Beautiful Fighter
Chapitre 28
Aujourd’hui, c’est notre dernier jour au paradis. Dans trente minutes, nous devrons reprendre le bateau pour Port Douglas. Ensuite, nous repartirons en direction de Kapiwaru. J’avoue ne pas éprouver la moindre envie de mettre fin à cette parenthèse idyllique.
Nous n’aurons même pas le loisir de rentrer dans le calme. Sitôt les pieds posés à Kapiwaru, il faudra que Sam reprenne l’entraînement, et notre voyage pour la Thaïlande est pour bientôt. Là, il ne s’agira pas d’une virée magique comme celle-ci. Samaï va devoir donner beaucoup de sa personne pour remporter le tournoi de l’anniversaire du Roi.
Mais, il ne sera pas le seul à se battre. Retourner dans la vraie vie, cela veut dire aussi affronter ses pires frayeurs. Et, dans mon cas, qui sait ce qui m’attendra là-bas ? Je n’ai pas jeté un œil aux journaux depuis que nous sommes ici. Si ça se trouve, mon enfoiré d’ex me réserve une surprise…
Je fais un effort pour chasser ces pensées moroses hors de ma tête. Nous venons de faire une ultime promenade dans la jungle luxuriante pour nous ressourcer avant le grand départ : il n’est pas question que je laisse l’autre ordure me pourrir le moral !
– Tu montes te changer ? Je m’occupe des derniers préparatifs sur le bateau histoire d’être sûr qu’il tiendra la route.
S’il y a une chose avec laquelle Sam ne joue pas, c’est notre sécurité.
– Oh, dommage. J’aurais bien aimé que de beaux sauveteurs viennent me secourir, le taquiné-je avec un clin d’œil.
– Je vais te faire regretter tes paroles.
Je lui tire la langue et monte les marches de la maison, pressée de me débarrasser de mes habits poisseux. La jungle est certes luxuriante, et j’ai découvert des plantes et des animaux insolites que je n’aurais jamais eu le bonheur de croiser ailleurs. Mais, le taux d’humidité qui y règne doit avoisiner les cent pour cent. Pour peu, on pourrait voir des poissons nager dans les airs. J’exagère à peine.
J’attrape les fringues que j’avais préparées pour le voyage et fonce en direction de la douche. Sam ne devrait pas m’en vouloir pour cinq minutes de retard. Ou peut-être dix.
Enfin prête, je fonce dans la chambre, attrape nos valises, et commence à courir vers l’entrée. Et soudain, mon sang ne fait qu’un tour. Il est là. Devant moi. Les bagages me tombent des mains. J’espère qu’il ne s’en est pas pris à Samaï ! À cette simple pensée, une couche de sueur froide recouvre ma peau. J’ignore comment il a fait pour entrer, ce crocodile qui traîne en plein milieu du couloir. Le fait est qu’il est ici.
Au cours de mon entraînement en boxe thaïe, Samaï m’a appris à garder mon calme en toutes circonstances. Ou presque. Alors, j’essaie de réfléchir de manière posée, mais pas trop lente non plus, parce que même si le reptile ne bouge pas pour le moment, rien ne dit qu’il ne va pas s’élancer dans ma direction dans moins de cinq secondes.
Je songe à tout ce que j’ai lu sur les crocodiles.
Tout d’abord, il ne faut pas les approcher. C’est d’une évidence éblouissante, mais ce n’est pas comme si j’avais volontairement foncé en direction de la bête. Il faut rester calme. Je pense que le mec qui a posté ce conseil sur Internet ne risquait pas grand-chose derrière son écran, donc ça ne compte pas. Il faut appeler les secours, mais j’ai laissé mon téléphone à Sam et je ne maîtrise pas la télépathie. Je pourrais hurler pour l’alerter, mais je n’ai pas envie de l’attirer dans ce piège. Je fonce dans la pièce la plus proche, à savoir le débarras. Je ferme la porte et ouvre la fenêtre. Seul un étage me sépare du sol. Je risque de me casser une jambe, mais c’est toujours mieux que de finir dévorée par un crocodile.
Je me débats comme une forcenée contre la moustiquaire, qui refuse de s’ouvrir. Je ne vais pas pouvoir sauter. Un combat s’impose, comme dans les films, sauf que nous sommes dans la vie réelle.
Pour me donner du courage, je m’imagine en Lara Croft. « Choisis ton arme », me demanderait le jeu vidéo. À part de la Javel, du M. Propre, un seau et un balai, il n’y a pas grand-chose. Je m’empare de la dernière option et ouvre la porte.
L’animal n’a pas bougé d’un pouce et il semble toujours me fixer de ses deux billes jaunes. Les crocodiles ferment-ils les yeux pour dormir ?
Je sais que le point fort de ces reptiles, c’est leur bouche, mais c’est aussi leur plus grande faiblesse. Un coup bien placé et ils sont hors d’état de nuire. Je n’ai aucunement l’intention de tuer le pauvre crocodile, mais ce n’est pas pour autant que je suis disposée à lui servir de déjeuner !
Je place le balai à l’horizontale et soulève ma jambe aussi haut que je le peux afin de couper le bâton en deux. Mon genou heurte le bois, qui envoie une douleur diffuse dans ma jambe entière sans pour autant se fendre. Tant pis, à la guerre comme à la guerre.
Je brandis le balai devant moi en guise de pieu, incarnant à la fois Buffy, Harry Potter et Lara Croft. Puis, je fonce en direction de mon ennemi, qui n’a toujours pas bougé d’un pouce.
C’est à cet instant que l’impossible se produit.
– Noooon ! hurlé-je à Samaï qui fait soudainement irruption.
Sans tenir compte de mon injonction, l’imprudent désarmé saisit le crocodile à mains nues.
– Attention, Sam !
Mon cri retentit dans la jungle aussitôt suivi du rire tonitruant de mon amant.
– Ne t’inquiète pas. C’est juste un jouet.
Il me montre le crocodile en le secouant dans tous les sens.
– Quoi ?
– Je l’ai trouvé dans le débarras dès notre arrivée, et j’ai tout de suite eu envie de te faire une blague. Alors je l’ai planqué derrière le canapé et j’ai attendu le moment opportun. Avoue que c’était drôle.
Quand je comprends que cette histoire n’était qu’une plaisanterie, je vois rouge.
– Drôle ? Drôle ?
Je m’approche de lui à pas mesurés avec l’impression d’avoir des éclairs qui me sortent des jeux. De colère, je jette mon balai à terre à défaut de pouvoir le lui lancer à la figure. Je jure que ce n’est pas l’envie qui manque !
– Ça te fait marrer de me voir terrorisée, petit con ? J’ai eu la peur de ma vie, espèce de crétin. J’ai cru que j’allais y rester. J’ai…
– Pourquoi n’as-tu pas appelé au secours ? Je ne t’ai pas entendue hurler.
– Parce que je ne voulais pas te mettre en danger, sombre idiot. Mais maintenant que je sais que tu es derrière cette plaisanterie de merde, je peux te dire que la prochaine fois, je t’enverrai au front !
Alors que je suis en train de l’insulter copieusement et d’exprimer ma rage à coups de noms d’oiseaux, l’insolent affiche un sourire totalement désarmant.
– Et en plus, tu es fier de toi ?
– Oui. Parce que j’ai réussi à démontrer deux choses.
Je fronce les sourcils, mais m’arrête momentanément de brailler.
– Lesquelles ? grogné-je entre mes dents serrées.
– Tout d’abord, tu es raide dingue de moi. Tu dois admettre que tu as des sentiments suffisamment puissants envers moi pour ne pas vouloir que je meure entre les dents d’un vilain crocodile.
– Étais. Avais.
Il arque un sourcil étonné.
– Tes verbes sont conjugués au présent, expliqué-je. Or, tu peux désormais les mettre au passé.
Son sourire s’élargit. J’ai envie de le tuer.
– C’est un demi-aveu, ça.
Je décide de ne pas rebondir là-dessus et lui demande quelle est la deuxième chose qu’il a démontrée.
– Tu t’es toujours perçue comme une victime. Comme une fille faible qu’il fallait protéger de ses bourreaux. Tu veux savoir ce que j’ai vu aujourd’hui ?
– J’imagine que tu ne me laisses pas le choix.
Ma fausse désinvolture semble lui donner envie de rire.
– J’ai vu une femme prête à affronter ses peurs. Une femme qui n’a besoin de personne pour se battre. Une femme qui réussira haut la main à surmonter toutes les épreuves de la vie. Durant des années, tu as traversé l’enfer, et tu en es sortie victorieuse. J’espère qu’un jour, tu seras capable de te voir telle que je te perçois aujourd’hui. Aussi belle, aussi forte, aussi majestueuse.
Ses mots taillent une brèche dans ma carapace rageuse et m’atteignent en plein cœur. D’accord, cette mise en scène était particulièrement ratée et maladroite. Mais les intentions de Sam étaient louables. Je dois bien lui accorder ça.
– OK. Mais la prochaine fois que tu me fais un coup comme ça, je vous achève tous les deux : toi et le faux crocodile.
Pour toute réponse, le beau boxeur m’attire à lui, me soulevant légèrement. Ses lèvres chaudes se soudent aux miennes, tout comme mon cœur au sien.
***
J’ai le sentiment d’avoir perdu quelque chose de précieux quand mes pieds retrouvent la terre ferme après notre traversée maritime. Le taxi nous emmène jusqu’à l’aéroport de Port Douglas. Je laisse Sam s’occuper des billets. J’ai la tête ailleurs pendant que nous réglons les formalités avant d’embarquer, si bien que je ne prête qu’une oreille distraite à ce qui se dit. Mon esprit est accaparé par mille choses à la fois, et celle qui prend le plus de place s’appelle Emilia. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis hier soir, ce qui me semble anormal. Peut-être que Gregory a fini par l’emmener en vacances dans un endroit où ils n’ont pas de réseau. Il faut que j’arrête de veiller sur mon amie comme je le ferais sur un enfant !
Je finis par me rendre compte que Sam me parle et lui adresse un sourire, après quoi je l’embrasse pour me faire pardonner mon manque d’attention.
Nous sommes déjà sur la piste. Il faut croire que j’étais vraiment plongée dans mon monde !
– Bel avion décoratif ! lancé-je pour démarrer la conversation.
– Ah non, celui-là n’est pas là pour faire joli, mais pour nous transporter jusqu’à Kapiwaru.
Je fais la grimace. L’aéronef ne ressemble pas à une épave, mais je ne suis pas rassurée pour autant. Il ne compte que quatre places. Il est minuscule !
– C’est un avion-taxi. Ne t’en fais pas, tout ira bien.
Le pilote nous accueille chaleureusement. J’inspecte son visage pour m’assurer qu’il n’a pas l’air d’un psychopathe et finis par monter à bord. L’intérieur ne ressemble en rien à celui des jets privés que l’on peut voir à la télé ou imaginer dans les romances à milliardaires. Mais, quand je touche aux différents objets, ils ne me restent pas dans les mains contrairement au bouton de l’autoradio du tacot qui nous a transportés jusqu’à Port Douglas. C’est plutôt bon signe.
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