Beautiful Fighter

Kristen Rivers · Chapitre 32 sur 40

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Beautiful Fighter

Chapitre 32

 

La robe que je viens d’enfiler a été créée par des fées. Je ne vois que ça pour expliquer sa beauté. De couleur émeraude, le tissu qui la compose est si léger, si éthéré, que c’est à peine si je le sens. Elle s’attache derrière la nuque, dévoile pratiquement tout mon dos sans la moindre vulgarité, et elle m’arrive au-dessus du genou, voletant librement sur mes cuisses. J’ignore le nom de la matière dont elle est constituée, mais à en juger par l’effet qu’elle a sous mes doigts, je devine que ce n’est pas le genre de tissu accessible à mon portefeuille.

La cour du Roi a jugé bon de remplir nos dressings de vêtements, pour notre plus grand plaisir. Je lance un regard enchanté à Kelly, venue se joindre à moi pour cette séance d’habillage. Sa robe à elle, d’un rose couleur pétale de cerisier, est aussi délicate que la mienne.

– Ce soir, nous sommes des princesses ! m’exclamé-je devant notre reflet.

– Ce soir ? Non, ma chérie. Nous sommes des princesses au quotidien, même s’il nous arrive souvent de nous déguiser en souillons.

Je souris comme une enfant. Je n’ai jamais eu le droit de me pomponner, de me faire belle. Mon père a brisé mes rêves de fillette, et mon ex a cru bon de prendre le même chemin. Mais aujourd’hui, je renais, plus vivante que jamais.

– Toi, tu as pris ton pied à l’instant.

Je déteste autant que j’adore le côté clairvoyant de ma psychologue de copine.

– Oui, je l’avoue. De toute manière, je n’arrive pas à te cacher quoi que ce soit.

Nous finissons de nous coiffer tout en revoyant le protocole royal. Ce serait tout de même dommage de vexer involontairement le Roi, non ?

Rien que le waï, ce salut que l’on fait en joignant ses mains, est soumis à des règles strictes.

– On va s’en sortir comme des reines, énonce Kelly, toujours optimiste.

– Oui, pourvu qu’on ne finisse pas comme Marie-Antoinette.

Sam et Seann nous attendent devant la salle où doit se tenir la réception. Et lorsqu’ils nous aperçoivent, ils ne cachent pas leur admiration. Ma timidité disparaît au profit de la fierté, et je tourne sur moi-même pour faire découvrir ma somptueuse robe à mon amant.

– Quoi, tu n’as jamais porté de beaux vêtements ? Arrête de faire ta Cendrillon, personne n’y croit.

Je me tourne vers Nicole. Sam fait mine de vouloir lui couper sa langue de vipère, mais je l’arrête. C’est à moi de régler ça.

– Nicole, si la jalousie t’empêche à ce point de profiter de la vie, n’hésite pas à te tourner vers Kelly. Des pros sont là pour t’aider.

La bouche de la rouquine s’ouvre sous l’effet de la surprise. La fille à papa n’a pas l’habitude d’être traitée de la sorte ? Tant pis pour elle. J’en ai fini avec ceux qui essaient de me marcher sur les pieds.

Avec un sourire radieux, Sam me tend le bras pour que je m’y accroche. Ce sera l’un des rares signes d’affection en public que nous nous autoriserons au cours de la réception, les Thaïlandais étant très pudiques.

Bras dessous, bras dessus, nous nous affichons face aux photographes officiels et aux reporters triés sur le volet pour couvrir l’événement sportif. Par chance, l’enceinte du palais étant bien gardée, les paparazzis sont exclus du gala. Hors de ces murs, les choses pourraient être différentes.

La salle est somptueuse, ornée de meubles sculptés, de dorures et de décorations précieuses. Une fois de plus, ce que je préfère, ce sont les orchidées que l’on peut apercevoir partout. Nous sommes à l’intérieur, mais la présence des plantes et de nombreuses fenêtres nous donne l’impression d’être à l’air libre, si bien que je n’ai pas le sentiment d’étouffer.

– Comment tu te sens ?

– À ma place.

Comme un serveur approche, Sam attrape un verre pour me l’offrir.

– Merci.

Je n’ai pas le temps de tremper mes lèvres dans ce cocktail exotique qu’il me vole des mains. La faute ne repose pas sur ma maladresse, mais sur une illustre inconnue, qui vient de trébucher juste devant moi. La pauvre femme se confond en excuses.

– Ce n’est rien, ça aurait pu m’arriver aussi.

Puis, je me tourne vers Sam.

– Je vais aller essayer de rattraper les dégâts.

– D’accord. De mon côté, je vais chercher les autres membres de mon équipe. Je les ai perdus dans la foule.

Entre la jet-set thaïlandaise et internationale et les sportifs, ça fait beaucoup de monde dans cette salle. J’ai intérêt à lui donner un lieu de rendez-vous si je veux le retrouver en sortant des toilettes.

– OK. On s’attend près du buffet à fruits exotiques ?

– Ça marche. Ne sois pas longue, il me tarde de te revoir.

– Charmeur.

Je meurs d’envie de me hisser sur mes pieds pour lui arracher un baiser, mais ici, ça ne serait pas bien vu. À la place, j’entrelace très brièvement nos doigts. En traversant la pièce, je tombe sur Nitty, toujours adorable, vêtue d’une tenue thaïlandaise traditionnelle. Il s’agit d’une longue robe bustier, d’un violet très vif, ornée de fils dorés. Le vêtement très cintré met ses hanches majestueuses en valeur. L’impression d’exotisme est renforcée par le pagne qui pend de son épaule, me rappelant les saris hindous. Nitty a la prestance d’une reine. Sa beauté rayonne partout autour d’elle, comme sa bonté.

Les toilettes réservées aux dames sont à l’image du reste du palais : magnifiques. Je ne perds pas mon but premier et me hâte de nettoyer ma robe, après quoi je dois me mettre dans une position peu conventionnelle pour réussir à faire sécher le tissu dans le sèche-mains. Deux femmes particulièrement pomponnées me jettent un regard interloqué en sortant des toilettes. Je leur adresse un sourire contrit, et elles s’en vont sans se laver les mains. Comme quoi, la richesse n’est pas forcément synonyme d’hygiène.

Les choses se corsent quand j’essaie de sortir. La manivelle est bloquée et la porte refuse de s’ouvrir. J’ai beau essayer, la clenche ne bouge même pas. Je toque contre le battant pour manifester ma présence, mais l’hymne thaïlandais résonne de l’autre côté, masquant mon appel. Je crie, frappe le bois de toutes mes forces, mais rien n’y fait. Personne ne me remarque. Je récupère mon smartphone dans ma sacoche et tente d’appeler Sam, qui ne répond pas. C’est pareil avec les autres membres de l’équipe. Vu comme la musique est forte, ils ne doivent même pas se rendre compte que leur téléphone est en train de sonner.

Un voile de transpiration recouvre ma peau quand la panique essaie de s’insinuer dans mes veines. Sans être toutefois claustrophobe, je déteste être enfermée. Ça me rappelle quand je me réfugiais dans ma chambre pour échapper à mon père. Ou quand mon ex me retenait prisonnière.

Mais aujourd’hui, je ne suis plus dans cette situation. Je suis simplement coincée dans les toilettes d’un palais. Le genre de chose qui pourrait arriver à n’importe quelle fille, ou presque.

Je suis une femme libre, que les bourreaux ne peuvent plus atteindre.

Je ne laisse plus de place à la peur. Seule l’adrénaline est la bienvenue, parce qu’elle m’aide à réfléchir. Je cherche une issue et découvre la présence d’une fenêtre au-dessus du lavabo. Grimper sur le marbre glissant est impossible avec des talons aiguille, alors j’abandonne mes chaussures, à regret. J’ouvre la fenêtre et respire l’air frais à pleins poumons pour me donner du courage. Je passe la tête à l’extérieur. Par chance, la fête à lieu au niveau d’un rez-de-chaussée à peine surélevé d’un mètre. Je me hisse sur mes bras pour essayer de m’extraire de là avec grâce et tombe comme une patate au milieu des rosiers. Au moins, je suis entière. On ne peut pas en dire autant de ma robe, que les épines ont déchirée. Ça lui donne un petit aspect un peu grunge qui serait le bienvenu dans une soirée un peu moins branchée que celle-ci. Ajoutez à cela quelques taches de boue, et le résultat raté est garanti. Cendrillon est redevenue une souillon. D’ailleurs, contrairement à la princesse, j’ai perdu mes deux chaussures. Mais ce n’est pas ça qui va m’empêcher de retrouver mon amoureux.

Expliquer aux gardes que je ne suis pas une folle échappée de l’asile est une autre paire de manches. Déjà, il faut que j’en trouve un qui parle ma langue.

– Je m’appelle Adriana Aguilar, et suis avec Samaï Parker, qui représente l’équipe d’Australie.

– Je vais vérifier ça, mademoiselle.

L’homme récupère une tablette sur laquelle figurent des informations sur tous les invités. Bien entendu, ma coupe de cheveux un peu folle, les haillons qui me couvrent à peine et les taches de boue qui m’ont transformée en femme « dalmatien » ne doivent pas coïncider avec ma photo officielle.

Un deuxième garde rejoint le premier. Les notions de thaïlandais que j’ai apprises auprès de Nitty ne me suffisent pas à comprendre ce qu’ils se disent entre eux. Enfin, l’officier anglophone se tourne vers moi avec un sourire.

– Je suis désolé pour cette méprise. On vient de nous informer que votre petit ami vous cherche partout. Il vous attend à l’intérieur.

– Ouf, merci !

Je monte les quatre marches qui me séparent de la soirée et scanne la foule du regard.

– Veuillez m’excuser, monsieur. Vous n’auriez pas vu un homme grand, particulièrement baraqué ? demandé-je en anglais.

Le type asiatique qui doit avoir une soixantaine d’années se pointe lui-même du doigt, me déclenchant un fou rire.

– Euh, non. Pas tout à fait. Je cherchais une version plus jeune.

L’inconnu secoue la tête avec un regard désolé, après quoi il désigne mes cheveux du bout de l’index, l’air curieux. Vu la scène que je viens de vivre, ma coiffure ne doit plus ressembler à rien. Sans parler de ma robe.

– C’est à la mode, en Occident, inventé-je.

L’homme acquiesce et engage alors une brève conversation, ce qui me permet de constater qu’il ne manque pas d’humour. Je ris avec lui, amusée. Puis, lorsque je cherche à nouveau mon copain tout en discutant avec ce personnage loufoque, je remarque qu’il y a quelque chose qui cloche. Et ce quelque chose, c’est peut-être moi, vu que toutes les paires d’yeux sont tournées vers ma petite personne.

– Excusez-moi, monsieur, mais est-ce qu’en Thaïlande il est mal vu de parler avec un homme plus âgé ?

Le sexagénaire secoue la tête de droite à gauche.

– Non. En revanche, il n’est pas dans nos coutumes de plaisanter avec le Roi.

– C’est noté. Je tiendrais compte de votre remarque si je venais à le croiser.

J’ignore ce qui provoque son hilarité, mais je n’ai pas le temps de lui poser la question, puisqu’une Nicole particulièrement en colère m’attrape par le bras pour m’entraîner à l’écart.

– Non, mais ça ne va pas, toi ?

– Moi, ça va. Mais visiblement, ce n’est pas le cas pour toi, vu comme tu me hurles dessus.

– Sam ne te suffit pas, hein ? Il fallait que tu essaies de poser le grappin sur le Roi en personne, en bonne catin que tu es. Dis-moi, tu en avais après son argent, ou tu cherchais seulement à nous couvrir de honte ?

– Le Roi ? Mais de qui tu parles ? À part la reine des pouffiasses, je ne vois aucune majesté dans les parages.

Là-dessus, elle désigne l’homme avec qui je discutais à l’instant.

– Ce Roi, m’informe-t-elle, triomphante.

Le visage du monsieur ne coïncide pas vraiment avec les photos que j’ai vues dans la presse, apparemment on a eu tendance à le rajeunir. Mais, à en croire les regards que l’on me jette, je n’ai aucun doute quant à ma méprise.

– Oh mon Dieu…

Elle poursuit ses attaques tandis que je cherche Sam dans la pièce, sans le trouver. Je voudrais lui demander pardon pour ce que j’ai fait. Le petit rire qui s’échappe de la gorge de Nicole me met la puce à l’oreille. Me rendant compte que j’avais inconsciemment commencé à me plier en deux sous le poids de ses mots virulents, je me redresse pour lui faire face.

– Tu es derrière tout ça. C’est toi qui m’as enfermée dans la salle d’eau.

La belle blonde blêmit. Pensait-elle réellement que je ne remarquerais rien ? À cet instant, j’aperçois enfin mon amant qui vient dans ma direction.

– Tu as de la chance, je ne vais rien dire à Samaï pour ne pas le détourner de son but premier. Parce que contrairement à toi, je l’aime et il n’est pas question que je me mette entre lui et ce tournoi. Mais sache que je ne laisserai plus rien passer venant de toi. Rien du tout, pigé ?

La fille à papa hoche la tête, soudain craintive. Néanmoins, je ne suis pas dupe. Sous cet air faussement terrorisé, je sais que son petit cerveau de moustique est en train de chercher une nouvelle combine pour m’éliminer.

– Tu es ici ! Je me suis fait un sang d’encre. Ma mère m’a raconté pour ta rencontre inopinée avec le Roi. D’après ce qu’elle m’a dit, tu lui as fait fort belle impression.

Je hausse les épaules avec une indifférence que je suis loin d’éprouver.

– Je sais, je suis irrésistible, y compris pour les monarques, plaisanté-je.

– Et surtout pour moi, rétorque-t-il.

Un sourire se dessine sur les traits du boxeur, qui m’observe avec admiration. Grâce à cet épisode, je suis consciente d’une chose. Même en haillons, même couverte de boue, mon homme me trouve à son goût, n’en déplaise à mon ennemie.

– Tu vas bien ? Tes cheveux…

– On en parlera plus tard, j’imagine que les membres de l’équipe doivent nous attendre, coupé-je.

– Tu as parfaitement raison. Allons-y !

Je jette un regard triomphal à ma rivale en lui faisant au revoir de la main. Par son comportement aussi puéril que déplacé, elle s’exclut d’elle-même du groupe que nous formons avec les autres.

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