Beautiful Fighter
Chapitre 8
Je suis en train d’attacher mes cheveux noirs en une longue queue-de-cheval quand on toque à ma fenêtre. M’attendant à découvrir Boomerang, je suis surprise de voir Kelly derrière le carreau.
– Tu te prends pour Joey Potter ? plaisanté-je en lui ouvrant.
– C’est qui, celui-là ?
– Celle-là. C’est l’héroïne d’une vieille série que ma mère regardait quand j’étais petite. Ça s’appelle Dawson’s Creek.
– C’est sur Netflix ?
– Même pas. Pourquoi est-ce que tu passes par la fenêtre ?
– Parce que si je passe par la porte, Samaï sera au courant de nos plans, et ça sera moins drôle.
Elle finit par entrer. Lorsqu’elle se met debout au milieu de la pièce, j’ai l’impression de me trouver devant une princesse de Disney. En même temps, elle est très belle au naturel. Alors, coiffée, maquillée, et vêtue d’une robe rouge à faire pâlir d’envie une reine de beauté, on ne peut que l’admirer.
– Waouh !
– Merci, je sais.
Je ris, amusée de son manque total de modestie. En même temps, je n’ai pas l’impression qu’elle crâne. C’est simplement une jolie fille consciente de ses charmes. Je me rends soudainement compte qu’elle me toise d’un œil mécontent.
– Tu ne t’es pas encore changée ?
– Euh, si. Je porte un tee-shirt bleu, maintenant. Avant, il était rose. Je tiens à préciser qu’il est propre.
– Montre-moi ce que tu as dans ton placard.
Je lui ouvre mon armoire et je mords les lèvres pour ne pas m’esclaffer en l’entendant soupirer.
– Des shorts, encore des shorts, des tee-shirts, un pantalon et un pull.
Elle se tourne vers moi et attend visiblement une réaction de ma part.
– Quoi ?
– Où sont tes robes ?
– Hum…
– Ne me dis pas que tu n’en as pas !
Je lui décoche un sourire contrit.
– OK. Je ne te le dirai pas.
Elle bat des paupières en faisant danser ses longs cils.
– D’accord. Passe pour cette fois, mais je te promets que ton dressing comptera au moins trois robes d’ici la fin du mois.
– Trois robes ? Mais je n’ai qu’un seul corps, lancé-je, rien que pour la faire rager.
Elle lève ses beaux yeux au ciel. Nous sortons par la fenêtre pour éviter Samaï, ce qui me force à la laisser ouverte.
– Tu devrais te mettre plus souvent en valeur. Tu es très jolie, tu sais ?
– C’est gentil, mais je n’ai jamais aimé attirer l’attention sur moi.
Ce n’est pas tout à fait exact. Adolescente, je n’avais qu’une idée en tête : quitter ma maison pour m’éloigner de mon père. J’ai tout mis en œuvre pour mettre le grappin sur le premier venu. Je me suis servie de mes atouts physiques pour attirer l’attention d’un homme afin qu’il me fasse quitter mon enfer. Je ne me doutais pas que je ne faisais que changer de diable.
Quand j’ai enfin réussi à prendre le dessus et à faire enfermer mon ex derrière les barreaux, je me suis promis de ne plus jamais jouer de mes charmes pour conquérir un homme. Je ne m’interdis pas de tomber amoureuse, même si je ne crois pas que cela m’arrivera un jour. Ni d’avoir des rapports sexuels, même si cela fait plus d’un an que je n’ai couché avec personne. Mais si cela devait survenir un jour, j’aimerais que ça arrive pour d’autres raisons. Pour une attirance indéniable et surtout, réciproque. Pas parce que j’aurais tout mis en œuvre pour mettre le grappin sur quelqu’un.
Voilà pourquoi je tiens à rester moi-même, en short, en tee-shirt. Je ne me déguise pas en princesse, parce que je n’en suis pas une.
Quand nous arrivons chez Seann après un peu moins d’une quinzaine de minutes de voiture, la fête bat déjà son plein. La maison n’est pas bien grande, mais son jardin fait la taille d’un terrain de foot. Tout en m’évertuant à ne pas écraser ceux qui sont déjà étendus sur la pelouse, je ne peux pas m’empêcher de poser la question qui me brûle les lèvres.
– Sa propriété est immense. Est-ce que tout le monde est plein aux as, en Australie ?
Kelly éclate de rire en secouant la tête.
– Non. Mais dans certains coins, tels que celui-ci, les terrains ne valent pas grand-chose. Alors, en dehors des grandes villes, nous sommes nombreux à posséder des emplacements énormes.
– J’ai entendu les mots « immense » et « énorme ». J’en ai donc conclu que vous parliez de moi.
Je souris au roi de la fête alors que Kelly lui flanque un coup sur l’épaule.
– Si tu fais référence à la taille de ton ego, alors oui, c’est de toi qu’on parle.
– Kelly, Kelly, Kelly, toujours aussi mordante.
– Il y a des choses qui ne changent jamais.
– Venez, on va chercher à boire.
Je pousse un petit cri quand la main de Seann atterrit sur mon épaule. Honteuse, je remarque que tous les visages se sont tournés vers moi, et baisse le mien sur mes baskets. Ma réaction exacerbée n’est pas seulement liée à mon passé. Je ne suis pas perturbée au point de ne pas accepter le contact physique avec un homme, même si je ne l’ai pas demandé. Mais, habituée à vivre sous le printemps éternel de la côte méditerranéenne espagnole, je ne pouvais pas me douter qu’en venant en Australie, j’attraperai le plus grand coup de soleil de tous les temps.
– Il t’a fait du mal ?
J’ignore par quel moyen il m’a retrouvée, mais Samaï vient de bondir à mes côtés, et il est visiblement prêt à en découdre avec Seann.
– Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Son ton menaçant me donne des frissons.
– Rien du tout, mec, se justifie Seann sur la défensive. J’ai juste posé une main sur son épaule.
– Eh bien, visiblement, elle n’en avait pas envie.
Je fais appel à mon courage et me place entre les deux coqs prêts au combat. J’ai l’impression de jouer le rôle de Bella Swan entre Edward Cullen et Jacob Black, dans Twilight.
– Je n’ai pas mal, et tout va pour le mieux. J’ai juste un énorme coup de soleil, et même dans l’hémisphère sud, vous savez ce que ça fait, quand on touche à une brûlure, pas vrai ?
Seann se détend. Quant à Samaï, ses yeux d’ambre m’observent intensément, comme s’il cherchait à s’assurer que je ne mens pas. Que je ne suis pas en danger. Qu’a-t-il deviné de mon secret ?
C’est finalement Kelly qui parvient à faire baisser la tension.
– C’est vrai que tu es un peu rouge. Au début, je me suis dit que c’était lié à la lumière artificielle de ta chambre, mais non. Tu t’es bel et bien transformée en crevette.
– Tout est bien qui finit bien, lance Seann.
– Tu as de la crème après-soleil ? lui demande Samaï.
– Oui. En haut, dans la salle de bains. Tu t’es aussi…
Mais il n’a pas le temps de finir sa question parce que le fils de ma patronne vient d’attraper ma main et m’entraîne en direction des escaliers. Je réussis à me dégager très facilement, ce qui me rassure. Il n’utilise jamais sa force contre moi. Néanmoins, il rêve s’il croit que je vais le suivre comme un petit chien.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je prends soin de toi, réplique-t-il en me reprenant la main pour me traîner derrière lui.
– Ça se voit vachement.
Je pile et il manque de tomber. Il se retourne et vrille sur moi ses iris incendiaires. Instinctivement, je recule d’un pas. Puis, je me rends compte que je ne risque rien. Cet homme sait se maîtriser. Il ne me fera pas de mal. Je suis moi-même étonnée d’être en mesure de faire ce constat. Obnubilée, j’observe ses yeux. C’est fou ce que la colère les rend vivants. Ce mélange d’émotions intenses qui semblent circuler dans ses veines, et cet art de la maîtrise de soi me laissent sans voix. Je n’ai jamais connu un homme capable de se montrer si mesuré malgré ses pulsions sous-jacentes.
– Je te suis, finis-je par capituler.
Il lâche alors ma main et nous montons les escaliers. À chaque mouvement que je fais, mes épaules me font mal. Le tee-shirt que je portais aujourd’hui pendant la journée était nettement plus échancré, et le frottement avec le tissu de celui que j’ai mis ce soir brûle comme le feu sur mon épiderme.
Puisqu’il est devant moi, il me laisse le champ libre pour observer son corps. Et quel corps ! Jamais je n’ai vu quelqu’un porter un short en jean avec autant de classe. Il faut dire que cacher des mollets pareils sous un pantalon, ça devrait être interdit. Mais ce qui me fascine le plus, c’est sa grâce naturelle et ses mouvements presque félins. Moi qui pensais que les boxeurs étaient plutôt patauds et maladroits, je me fourvoyais.
Une fois dans la salle de bains, il ouvre l’armoire à pharmacie. Nerveuse, je sors la première chose qui me traverse l’esprit, et qui n’est pas forcément le trait d’esprit le plus heureux :
– C’est une bonne chose que tu sois venu avec moi. Je n’aurais jamais réussi à atteindre ce meuble. Il y a une différence de taille entre les Australiens et les Hispaniques. Ici, j’ai l’impression que je vais me déboîter une vertèbre à chaque fois que je regarde quelqu’un en face tellement je dois lever le menton.
Un faible sourire vient éclairer sa gueule d’ange et je réprime un petit frisson.
– Il faut que tu fasses attention. L’Australie est le premier pays au monde pour les cancers de la peau, me serine-t-il en me tendant le pot de crème après-soleil.
Sa manière de vouloir prendre soin de moi à tout prix me touche plus que je ne voudrais l’admettre, alors je dissimule mon émotion derrière le sarcasme.
– Oh, au moins vous êtes premiers dans quelque chose.
Ma blague n’obtient pas l’effet escompté et il me dévisage comme s’il m’était poussé une deuxième tête.
– OK… je vais te laisser, je t’attends dehors.
– Non !
L’intensité de ma réaction nous surprend tous les deux.
– Je… Je ne vais pas pouvoir atteindre mon dos toute seule.
– Ah bon ? Vous n’apprenez pas les arts du cirque à l’école, en Espagne ?
Je lui tire la langue comme une gamine, mais la manière dont il observe ma bouche me rappelle que nous ne sommes plus des enfants, et qu’il éveille des sensations en moi qui ont tout du monde adulte. Je me retourne et me débarrasse de mon haut en grimaçant de douleur chaque fois que le tissu me frôle. Instinctivement, je remonte mon short sur mon ventre, même si Samaï ne peut pas le voir. Je n’ai pas besoin de cacher un bourrelet disgracieux. C’est nettement plus grave que ça.
Un étrange silence s’installe entre nous.
– Dis-moi que tu es toujours là et que tu n’as pas pris la poudre d’escampette.
Il lui faut quelques secondes avant de répondre d’une voix rauque, qui déclenche des sensations inédites dans mon ventre.
– Je ne t’ai pas abandonnée.
S’il savait combien j’aimerais entendre ces mots dans d’autres circonstances.
– Assieds-toi, Adi.
J’obéis et m’installe sur les toilettes. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus glamour comme cadre, mais on n’a rien d’autre. Mon cœur bat à toute allure dans ma poitrine.
– Attention, ça risque de piquer un peu.
Je ne lui dirai pas que j’ai connu des blessures autrement plus dangereuses qu’un simple coup de soleil. Je ferme les yeux comme si cela pouvait me permettre d’effacer les affreuses images qui défilent devant moi.
Enfin, ses mains se posent brusquement sur moi et, sans le vouloir, je lui flanque un coup sur la tête avec mon tee-shirt sans même me retourner.
– Je t’avais prévenue que ça allait piquer un peu.
Pour ne pas lui révéler la teneur de mes souvenirs épouvantables, je mets ma réaction exagérée sur le coup de soleil.
– Piquer un peu ? Tu te fiches de moi ? J’ai l’impression que tu viens de m’arracher la peau avec tes ongles. Tu es insensible à la douleur ou quoi ?
C’est par un petit rire sexy et sardonique qu’il me répond.
– Je te rappelle que je suis boxeur thaï et que je pratique assidûment l’art du kung-fu.
– Ah oui, j’oubliais que tu es un maître Shaolin. Bon, tu me la poses, cette crème, qu’on en finisse ?
– Détends-toi, d’abord.
J’ai envie de lâcher une réplique bien sentie, mais je me retiens. Après tout, c’est pour prendre soin de moi qu’il est ici.
– C’est fait.
– Tu mens.
J’ouvre la bouche pour protester, puis la referme. Il a raison.
– Pense à quelque chose d’agréable.
– Tu te crois dans Peter Pan ? L’enfant éternel prétend qu’il suffit d’avoir des pensées agréables pour s’envoler ?
Dans ma position, je ne peux pas voir son visage, mais j’imagine parfaitement le sourire qui l’illumine. Et ça me plaît.
– Pourquoi ne pas essayer ?
Je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration. En grande gourmande, j’essaie de penser à quelque chose qui me procure du plaisir, comme une glace au chocolat par une chaude journée d’été. Un donut, un bonbon acidulé ou encore à des fraises ensevelies sous une montagne de chantilly. Mais alors que mon esprit affamé fait appel à tous ces aliments sucrés, c’est une tout autre image qui s’imprime dans mon cerveau. Celle de Boomerang dans les bras de Samaï. Pour une raison que j’ignore, cette scène m’apaise et m’apporte le calme dont j’ai besoin. Je suis tellement détendue que je ne sursaute plus lorsque les mains de Sam se posent sur mes épaules. Leur contact n’est pas désagréable, au contraire ! Leur toucher me rappelle les ailes des papillons : léger et fascinant. Tout comme son souffle qui caresse ma nuque.
Ma sexualité a commencé très tôt dans mon adolescence parce que je croyais qu’il fallait que je trouve un homme capable de me soustraire de mon enfer. Pourtant, jamais je n’avais éprouvé ce que je ressens à cet instant alors que les doigts experts de Sam se promènent sur ma peau.
Les pointes de mes seins se dressent de désir et mon souffle devient court. J’en suis à souhaiter que ses mains descendent plus bas et dégrafent mon soutien-gorge quand, sans crier gare, tout s’arrête.
Je dois me mordre l’intérieur des joues pour retenir un « c’est déjà fini ? » qui m’aurait fichu la honte.
– Tu peux te relever.
Je me mets debout et lentement, enfile mon haut. Cette crème est résolument magique. Ou alors, ce sont les doigts de Samaï. Lorsque je me tourne vers lui, un véritable incendie brûle dans ses iris d’ambre.
– On ferait bien de descendre.
J’acquiesce, la gorge sèche. Et si je me fourvoyais ? S’il ne voulait pas de moi ? Il faut que j’en aie le cœur net. Alors qu’il part devant moi, je le rattrape en m’agrippant à son tee-shirt. Il me regarde avec une telle intensité que j’ai l’impression qu’il va m’embrasser. Mes lèvres s’entrouvrent légèrement, mais il me surprend en me plantant là, seule avec ma frustration. Et mon désir pour lui n’en est que plus fort. Je suis troublée, perdue, et terriblement déboussolée.
Au milieu de la fête, j’oublie tout. Je sirote la boisson que me tend Seann, un cocktail du nom de Sydney Slinger à base de Soho, de rhum, de grenadine, et de limonade. Un pur délice qui se descend tout seul. Je ris.
Je me laisse aller. Mon père et mon ex m’ont empêchée de vivre comme les autres, mais aujourd’hui, je compte bien prendre ma revanche sur ces monstres et m’éclater comme jamais. Je me tourne vers Seann et lui adresse mon sourire le plus mignon.
– Tu veux bien me chercher un autre Sydney Slinger ?
– Es-tu sûre que c’est bien raisonnable ?
Je me penche vers le surfeur et lui sers une grimace que j’espère effrayante.
– Hey, S ! Tu ne pourras jamais battre Samaï au jeu du plus « raisonnable », alors s’il te plaît, sois un peu fou et cherche-moi un autre Sydney Slinger.
– OK, mais c’est vraiment le dernier, fait Seann en se mettant debout.
– Le dernier !
Avant le prochain !
L’engourdissement de l’alcool est trop tentant.
– Je vais me reposer deux minutes ! s’exclame Kelly en prenant place à côté de moi. Tu t’amuses bien ?
J’acquiesce avant de balayer la pièce du regard. C’est à cet instant que je les vois. Samaï et Nicole, Nicole et Samaï. Elle vient d’encercler sa nuque de ses longs bras blancs, et se déhanche langoureusement, collée à lui. Je détourne les yeux pour ne pas les voir. Et si Kelly avait tout faux ? S’il était réellement avec cette rousse ? Ça expliquerait pourquoi il m’a rejetée dans la salle de bains.
– Jalouse ?
– Pas du tout.
– Tu ne sais pas mentir !
Je ne la détrompe pas. Je préfère qu’elle me croie transparente. Mieux vaut que tout le monde pense que je suis incapable de garder le moindre secret.
– Tu vas rester là à les observer sans intervenir ? s’enquiert-elle.
Au même moment, Seann revient avec mon cocktail. Je comptais boire mon Sydney Slinger lentement, mais je décide de le vider d’une traite. Revigorée, je me mets debout et tends les mains à mes deux nouveaux amis.
– Il neigera sous les tropiques avant que je me mette à ramper pour un homme. Vous venez danser ?
– Et plutôt deux fois qu’une, s’égaie S.
– Je ne refuse jamais ce genre de proposition, renchérit Kelly.
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