Beautiful Fighter
Chapitre 9
Nous nous frayons un chemin jusqu’au milieu du salon, transformé en piste de danse. Guère timide, je laisse mon corps onduler en rythme sur « Womanizer ». Ça tombe bien, c’est une de mes chansons préférées. La musique, l’astronomie et la lecture ont toujours été mes exutoires. Petite, je n’avais pas le droit d’écouter ce que je voulais. Les chansons que je découvrais chez mes copines défilaient dans ma tête, au milieu des noms des étoiles, pour masquer les hurlements. Ceux de ma mère, ceux de mon père, les miens. Plus tard, ceux de mon ex. Et je dansais toute seule, dans le noir, dans le silence le plus complet. Aujourd’hui, je suis exposée aux yeux de tous. Je suis libre et je n’ai pas peur.
Je m’amuse, me déhanchant avec sensualité, imperméable aux regards que l’on me jette. Ici, comme dans la solitude de ma chambre, je ne tiens pas compte de l’avis des autres. Mes yeux croisent ceux de Samaï et mon cœur s’arrête. J’y lis surtout de la curiosité, de l’intérêt pour moi. Nicole encadre de ses paumes le visage de celui que je désire pour essayer d’attirer son attention, alors je me détourne de lui. Je laisse Seann venir vers moi. Ses mains se posent sur ma taille et je m’approche de lui, riant à gorge déployée à cause de ses mauvais pas de danse. Ou alors c’est moi qui ne tiens plus tout à fait debout. Je ne sais plus.
Commence alors une chanson brésilienne qui me ramène des années en arrière, un air gai et entraînant qui ferait sourire n’importe qui. Et alors que je lutte contre ma propre mémoire, l’air commence à me manquer. J’essaie de respirer plus vite pour apporter à mes poumons tout l’oxygène qui manque, sans succès.
– Tu vas bien ?
La voix de Seann me parvient de loin, comme si j’avais mis des boules Quiès. Je me sens pâlir et une couche de transpiration s’est formée sur mon dos. Le jeune homme me retient par le bras. J’étouffe.
– Pousse-toi de là, S ! Tu ne vois pas qu’elle ne va pas bien ?
J’essaie de comprendre qui me parle, mais je n’y arrive pas. Et soudain, je décolle. Il me faut quelques secondes pour comprendre que quelqu’un m’a soulevée dans les airs et me porte comme un vulgaire sac à patates sur une épaule. Il me suffit de sentir son arôme boisé pour savoir de qui il s’agit.
– Samaï, pose-moi par terre tout de suite !
J’ai dessoûlé à la vitesse de l’éclair, et l’énervement suscité par le comportement un brin surprotecteur du fils de ma patronne suffit à me faire oublier mes souvenirs et me ramener à la réalité.
– Quoi ? Je ne t’ai pas entendue, Adi.
Autour de nous, les gens s’écartent en riant pour nous laisser passer.
– Ah bon ? Tu ne m’entends pas ? Alors tu vas me sentir.
Je me mets à taper son dos à coups de poing, de toutes mes forces. Ça n’a pourtant pas l’air de lui faire mal.
– Arrête, petite fleur, tu vas te blesser.
– Ne m’appelle pas petite fleur et… aïe !
J’ai dû frapper trop fort, parce que mes poings sont endoloris.
– Je te l’avais dit…
Bien sûr, il ne se gêne pas pour me le rappeler. La musique devient moins intense quand l’air pur du dehors vient caresser mon visage. Ce mélange de fraîcheur et de son parfum à lui me fait un bien fou, mais je préfère avaler ma langue plutôt que de l’admettre.
– Toi et tes muscles à la noix !
– D’habitude, les filles en sont plutôt contentes.
– Tu apprendras que je ne suis pas comme les autres filles.
Soudain, l’univers n’est plus à l’envers. Mes baskets percutent brusquement le sol du parking et mon regard atterrit dans le sien, inquiet. Il me retient par les avant-bras, suffisamment fort pour m’éviter de tomber, mais pas assez pour me retenir si j’avais envie de m’enfuir.
– Ça, je l’ai déjà remarqué, lance-t-il avec une intensité qui me déroute.
Comme souvent quand je suis émue, j’opte pour le cynisme.
– Et Nicole, elle est comme les autres, elle aussi ?
– Nicole n’est pas ma petite amie.
– Je suis au courant, maintenant.
Sa bouche s’ouvre sous l’effet de la surprise et je ris, amusée.
– Comment tu le sais ?
– Un petit oiseau me l’a dit.
– Je ne suis pas ornithologue, mais je suis certain que ce petit oiseau s’appelle Kelly, pas vrai ?
Je hausse les épaules, muette comme une tombe. Règle de l’amitié numéro un : on ne balance pas une amie. D’accord, Kelly n’est pas à proprement parler une amie, je l’ai à peine rencontrée aujourd’hui, mais le courant passe bien entre nous.
– Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas toi qui m’as détrompée. Pourquoi ?
Samaï se contente de me faire signe de monter dans sa voiture. J’envisage les options qui s’offrent à moi. Si je refuse de monter à bord, il est capable de me porter à la maison comme un vulgaire sac à patates. Je capitule en soupirant.
Nous nous installons dans son véhicule. Je n’insiste pas pour prendre le volant, et Samaï ne me le propose pas.
– J’ai essayé de te faire comprendre que Nicole n’est pas ma petite amie, dit-il avec une douceur qui me surprend, mais tu t’es mise à parler de canards, après quoi tu m’as traité de connard. Avoue que ça ne donne pas envie de s’expliquer.
Je me mords l’intérieur des joues. Quand je me tourne vers lui, je remarque qu’il ne me quitte pas des yeux. Et nous n’avons pas encore bougé.
– Tu attends des excuses de ma part, c’est ça ? demandé-je, un peu honteuse. Sans ça, tu ne démarreras pas.
Un petit sourire en coin se dessine sur sa bouche appétissante.
– OK. Parfois, ça ressemble à un canard, ça a un bec de canard, des plumes de canard, et des pattes de canard, mais ce n’est pas un canard !
Son petit rictus goguenard s’élargit.
– Mais encore ?
– Tu n’es pas un connard. Enfin, pas tout à fait, parce que la littérature romantique regorge de connards arrogants qui transportent les filles comme des sacs à patates et c’est quand même un signe caractéristique d’une personnalité dominatrice.
Samaï arque les sourcils. De toute évidence, il ne s’attendait pas à ça, et je jubile.
– Mais, je vais t’accorder une chose, et profites-en parce que ça ne se reproduira peut-être pas : j’admets que tu as eu raison. Merci de m’avoir sortie de là.
Je ne lui dirai pas que j’étais en train de flipper. Même s’il m’inspire confiance, il n’a pas besoin de savoir ça. Pas encore.
– C’était un plaisir. Et je recommencerai sans hésiter.
J’acquiesce en silence. Il ne nous faut que quelques minutes pour atteindre sa propriété, plongée dans la pénombre. Seules quelques lampes solaires éclairent faiblement le sol.
– Pourquoi ne pas mettre de lampadaires ?
– Je t’ai déjà dit qu’ils attaquent les voitures, en Australie.
Je me mords les lèvres pour ne pas rire à l’évocation de ce souvenir. Je m’en veux encore d’avoir cassé son phare arrière.
– En vérité, je le fais pour Boomerang. Je sais que la lumière crue le perturbe.
Le fait qu’il se soucie autant d’une petite bête poilue me touche beaucoup.
– Je pense que tu n’as pas à t’en faire pour lui. Il passe une bonne partie de ses nuits dans ma chambre.
Comme nous passons près d’une lampe émettant une lueur discrète, je peux observer ses yeux qui me dévorent.
– Je crois qu’il t’aime bien.
– Normal, je suis irrésistible, plaisanté-je.
Arrivé devant la porte de sa maison, il se penche pour sortir les clés de sa poche. Je remarque que son mouvement a quelque chose d’anormal.
– Ce n’est pas exactement le terme que j’aurais employé, mais…
– Tu as mal ! le coupé-je soudain.
Son épaule le fait souffrir !
– N’importe quoi.
– Au diable ton amour-propre, Samaï ! Tu t’es fait mal en me portant comme un sac à patates. Bien fait pour toi, soit dit en passant.
– Comment tu le sais ?
– Quoi ?
– Que je me suis blessé.
Je me mords les lèvres en baissant les yeux. Samaï ouvre la porte et me tire doucement en avant. Une fois à l’intérieur, il referme derrière nous. Doucement, me laissant la possibilité de m’enfuir à tout moment, il pose ses doigts sous mon menton pour me contraindre à lever mon visage vers le sien. Nos regards s’aimantent instantanément.
– Disons que la vie m’a appris à repérer la souffrance des autres, et à faire de mon mieux pour la réparer.
Un éclair fait briller ses iris plus intensément. Ce n’est pas la pitié que je redoutais. C’est autre chose. Je redoute la multitude de questions à venir. Il ne m’en pose aucune, à mon grand soulagement.
– Viens, dis-je pour rompre le silence.
Le cœur battant à tout rompre, je l’entraîne vers ma chambre et lui fais signe de s’asseoir sur mon lit. Je préfère la discrète clarté de la Lune à la lumière crue d’une ampoule.
– Je vais chercher de l’huile de coco. Attends-moi deux minutes.
Je me hâte de courir dans la cuisine. Quand je reviens, il a ôté son tee-shirt et s’est assis sur mon lit. Nerveuse, je retiens mon souffle alors qu’il semble parfaitement à l’aise. Je retiens mon envie de jouer avec les ombres que la Lune projette sur son torse nu. Je ferme les poings pour ne pas laisser mes doigts courir sur ses muscles bien dessinés. Vraiment, il est à tomber. Sa beauté, le magnétisme qui se dégage de son corps, de sa personne, m’impressionnent toujours autant. Je déglutis et me débarrasse de mes chaussures, les envoyant à l’autre bout de la pièce dans un geste qui manque de raffinement. Je le contourne pour aller m’agenouiller sur le lit, derrière lui.
– Je suis désolée, je n’ai que ça, m’excusé-je en répandant l’huile sur le haut de son dos.
Ses muscles sont tendus sous mes doigts. Est-ce parce qu’il a mal, ou parce qu’il est aussi nerveux que moi ?
– Ne le sois pas. Je vais désormais associer cette odeur exotique à des souvenirs agréables.
Quelque chose de chaud se répand dans ma poitrine. On m’a rarement associée à quelque chose de positif.
En silence, je commence à pétrir les muscles de ses épaules. Dès que son corps commence à se détendre, Samaï pousse un soupir appréciateur. Il aime ce que je lui fais, l’air devient plus respirable et le poids qui comprime ma poitrine s’élève d’un cran. Je souffle, laissant mes mains exprimer tout ce que ma bouche ne dit pas.
L’instant se change en quelque chose de sensuel, et je sais qu’il le perçoit aussi. Quand ses muscles commencent à se détendre sous mes doigts, j’arrête de le masser. Parce que je redoute ce qui pourrait se passer si je continue, tout comme j’appréhende le vide qu’il laissera derrière lui lorsqu’il quittera cette pièce.
Je suis Adi Aguilar, la fille qui ne sait pas ce qu’elle veut.
Sans un mot, il se lève. Au lieu de se diriger de la porte, Sam se tourne vers moi. La lueur de la Lune se mêle aux ombres sur son torse dans une danse hypnotique d’une grande beauté.
La bouche sèche comme le bush australien, je contemple ce fabuleux mélange d’Orient et d’Occident qui répond à l’exotique nom de Samaï. Lentement, il se baisse vers moi. Il me donne le temps de le rejeter. Me laisse la possibilité de dire non. Me rappelle qu’il ne me fera aucun mal. Mais là tout de suite, je ne veux pas de ses précautions. Mes mains viennent encercler son cou et je l’attire brutalement vers moi. Nous chutons ensemble sur le lit. Lui sur moi, puis moi sur lui.
Nos bouches se trouvent tandis que nos mains avides cherchent à toucher le plus de peau possible. Rapidement, il fait passer mon tee-shirt par-dessus ma tête. Je m’accoude sur le matelas pour lui permettre de dégrafer mon soutien-gorge. Je vois son regard s’extasier devant ma poitrine nue. L’espace de quelques instants, je redoute qu’il me traite comme un vulgaire morceau de viande. Comme le faisait mon ex. Mais lorsque ses mains délicates viennent caresser mes seins, des sensations inédites se réveillent. Samaï veut mon plaisir, autant que je veux le sien. Il n’est pas l’homme égoïste et violent que j’ai envoyé derrière les barreaux.
Avec douceur, ses lèvres charnues viennent embrasser ma poitrine avant qu’il ne passe sa langue dessus, tandis que mes ongles s’enfoncent dans ses épaules et qu’un incendie démarre dans mon bas-ventre.
– Sam !
– Attends, chuchote-t-il dans mon oreille, me faisant sursauter.
Sa langue experte vient tourner autour de mes tétons, qui se dressent de plaisir, puis sa bouche se referme dessus. Il aspire, mordille, embrasse. Douleur et plaisir se mêlent en moi dans une explosion de sensations et très vite, il m’en faut plus.
Mes mains se hâtent de trouver sa braguette, que je défais aisément. Je me hisse pour lui enlever son short, puis son boxer. Et même si je meurs de désir, je m’arrête, hésitante. Sam encadre mon visage dans ses mains pour me forcer à le regarder en face.
– Je ne suis pas ici pour te faire du mal, mais pour te faire du bien. Tu mérites que l’on te traite comme une déesse.
Confiante, je quitte ses yeux sincères pour descendre plus bas sur son corps et découvre son membre. Je n’ai pas peur à la vue de son sexe fièrement dressé. Je ne ressens qu’une envie impérieuse de le toucher, de le goûter, de le sentir en moi. Je tends la main vers lui quand Samaï me repousse en arrière.
– Pas maintenant, dit-il.
Un peu décontenancée, je m’allonge sur le lit. J’oublie ma déception quand sa bouche vient m’embrasser et que ses mains expertes me débarrassent de mon short, puis de ma culotte.
– Tu es tellement belle, Adi.
Je suis un peu mal à l’aise. Mon ex n’était pas particulièrement penché sur la réciprocité. Il prenait son pied avec moi et passait à autre chose, si bien qu’il n’a jamais pris le temps de me donner du plaisir. Je sais ce que Sam s’apprête à faire et, sincèrement, je ne me sens pas capable d’accepter cette caresse. Pas encore. Instinctivement, je resserre les jambes. La température chute d’un cran. L’ambiance a changé. Il le sent aussi et s’écarte de moi. Je prends peur qu’il m’abandonne.
– Non ! Ne t’en va pas. Je… c’est juste qu’il y a des choses pour lesquelles je manque d’expérience, mais… Sam, je veux que tu me fasses l’amour.
Comme je perçois qu’il s’éloigne de moi à pas de géants, je me redresse pour capturer son sexe dans ma main, peut-être plus par peur que par envie. Ça, ça marche avec tous les hommes. Samaï ferme les yeux. Son visage tendu dénote qu’il mène une lutte intérieure.
– Pas ce soir, Adi.
– Pourquoi ?
– Parce que quand on couchera ensemble, je veux que ce soit parce que tu auras envie de moi. Pas juste pour oublier un autre type.
Ma bouche forme un o parfait sous l’effet de la surprise et la colère remplace le désir. Pour une douche froide, c’est une douche froide ! Je le lâche et reste agenouillée sur le lit tandis qu’il se met debout.
– C’est ça ! Prends la fuite ! grondé-je en le voyant ramasser ses habits.
Si je fulmine, Sam garde son calme et ça me fait enrager de plus belle. Je le vois se diriger vers la porte, uniquement vêtu d’un boxer, portant ses autres vêtements à la main.
– Bonne nuit, Adi, fait-il sans se retourner. Je serai là quand ce sera le moment.
Je me retiens de pousser un juron et le laisse partir. Pour une fois que j’éprouve du désir pour un homme, il faut qu’il me fuie comme si j’avais la peste ! C’est un comble.
Je ne me couche et loin d’être réparateur, mon sommeil est agité.
Maman est dans la cuisine, en train de préparer à manger. Moi, je suis dans le salon et je joue avec Pixie, le chat. Je lui lance la balle et il me la ramène comme un petit chien. J’adore le voir faire des cabrioles pour attraper ce petit bout de papier aluminium roulé en boule.
– Fais quand même attention, ma chérie, me prévient ma mère en passant la tête par l’entrebâillement de la porte.
Comme je me tourne pour la regarder tout en lançant la balle, je ne vois pas où je l’envoie. Le projectile va se loger sur le meuble télé.
– Non, Pixie, non !
Mais l’animal, aussi rapide que pataud, ne tient pas compte de ma requête et s’envole dans les airs. En atterrissant sur la boule, il fait tomber une statuette représentant un ange en porcelaine. Je me jette à terre pour la rattraper, mais je ne fais pas assez vite et elle se brise en mille morceaux.
– Tu t’es fait mal, ma puce ?
Ma mère s’inquiète pour moi avant de se préoccuper de ce qui est arrivé à l’objet. Je fais signe que non pour la rassurer, même si je me suis râpé les genoux et les coudes.
– Ce n’est pas grave. On va le recoller tout de suite, et personne ne remarquera rien.
J’ai 11 ans, mais je sais très bien de qui elle parle quand elle dit « personne ». J’acquiesce et me mets debout pour l’aider à chercher la colle quand soudain, j’entends le bruit de la clé dans la serrure. Ce son n’est pas fort. À peine un frottement. Pourtant, je le redoute bien plus que les cris des monstres des films d’horreur que je regarde avec ma meilleure amie. Ma mère et moi échangeons un regard paniqué après avoir consulté l’horloge. Il ne devrait pas être ici. Le bar n’est pas encore fermé.
– Dans ta chambre.
– Mais, maman !
Je ne veux pas la laisser seule. Je sais ce qu’il pourrait lui faire.
– Dans ta chambre, j’ai dit.
Sa voix est tellement glaciale que je suis obligée d’obéir. Tremblante, je cours vers mon refuge. Je ne peux pas éteindre la lumière et faire semblant de dormir. Ça ne tromperait personne, puisqu’il n’est que dix-huit heures. Je m’assieds contre le mur, sous ma fenêtre, et tends l’oreille.
– Bonsoir, Paco, le salue-t-elle. Tu rentres tôt, je suis contente de te voir.
Il ne se donne pas la peine de répondre. C’est mauvais signe. Le bruit que font ses chaussures quand il frôle le sol n’indique rien de bon. Il est ivre. Je me mets à trembler en comprenant ce qui va se passer.
Cinq pas. Il est dans le salon. Puis plus rien. Dans ce monde où ma porte constitue l’unique rempart contre l’horreur, j’ai appris à redouter le silence.
– C’est Adriana qui a fait ça ? Elle a encore joué avec le chat, cette conne ?
J’entends un bruit sec, puis Pixie pousse un cri plaintif. Je ne supporte pas qu’il s’en prenne à lui. Ensuite, les pas de papa se rapprochent.
– Non, Paco ! C’est moi. C’est moi qui ai fait ça. Je… tu sais bien que je suis très maladroite. J’étais en train d’épousseter la table et la figurine est tombée.
Ses pas s’éloignent brusquement. Je n’entends plus rien.
Mercure, Vénus, la Terre…
– Tu es sûre que tu n’es pas en train de la protéger, cette petite emmerdeuse ? Tu sais bien que je déteste ça.
– Je te le jure, répond maman d’une voix étouffée. Tu me connais, je ne sais rien faire de mes dix doigts. Je suis désolée d’avoir fait tomber ta statuette.
Inquiétée par le ton de ma mère, je me lève pour ouvrir la porte très lentement, sans faire de bruit, comme j’ai appris à le faire au cours de ces années de calvaire. Et ce que je vois me glace le sang. Papa me tourne le dos. Sa main s’est enroulée autour du cou de maman. Quand elle me voit, elle me jette un regard suppliant. Je fais un pas, prête à la secourir, mais elle bouge discrètement sa tête de droite à gauche. Papa la relâche et baisse le menton vers sa ceinture. Je sais ce qu’il va faire. Profitant du fait que le regard de son époux n’est plus braqué sur son visage, maman mime les mots « dans ta chambre », puis m’adresse un sourire rassurant.
J’obéis. S’ensuit alors une série de bruits qui me mettent le ventre à l’envers et le cœur en vrac. Je reste là, enfermée dans mon refuge, adossée contre la porte, les genoux ramenés sur ma poitrine, à m’efforcer d’écouter tous les sons qui me parviennent. Et je maudis mon manque de courage. Papa a mis de la musique au cas où maman crierait, même si elle ne le fait jamais. Nous avons appris que nos hurlements ne font qu’accentuer sa colère. Deux chansons défilent entièrement, puis tout s’arrête. On entend la porte extérieure s’ouvrir avant de claquer.
Ma mère m’attend. Les larmes qui sillonnent ses joues et ses cheveux en désordre sont les seules traces de coups visibles du drame qui vient de se dérouler ici. Mon père est malin, il ne frappe jamais au visage. En revanche, le reste fait peur à voir.
Dans la salle de bains, les marques que la ceinture a laissées sur son dos, sur ses flancs, sur ses jambes. Je désinfecte là où ça saigne, et pour la première fois, j’aide cette femme – ancienne infirmière – à remettre son épaule qui s’est déboîtée.
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