hispanique que je suis, c’est incroyable. Pour trouver un bus dans mon pays natal, il faut parcourir la gare en entier, poser des questions à dix personnes qui vous donneront chacune des réponses différentes, et croire à sa bonne étoile. Ici, il suffit de suivre les indications. C’est tellement… reposant. De plus, la gare est proche de la plage la plus célèbre de Sydney : Bondi Beach. Je me promets d’y faire un saut au cours de mon séjour en Australie, même si je serai bien plus au nord de l’île. L’ambiance est… étrange. Un curieux mélange de gens en costume et de centre balnéaire. Le résultat est vraiment charmant.
Machinalement, je tends mon ticket au chauffeur. Comme pour mon billet d’avion, c’est la famille qui m’embauche qui a payé. Heureusement, parce que ce n’est pas avec mes maigres réserves que j’aurais pu monnayer un voyage au bout du monde.
– Bonjour, mademoiselle Aguilar. Vous passez une bonne journée ?
Je hausse un sourcil et observe attentivement cet homme qui approche doucement de la soixantaine.
– Euh… oui. Merci.
Sans se départir de son sourire poli, il composte mon ticket avant de me le rendre.
– Voilà, mademoiselle Aguilar. Et n’oubliez pas de mettre de la crème solaire, fait-il en désignant mes jambes, à présent nues sous mon short. En Australie, le soleil est un peu…
Je n’ai pas compris son dernier mot à cause de son accent. Pas plus que son comportement un peu trop amical. Méfiante, je récupère mon sésame et parcours le couloir en quête d’une place. En épiant les voyageurs du coin de l’œil, je ne me sens pas observée. La plupart ne font pas attention à moi. L’Australie est un pays où les gens bougent énormément. Beaucoup de ses habitants sont des immigrés. Des personnes qui vont et qui viennent, sans attaches. Un pays pour moi. Je suis sûre que je vais me sentir bien, ici.
On démarre pile à l’heure – encore une différence de taille avec mon pays natal – et je laisse mes yeux se promener sur la ville de Sydney et ses bâtiments très modernes, que je ne reverrai sans doute pas avant un long moment.
J’en ai pour plus de dix heures de trajet. Nous n’arriverons à destination que demain matin et l’épuisement du voyage est tel que je m’endors avant même que le soleil se soit couché derrière les montagnes.
***
J’arrive avec près de trois heures de retard. Je n’y peux rien. Le moteur est tombé en panne et il a fallu attendre longtemps. Très longtemps. De là à dire qu’en dehors des grandes mégalopoles, l’Australie est un immense désert qui pourrait servir de base à un film évoquant l’apocalypse zombie, il n’y a qu’un pas !
C’est avec soulagement que j’aperçois le panneau en bois annonçant mon arrivée dans mon nouveau monde. Tout au sud de l’État de Queensland, sous un soleil de plomb, se trouve une petite ville du nom de Kapiwaru. Population : deux mille neuf cent cinquante-sept habitants. C’est là que démarre ma nouvelle vie.
Fatalement, je rate mon arrêt. Le temps que je réagisse, il est trop tard. Je suis bonne pour le prochain stop, qui se trouve à l’extérieur de Kapiwaru. D’après mes calculs, j’en ai pour plus d’une heure de marche sous une chaleur accablante.
– Et pensez à vous protéger des UV, serine le conducteur en me laissant descendre.
Les compagnies de bus auraient-elles des actions en crème solaire ?
Je remercie le chauffeur d’un geste de la main, place mon sac à dos sur mes omoplates et commence à marcher en direction de la ville sur le bord de la route. Un coup d’œil circulaire m’indique qu’il n’y a pas un chat : je suis en pleine campagne. Dans la poche de mon short en jean, je vérifie la présence de mon canif. J’ai appris à dégainer ma lame en moins de deux secondes. Ça me rassure, même si je ne pense pas courir le moindre danger, ici.
Il y a pas mal d’arbres autour de moi, mais pas un ne borde la route. Dommage, je n’aurai pas d’ombre. Très vite, je me rends compte que traîner ma valise sur la terre rouge et caillouteuse n’est pas ce qu’il y a de plus facile. Au bout d’une centaine de mètres, je sors mon téléphone de la poche arrière de mon short. Je n’ai pas envie de déranger la famille qui m’embauche en leur demandant de venir me chercher, mais j’ai vingt-deux heures d’avion dans les jambes, sans compter l’escale, auxquelles s’ajoutent seize heures de bus. J’ai le droit d’avoir hâte de me glisser dans un lit, d’autant plus que je ne commence mon nouveau travail que demain !
Malheureusement, mon téléphone a décidé de jouer les rebelles, si bien qu’il ne capte pas la moindre trace de réseau. Je tends le bras au maximum et me hisse sur mes pieds afin de surélever l’appareil autant que possible, mais à part une crampe au biceps, je n’obtiens rien du tout.
– Ou tu as décidé de jouer les statues de la Liberté, ou je dirais que tu es en détresse, lance une voix grave derrière moi.
Surprise, je sursaute et lâche mon téléphone, qui s’écrase au sol. Je m’empresse de le ramasser. L’écran est fichu ! Je jette un regard furibond à l’importun qui vient de m’interpeller. Longs cheveux blonds, tee-shirt coloré, sourire à tomber. Le pur look du surfeur. Pas de doute, nous sommes bien en Australie.
– Ni l’un ni l’autre.
Tranquillement assis sur le siège conducteur, celui qui doit avoir entre 25 et 30 ans m’observe en penchant la tête. Je n’ai même pas entendu son véhicule approcher.
– Tu n’es pas en difficulté ?
Je fais signe que non, enfouis ce qui reste de mon téléphone dans ma poche et me remets en route.
– Vraiment ? Pourtant, la pauvre valise que tu traînes derrière toi en la cognant contre tous les cailloux sur ton passage me dit le contraire.
– Ah oui ? Les valises te parlent, à toi ? répliqué-je avec ironie.
– Il y a des tas de choses qui me parlent.
Je lève les yeux au ciel avant de les reposer sur lui. Il s’est mis à rouler lentement pour rester à ma hauteur. J’accélère le rythme, même si je suis consciente que je n’arriverai jamais à le semer. Je suis à la fois confuse, vaguement en colère et… amusée.
– Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’emmène ?
– Sûre et…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase parce que je trébuche sur un caillou saillant et m’étale sur la terre rouge. Forcément, mon tee-shirt blanc devient rosé, façon tie-dye. Génial, je ressemble à une hippie échappée des années soixante-dix !
– Certaine, finis-je par ponctuer.
– Je ne mords pas.
Je tourne la tête vers lui pour lui jeter un regard noir.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je déteste les hommes. Je ne pense pas que tous soient mauvais, et je n’ai pas de revanche à prendre sur eux. Néanmoins, j’ai besoin de les connaître un peu avant de les laisser m’approcher de quelque manière que ce soit. Alors non, je ne sauterai pas dans la voiture d’un inconnu, aussi écorchés soient mes genoux, aussi brûlant soit le soleil.
– Moi, si, répliqué-je. Et crois-moi, tu n’aimerais pas ça.
Il comprend mon regard noir, saisit la menace qui plane dans mes paroles et, après un signe de la main, s’éloigne.
Sage décision !
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