Beautiful Fighter

Kristen Rivers · Chapitre 7 sur 40

Pages du PDF

Beautiful Fighter

Chapitre 7

 

Vers neuf heures et demie du matin, c’est Nittaya qui vient me chercher à la maison pour aller à l’école de surf qui se trouve à cinq minutes de marche. Elle a dû se douter que je stressais un peu pour mon premier jour de travail officiel, et me rassure comme elle le peut. J’ai eu l’occasion de la croiser plusieurs fois au cours de ces deux semaines, et elle a toujours été adorable avec moi.

– Tu verras, ce n’est pas très compliqué. Mes employés sont très sympas, comme la plupart des élèves. L’ambiance est super. Et puis tu t’en sors déjà très bien !

– Quoi ? Mais je ne fais que mettre un pied devant l’autre.

Elle éclate de rire.

– C’est déjà un bon début, mais je ne parlais pas de ça.

Je tourne mon visage vers elle en levant un sourcil interrogateur.

– Mon fils a l’air d’aller mieux. Il boite moins.

Comment lui dire que je n’y suis pour rien sans passer pour celle qui ne fait pas son boulot correctement ?

– Oui, c’est vrai.

Voilà. Au moins, je n’ai pas menti. L’omission n’est pas réellement un mensonge…

Un panneau annonce, d’une écriture tribale, que nous sommes arrivées à l’école de sports nautiques Magnetic Vibes. Et je tombe immédiatement sous le charme de l’endroit. Sur ma gauche, se trouve une petite cabane qui contient le matériel de surf et à droite se dresse une paillote dont le toit est constitué de feuilles de palmier. J’imagine que c’est le bar. Nous sommes entourés de cocotiers et devant nous, l’océan Pacifique nous offre un horizon de possibilités infinies. Pour moi, il représente la liberté. Je pourrais regarder ses eaux turquoise pendant des heures !

– Bonjour !

Je me retourne pour découvrir l’origine de cette voix féminine. Il s’agit d’une blonde sublime, à la peau bronzée, aux jambes interminables qui fileraient des complexes à n’importe quel mannequin. Néanmoins, son sourire avenant m’interdit de la détester.

– Adi, je te présente Kelly. Notre meilleure barmaid et monitrice de surf.

La jeune fille s’esclaffe.

– Nitty, je te rappelle que je suis ta seule barmaid.

– C’est vrai, mais plus maintenant ! Je te présente Adi, qui rejoint l’équipe aujourd’hui.

– J’avais hâte de te rencontrer. Alors, tu viens d’Europe ? Raconte-moi comment c’est, là-bas ! Est-ce que tu connais Vaimalama Chaves ? Et Kate Middleton ?

Je ris, amusée.

– Euh, pas personnellement, mais j’en ai déjà entendu parler.

– Waouh. L’Europe me fait rêver depuis toute petite, mais c’est tellement loin !

Je hoche la tête sans cacher mon amusement.

– Vingt-deux heures de vol sans compter les escales.

– Si tu économisais ce que te rapportent tes pourboires plutôt que de tout dépenser en fringues et en bouquins, tu aurais déjà fait le tour du monde, la réprimande gentiment Nitty.

– Peut-être. Mais je n’aurais pas ce super haut pailleté en ma possession. Il vaut bien les cent dollars que j’ai payés pour lui, regarde.

Kelly me prend à partie et j’acquiesce sous le regard faussement réprobateur de ma patronne. À la manière dont ces deux-là se parlent, j’imagine que leur relation de travail n’est pas conventionnelle. Elles doivent se connaître depuis longtemps, ou être amies. Il faut dire que cette Kelly est dotée d’une sympathie et d’une légèreté naturelles qui donnent envie de la fréquenter. Quant à Nitty, protectrice et compréhensive, elle représente la « maman » par excellence. Celle que tout le monde rêverait d’avoir. J’élude le pincement dans mon cœur et souris aux deux femmes.

– Adi, je te laisse aux bons soins de Kelly. Fais attention, sous ses airs de gentil chaton, c’est une tigresse. Mais elle n’a pas son pareil pour servir des cocktails et pour apprendre le surf aux clients débutants.

Quand Nitty nous abandonne, nous rejoignons le bar. Je suis un peu stressée, comme tout le monde le premier jour d’un nouveau boulot, mais Kelly fait tout pour m’aider à me détendre.

Avec la patience d’une sainte, elle m’apprend où se trouvent alcools, sodas, jus de fruits et en-cas. Elle m’enseigne les rudiments de la caisse enregistreuse et les bases des cocktails les plus demandés. Je découvre que le lieu ne sert pas uniquement des boissons, mais aussi des brunchs à partir de dix heures du matin, des sandwichs en milieu de journée, et des trucs à grignoter à longueur de journée. Certaines personnes viennent de loin pour la beauté de notre plage, mais la plupart sont des habitués et des élèves de l’école de surf. Sauf en de rares exceptions, il n’y aura pas de rush. C’est un boulot plutôt calme, ce qui me convient tout à fait.

– Le moniteur principal ne devrait pas tarder à arriver.

Je me surprends à éprouver une pointe d’appréhension à l’idée qu’il puisse s’agir de Samaï. Kelly a une double casquette, alors pourquoi pas lui ? Avec son corps athlétique, je l’imagine parfaitement jouer avec les vagues. Puis je songe à sa jambe, et je me dis que ce n’est pas possible. S’il est vrai qu’il va de mieux en mieux, il n’est pas encore en état de monter sur une planche et de risquer de lourdes chutes.

– Ah, le voilà ! s’exclame Kelly avec un immense sourire.

Le visage du nouveau venu me dit quelque chose. Sans me quitter des yeux, il commence par faire la bise à Kelly. Je le reconnais enfin quand il se penche sur moi. À la lueur qui passe dans ses iris couleur océan, je sais qu’il a compris, lui aussi. Je lui adresse un sourire gêné. Je n’avais pas été franchement sympathique avec lui.

– Eh bien, tu as fini par arriver à destination !

C’est le premier jeune homme que j’ai croisé dès mon arrivée à Kapiwaru, celui qui m’avait proposé de me ramener en voiture après que j’ai raté mon arrêt de bus.

– Je te rassure, ça ne m’a pas pris quinze jours pour trouver cette maison.

Il éclate d’un rire chaud et joyeux.

– Vous vous connaissez ? s’enquiert la jolie blonde.

– Plus ou moins, répond-il.

– Pas du tout, répliqué-je au même moment.

Kelly nous dévisage tour à tour.

– OK, il va me falloir un décodeur, là.

– Elle était toute seule au bord de la route, à environ deux miles de Kapiwaru. J’ai proposé de la prendre. En voiture, s’empresse-t-il de préciser. Elle a refusé.

– Et elle a eu bien raison. On ne monte pas dans le véhicule d’un inconnu.

Tous deux commencent à se chamailler et je me surprends à sourire, amusée de leurs joutes verbales qui me rappellent celles que j’entretiens avec Samaï. Ou plutôt, celles que j’entretenais avant que je me souvienne du fait qu’il a une copine. Le genre de petit détail qui peut vous refroidir comme un glaçon.

– Je suis Seann, mais beaucoup de gens ici m’appellent simplement S, lance mon nouveau collègue en me tendant la main.

– Oh, comme Serena van der Woodsen !

– Non, intervient Kelly. C’est parce qu’on est sûrs qu’il est capable de retenir une lettre. Pour le reste, en revanche…

Je m’esclaffe, amusée de leur légèreté rafraîchissante.

– Et moi, je suis Adriana, mais tout le monde m’appelle Adi.

– Enchanté, Adi, et bienvenue en Australie. Tu verras, notre île, c’est le paradis sur terre.

– Je n’en doute pas !

Avec un sourire espiègle, il se débarrasse de son tee-shirt, dévoilant des abdominaux aussi bien formés que bronzés. Puis, il pose le vêtement sur la table du bar, ce qui agace Kelly.

– Berk, ramasse ton bout de tissu, surfeur ! L’hygiène, ça te parle ?

– Râleuse !

– Gamin !

Il s’éloigne en riant pour ouvrir la cabane qui sert d’école de surf.

– Vous êtes ensemble ?

– Jamais de la vie ! se récrie-t-elle

J’aurais pourtant juré le contraire…

– OK.

– On se connaît depuis l’enfance. Ça ferait bizarre, poursuit-elle, entêtée, ce qui ne fait qu’augmenter mes soupçons. Il faudrait vraiment que Seann soit le dernier mec sur terre pour que je m’intéresse à lui.

Piqué à vif, l’intéressé réplique vivement.

– Et moi, je n’aime pas les blondes.

– C’est pour ça que tes trois dernières conquêtes l’étaient ?

Je souris pour moi, amusée. Je sens que je ne vais pas m’ennuyer, ici. Les premiers élèves ne tardent pas à arriver, un groupe de six jeunes adultes. Après s’être assurée que je vais tenir le coup, Kelly part aider le moniteur. Je suis détendue, la plupart des clients ne se montrent pas difficiles. Ils viennent simplement ici pour passer un bon moment à la plage. Dès la fin du cours, qui a duré quarante-cinq minutes, elle revient me prêter main-forte. Nous avons une vingtaine de clients. Pas de quoi stresser, et ça nous permet de ne pas nous ennuyer.

– Tu sais ce que c’est un Flat white ? demandé-je, un peu perdue.

– C’est pour qui ?

Je désigne un couple de retraités qui grignotent chacun un sandwich au pain de mie. Elle est vêtue d’une robe d’été rouge avec des fleurs de monoï. Lui, il ne porte que des vêtements blancs. Avec sa barbe de la même couleur et la canne qui repose à côté de sa chaise, il me fait penser à John Hammond, le fondateur de Jurassic Park.

– Attends, je te montre.

Elle fait couler un expresso dans un verre immense qu’elle remplit ensuite de lait chaud. Pour l’Espagnole que je suis, amatrice de café noir et serré, c’est un sacrilège, mais je ne suis pas là pour juger les us et coutumes des habitants.

– Merci, Kelly.

Tandis qu’elle part servir d’autres clients, je prépare ma commande, après quoi je pose les deux verres sur un plateau et me dirige vers le couple de personnes âgées. Absorbés l’un par l’autre, ils ne remarquent pas tout de suite ma présence. L’amour qui se dégage d’eux ferait rêver tous les romantiques de ce monde. Moi, je les trouve charmants.

– Voilà votre Flat white. Bonne dégustation !

– Oh ! Pardon ! Je ne vous avais pas vue, s’excuse le retraité.

– Il faut dire que vous n’avez d’yeux que pour votre femme, répliqué-je avec un sourire.

Je pose les verres sur leur minuscule table.

– Merci, mademoiselle. Vous êtes nouvelle, à ce que je vois ?

– Oui, je viens d’arriver d’Europe, révélé-je sans dévoiler plus de détails.

– Oh, l’Europe ! s’extasie la jeune retraitée. Je rêve d’y voyager pour nos quarante ans de mariage, en février prochain !

Je me tourne vers son époux et lui adresse un clin d’œil. Comme beaucoup de maris, il ne saisit pas la perche que lui tend sa femme. Probablement qu’il ne la voit même pas !

– Monsieur, je crois qu’elle essaie de vous faire passer un message, lancé-je.

– Hein ? fait-il, l’air perdu.

Son expression étonnée est à la fois touchante et hilarante.

– Je ne suis pas médium, mais je pense avoir deviné que votre femme apprécierait l’idée d’un petit tour en Europe.

– Ah bon ?

L’inconnue et moi éclatons de rire et je retourne derrière le comptoir, protégée du soleil sous ma paillote. Kelly oscille entre l’école de surf et le bar en fonction des besoins, et moi, je me surprends à apprécier mon boulot. Certes, nous sommes loin du travail de mes rêves. Gamine, c’était l’astrophysique qui me tentait. Je dévorais les livres qui parlaient des étoiles, des planètes. À 8 ans, je connaissais par cœur la liste des soixante-quatre étoiles les plus brillantes, et leur distance en années-lumière de la Terre. Puis, suite à un « accident », mes lumières se sont éteintes quand j’ai perdu certaines facultés cognitives. En règle générale, je me tiens éloignée de tout ce qui touche aux maths, et quand je ne suis pas « en crise », j’arrive tout de même à conduire une voiture quand le volant est du « bon côté ». Et je ne suis pas malheureuse.

Comme il y a une accalmie des cours de surf, Kelly me rejoint. Nous sommes en train de discuter au sujet de nos séries préférées tout en essuyant les verres quand quelque chose gâche ma bonne humeur. Samaï et sa copine viennent de faire leur apparition sur la plage. Crispée, j’observe la rousse incendiaire qui se défait de son paréo. Avec sa chute de reins vertigineuse, ses jambes longues comme un vol Madrid-Sydney et sa poitrine à renvoyer Pamela Anderson au rang des petites joueuses, je n’ai aucune chance. Et puis, de toute manière, je n’ai pas envie de rivaliser avec elle. Samaï n’en vaut pas la peine. Un mec qui a une copine et qui se permet de flirter avec une autre ? Pas pour moi, merci.

– Tu as marché sur un oursin ? s’inquiète Kelly.

– Non. Pourquoi ?

– Parce que franchement, tu fais une drôle de tête.

Elle suit la direction de mon regard et tombe sur Samaï et sa copine.

– Rassure-moi, c’est fini la peur des roux, en Europe ? poursuit-elle.

Je ne me formalise pas de ses derniers mots. Je commence à prendre l’habitude des questions bizarres de Kelly.

– Absolument. Je te rappelle que les Weasley ont été créés par une Européenne. J.K. Rowling est anglaise.

– OK. Dans ce cas, pourquoi foudroies-tu du regard le fils de ta patronne et sa copine Nicole ?

– Longue histoire.

– J’ai tout mon temps. Et puis, ça ne fait pas vingt jours que tu as atterri en Australie. Alors ton histoire ne peut pas être longue. D’habitude, ce sont les mecs qui jouent sur la définition de ce mot et leurs sept pauvres centimètres se transforment en vingt comme par magie.

L’adorable blonde parvient à me faire rire, malgré tout. Je jette un dernier regard noir aux deux tourtereaux qui s’avancent vers l’océan en me disant que cette eau turquoise constitue tout de même le cadre idéal pour mourir noyé.

Jalouse, moi ? Même pas en rêve.

– Alors, tu me fais un résumé ?

– Il m’a embrassée alors que, comme tu l’as dit, il a une copine.

Kelly arque ses sourcils parfaitement épilés, l’air de ne pas saisir où je veux en venir.

– En Australie, même quand on est en couple, il est normal d’avoir beaucoup de copains.

– En Europe aussi. Mais en général, ce sont des copains « sans suppléments ». Pas de ceux qui se promènent en nuisette chez toi.

Même si je me suis promis de ne pas regarder, je jette néanmoins un œil au couple qui s’amuse dans l’eau. Elle vient de passer ses mains autour de son cou. Si elle glisse et qu’elle se rattrape mal, elle pourra le lui briser, malencontreusement.

– Attends, tu crois qu’ils sont ensemble ?

J’acquiesce, de mauvaise grâce.

– Oui. Il suffit de les voir. Et tu l’as dit toi-même, c’est sa copine.

Quand Kelly se tourne dans leur direction, Samaï repousse les bras de la rousse sculpturale.

– Sa copine dans le sens platonique ! Ça fait des années que Nicole essaie de mettre le grappin sur Samaï, qui résiste. Il la considère comme une amie d’enfance, elle en veut plus.

– Ils… ils ne sont pas ensemble ?

– Excellente déduction, l’Européenne.

– Mais alors, pourquoi ne m’a-t-il pas détrompée ?

Plusieurs scénarios défilent dans ma tête. Il a voulu m’embrasser – plus que m’embrasser, en fait – puis s’est rendu compte que je suis une fille compliquée. Alors, il a repris ses esprits. Il a voulu faire marche arrière et l’arrivée impromptue de Nicole est tombée à pic. Ça devait bien l’arranger que je me méprenne sur leur relation. J’ai un pincement au cœur. Je me sens déçue, piquée au vif.

– Rassurée ?

– Pas vraiment.

Tout en servant les clients, je ne peux pas m’empêcher de l’espionner. Seann va le saluer dès qu’il sort de l’eau pour s’asseoir sur une chaise longue. Ils ont l’air de bien se connaître tous les deux. J’imagine que c’est le cas pour une bonne partie des habitants de cette petite ville où le temps semble figé. Néanmoins, il y a quelque chose de distant dans l’attitude des deux hommes qui me met la puce à l’oreille. Ils ne se sont pas serré la main et la position de Samaï, bras croisés, droit comme un I, me conforte dans mon impression.

– Alors, cette première journée de boulot ? s’enquiert Kelly alors que nous nous apprêtons à fermer.

– Excellente, franchement. Les clients sont sympas, le cadre est idyllique… j’ai l’impression d’avoir trouvé un job de serveuse au paradis !

La jolie blonde m’offre un sourire avenant.

– Par contre, je t’avoue que je suis surprise que les Parker arrivent à vivre de cette école de surf et de ce bar. Certes, ce n’est pas vide, mais il n’y a pas foule non plus.

– Nitty a un autre job. Elle travaille à domicile pour une entreprise extérieure. Ceci n’est qu’un plus, fait-elle en désignant la plage. Un plus qui tient particulièrement à cœur à toute la famille.

Sentant que le sujet est sensible, je ne pose pas plus de questions. Je suis bien placée pour savoir qu’on ne dévoile pas ses secrets si facilement et à n’importe qui.

Seann et son sourire Colgate nous rejoignent et l’ambiance s’allège aussitôt.

– Qu’est-ce que tu fais, ce soir ? me demande-t-il.

– Euh, rien.

– Mauvaise réponse. J’organise une petite fête, chez moi. Tu es invitée. Et toi aussi, ajoute-t-il en se tournant vers Kelly.

– Allez, viens, insiste ma collègue. Ça te fera rencontrer du monde.

– OK. Seann, donne-moi ton adresse et j’appellerai un taxi.

– Un taxi ? Il n’en est pas question. Je viens te chercher. Je serai ton chauffeur.

– Son chauffeur pour aller où ?

Je sursaute en entendant la voix de Samaï et mon cœur se lance dans un sprint. Avec sa discrétion habituelle, je ne l’avais pas entendu arriver. Je constate que la rousse a disparu. Tant mieux. Si son arrivée me trouble, je m’efforce de rester professionnelle. Quant à lui, il évite de me regarder, restant concentré sur Seann.

Voyant le regard assassin que lui jette le fils de ma patronne, le beau surfeur se tend sans toutefois lâcher prise.

– Fête à vingt et une heures chez moi. Je viendrai chercher Adi.

– Pas la peine, je la conduirai, contre Samaï.

– Sérieusement ? Elle peut venir avec moi, tu n’as pas besoin de te déranger.

– Elle peut s’exprimer toute seule, puisqu’elle a une langue et qu’elle se trouve avec vous en ce moment, interviens-je sèchement.

Kelly s’esclaffe alors que les deux hommes se tournent vers moi avant de s’affronter à nouveau.

– Seann, je peux te parler ?

– Vas-y.

– En privé.

Ils s’éloignent un peu. J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends pas ce qu’ils se disent.

– Rassure-moi, ils ne vont pas s’entre-tuer ?

– Ça m’étonnerait, répond Kelly. Ce sont les meilleurs amis du monde depuis l’enfance.

Je me tourne à nouveau vers eux.

– On ne dirait pas. Vu de l’extérieur, ça a l’air un peu plus compliqué que ça.

Kelly hausse encore les épaules.

– Dieu a créé l’homme, mais il a oublié de nous fournir un mode d’emploi.

Je ris, amusée de sa trouvaille.

– Ce n’est pas tout à fait faux.

– En fait, leur amitié s’est un peu refroidie ces deux dernières années.

Pas un mot ne nous parvient et nous suivons le combat verbal des deux hommes comme on regarderait un match de tennis.

– Tu sais quoi ? C’est moi qui vais t’emmener à cette fête, et on va s’éclater ensemble.

– Ouais, excellente idée, Kelly. Merci.

– Je décrète que depuis l’invention des piles et du plastique, l’homme est tombé de son piédestal. On n’a plus besoin d’eux !

Nous éclatons de rire ensemble et poursuivons notre travail. Kelly s’occupe des rares clients restants tandis que je fais la vaisselle sans quitter les deux hommes des yeux. Seann lève les mains en l’air en signe de reddition et Samaï s’en va. Je ne le revois plus pendant tout le reste de mon service. J’aimerais savoir ce qu’ils se sont dit, connaître la nature de leur conflit. Mais ça ne me regarde pas, et je ne suis pas le genre de personne à poser trop de questions.

OceanofPDF.com