Beautiful Fighter
Chapitre 15
À la fin de cette journée éprouvante, nous nous retrouvons dans la solitude de notre chambre après avoir dîné avec l’affreuse Kimberley, et c’est d’abord un sentiment de gêne qui plane entre nous. Certes, nous avons déjà couché ensemble, nous nous sommes vus nus. Mais dormir dans le même lit, partager la même chambre, nous n’y sommes pas habitués.
– Tu veux te préparer ?
– Vas-y d’abord, lancé-je pour essayer de me montrer avenante.
Il claudique jusqu’à la salle de bains attenante et j’ai de la peine pour lui. J’aimerais pouvoir le soulager, mais après les exercices qu’il a dû faire aujourd’hui, il est préférable que je ne touche pas à sa jambe. Enfin seule, j’envoie un message à Emilia pour lui donner de mes nouvelles tout en prenant des siennes, puis j’ouvre ma valise pour sortir ma trousse de toilette. En revanche, mon pyjama taille XXL qui me donnait des allures de Bibendum est introuvable. À la place, je découvre une nuisette rouge en satin. Je n’ai aucun souvenir d’avoir placé ce vêtement dans mes affaires, ni même de l’avoir acheté un jour. Mes soupçons se portent sur Kelly. Quand cette chipie a su que je partais à Brisbane avec Samaï, elle n’a pas caché sa joie, faisant des allusions au couple que nous devrions former, selon elle. Elle était là quand je préparais ma valise. Je présume qu’elle y a fourré la nuisette dès que j’ai eu le dos tourné. J’imagine que cette pièce de lingerie est sa manière à elle de nous pousser dans les bras l’un de l’autre. Si elle savait !
Lorsque Samaï revient, vêtu d’un simple tee-shirt noir et d’un boxer de la même couleur, je me dis que fermer l’œil cette nuit ne sera pas facile avec un tel spécimen allongé à côté de moi. Je fonce dans la salle de bains et me prépare à la vitesse de l’éclair. Avant d’ouvrir la porte, je prends une profonde inspiration. Je ne comprends pas d’où me vient cette appréhension. Cette nuisette dévoile de larges pans de chair, certes, mais Sam m’a déjà vue intégralement nue. En revenant vers la chambre, je marche à petits pas rapides en direction du lit et ne lève les yeux du parquet qu’à partir du moment où mes jambes touchent le matelas. Et quelle vision ! Samaï est assis sur le matelas, vêtu de son simple boxer. Les iris du plus beau boxeur de la planète étincellent littéralement. Je secoue la tête pour me donner une contenance et me force à rester pragmatique. Pour sa santé, il est préférable que nous gardions la tête froide et que nous évitions de céder à nos envies.
– Quel côté du lit ?
– Hein ?
Il a sursauté comme si je lui avais frotté un glaçon le long de la colonne vertébrale.
– De quel côté du lit souhaites-tu dormir ?
– Je prends le droit.
Avec toute cette tension sexuelle qui flotte dans l’air, j’avais oublié que je ne distingue aucunement la droite et la gauche. Je jette un discret coup d’œil à ma montre pour localiser ma gauche et vais m’allonger du bon côté du matelas, en prenant bien soin de cacher mon corps sous les draps. Quand il se couche à côté de moi, le sentiment que nous sommes en couple est encore plus fort, s’accompagnant d’une troublante sensation douce et amère. Incapable de rester trop loin de cet homme séduisant, je me tourne vers lui. Nous ne sommes qu’à un ou deux centimètres l’un de l’autre. Il suffirait d’un mouvement pour qu’on se touche.
– Crois-moi, si je n’avais pas aussi mal, je me ferais une joie de te faire l’amour toute la nuit. Cette nuisette que tu portes, d’une couleur aussi cramoisie que le sont tes joues, est en train de me faire craquer.
Ses allusions sensuelles me rendent toute chose. Néanmoins, il n’est pas question pour moi de l’orienter vers ce terrain glissant. Je tiens à ce qu’il se rétablisse, et pour ça, il faut qu’on se montre raisonnables cette nuit. C’est en tout cas ce que nous a dit Kimberley. Pas de rapports ce soir. Il faut que je trouve un autre sujet de conversation, parce que si nous continuons sur cette lancée, nous allons finir par nous jeter l’un sur l’autre, c’est certain !
– Tu devrais remercier Seann.
L’étonnement se peint sur sa gueule d’ange.
– Seann ?
J’acquiesce.
– Oui. Ta mère a tout manigancé pour qu’on vienne ici, mais c’est lui qui a eu l’idée en premier.
Son incrédulité laisse place à un soupçon de colère. J’aimerais comprendre pourquoi.
– Sam ?
Il ne se donne même pas la peine de répondre et tend le bras pour atteindre l’interrupteur, une façon pour lui de mettre fin à la discussion. Vain espoir : je suis au moins aussi têtue que lui. Je sais que je ne devrais pas me mêler de leurs histoires, mais le beau surfeur m’a l’air sympathique, et le boxeur a besoin de bons amis autour de lui. Ma vie a changé en bien à partir du moment où j’ai rencontré Emi, et ce bonheur que seule peut nous procurer l’amitié, je le souhaite à Samaï.
– Je n’ai aucune idée de ce qui se passe entre Seann et toi. Je vois bien que tu lui en veux pour quelque chose, quelque chose dont j’ignore l’origine, mais je peux t’assurer qu’il tient à toi. C’était ton meilleur ami. C’est quand même con de vous faire la gueule comme deux gamins, tu ne penses pas ?
Soudain, j’entends le froissement des draps, puis la lumière inonde la pièce. Il se tourne brusquement vers moi. La brutalité de son geste me prend de court et j’ébauche un geste de recul involontaire.
– Pardon, Adi. Je ne voulais pas t’effrayer.
Il s’éloigne d’une dizaine de centimètres. Nous restons quelques secondes à nous toiser avec un étrange mélange d’émotions. Je le vois qui lutte intérieurement, et ce maelstrom de sentiments le rend beau, vraiment. Il fait scintiller l’ambre de ses iris et son torse se soulève sauvagement sous l’effet de sa respiration saccadée.
Dans d’autres circonstances, je serais partie. Je me serais levée et je serais allée dormir dans une autre pièce. Pas pour me protéger. Je n’ai pas peur de Sam, et je sais qu’il ne me fera pas mal volontairement. Mais j’ai tendance à m’isoler pour me calmer. Or, là, nous sommes condamnés à rester dans la même chambre si nous ne voulons pas éveiller les soupçons de sa tarée d’ex. Nous n’avons pas d’autre choix que de nous faire face, pour le meilleur et pour le pire.
– Il était ton meilleur ami, répété-je.
– Et tu apprendras que, parfois, ce sont les meilleurs amis qui te poignardent dans le dos.
Je sens une telle détresse dans sa voix que mon cœur se serre dans ma poitrine.
– Et toi, tu apprendras que l’on peut parfois guérir de ses blessures. Ou réussir à vivre avec.
Je soulève ma nuisette pour corroborer mes mots, lui laissant voir ma cicatrice. J’ai failli mourir le jour où Adolfo m’a tiré dessus. En essayant de me tuer, il ne se doutait pas une seconde qu’il m’offrait une nouvelle vie. Aujourd’hui, je suis guérie. Enfin, presque.
Je ferme les paupières de plaisir quand les doigts experts de Sam effleurent mon ventre, éveillant une nuée de papillons sur leur passage.
– Certaines plaies ne guérissent jamais, Adi. Et la mienne est une de celles-là.
Touchée par sa douleur, j’ouvre les yeux. Mue de sa propre volonté, ma paume vient épouser sa joue, que la barbe naissante rend un peu piquante.
– Que s’est-il passé pour que tu souffres autant, Sam ? Raconte-moi.
L’éclair de colère qui traverse ses prunelles ne passe pas inaperçu.
– Tu te moques de qui, là ?
Déconcertée par ses propos, je laisse tomber ma main qui caressait son visage.
– Comment cela ?
– Habituellement, les filles viennent à moi en me racontant leurs histoires pour essayer d’éveiller mon attention. Elles parlent, elles parlent, me bassinent avec des détails sans importance. Et toi, tu es silencieuse, hermétique, et je n’ai aucune idée de qui tu es réellement.
Je lui offre un sourire de façade.
– Je suis une fille normale, comme les autres.
– Menteuse !
Son cri me fait sursauter. Il se reprend aussitôt pour éviter que son ex-petite copine l’entende, et poursuit sur un ton plus bas.
– Le mystère t’englobe entièrement de la même manière que l’atmosphère entoure la Terre. Ce que je voudrais, c’est connaître ta face cachée.
– N’importe quoi. Je n’ai pas de face cachée, Sam.
– Vraiment ? Tu veux jouer la transparence ?
Pétrifiée, je ne bouge pas d’un pouce.
– Bien. Alors puisque tu es claire comme de l’eau de roche, dis-moi : pourquoi ne peux-tu pas conduire correctement ?
J’adopte la stratégie de l’esquive, ma préférée, et opte pour une attitude désinvolte.
– Parce que je suis une fille ! Les femmes ne savent pas conduire, c’est connu !
– Ta petite plaisanterie sexiste n’est pas recevable.
Je le fusille du regard. Il le soutient sans ciller. Hier, nous étions deux amants. Ce soir, nous sommes deux guerriers qui s’affrontent. Et puis, je vois autre chose briller dans ses iris. Ce n’est pas de la curiosité malsaine, mais de l’inquiétude. La même que je percevais chez Emilia quand elle essayait de m’aider. Je ne peux pas dévoiler mon passé à Samaï. Pas entièrement, en tout cas. Mais je peux tout de même lui livrer un tout petit pan de ma vie.
– J’ai reçu un coup sur la tête, avoué-je avec un pauvre sourire.
Je ne lui dirai pas que ce n’était pas un accident. Il n’a pas besoin de savoir que mon père m’a giflée, et que lors de ma chute, ma tête a lourdement heurté le radiateur et j’ai perdu connaissance. Ma mère a réussi à convaincre mon père d’appeler les secours. Lorsque ces derniers sont arrivés, mes parents leur ont raconté que j’avais glissé sur le tapis et que je m’étais cognée. Il n’y a jamais eu d’enquête, mon père ayant des relations bien placées.
– Quand je me suis réveillée à la suite de ce traumatisme crânien, j’avais perdu une bonne partie de mes aptitudes. M’orienter dans l’espace est devenu plutôt chaotique pour moi. En faisant très attention, j’arrive à conduire en Europe, où le volant est placé du bon côté. Au fil du temps, j’ai appris à trouver d’autres repères, mais ici, tout est plus compliqué. J’ai aussi des problèmes avec les chiffres, mais ça n’impacte pas ma vie quotidienne.
Lentement, comme s’il cherchait ma permission, il capture mes mains dans les siennes. Je le laisse faire, parce que son contact me réconforte.
– Tu vois, mes blessures ne guériront jamais réellement. On ne se remet pas d’un traumatisme crânien, mais on apprend à vivre avec.
– Peut-être. Mais je ne suis pas aussi fort que toi.
Ses mots me touchent bien plus qu’il ne peut l’imaginer. Mes bourreaux m’ont toujours rappelé combien j’étais nulle. Ils se sont appuyés sur mes faiblesses pour mieux asseoir leur domination. Le fait que Samaï insiste sur ma force ne fait que le rendre encore meilleur à mes yeux.
– Je sais, Kung Fu Panda. Mais t’es pas mal non plus dans ton genre.
Il me rend mon sourire et, encore une fois, quelque chose de très doux coule au centre de ma poitrine pour inonder mes veines, irriguant jusqu’à la dernière cellule de mon corps.
– Tu veux qu’on dorme ? proposé-je pour masquer mon trouble.
– Uniquement si tu ne prends pas toute la place dans le lit.
– Tant que je peux coller mes pieds glacés contre tes jambes, ça me va.
– Ça, il n’en est pas question.
– C’est ce qu’on verra !
Nous nous glissons à nouveau sous les draps. Alors que je commence à me mettre en position fœtale, son bras puissant m’attrape par la taille pour me coller à lui. Mon dos contre son torse musclé, nos jambes intimement entrelacées. Cette fois, ce n’est pas seulement mon désir qui s’éveille. C’est autre chose de plus intime que je ne parviens pas à identifier. Le temps que j’essaie de l’analyser, je sombre dans un sommeil sans cauchemars.
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