Beautiful Fighter

Kristen Rivers · Chapitre 4 sur 40

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Beautiful Fighter

Chapitre 4

 

J’entends ses clés dans la serrure et mon sang se glace. Papa est entré dans l’appartement. Au bruit que font ses pas hésitants dans le couloir, je comprends qu’il est ivre, et mon cœur s’arrête l’espace d’une ou deux secondes. En faisant le moins de bruit possible, je fonce dans ma chambre, ferme la porte et me glisse sous la couette, encore tout habillée, en priant les étoiles et les planètes pour que ce soir, il ne vienne pas décharger sa colère sur nous.

Mercure, Vénus, la Terre, protégez ma mère.

Véga, Sirius, Arcturus, couvrez-nous de votre poussière pour qu’il ne nous trouve pas.

Tout en récitant le nom de mes astres préférés, je compte ses pas. Il vient de dépasser la pièce qu’il partage avec maman. Pour ce soir, elle est sauvée. La gorge serrée, je poursuis ma prière.

Mars, Jupiter, Neptune…

Et le grincement sinistre de ma porte me rappelle qu’il n’existe aucun corps céleste assez grand pour me sauver du diable en personne.

C’est mon propre hurlement qui me réveille. Ce matin, je suis assise sur un lit qui ne ressemble en rien à celui que j’occupais quand j’étais enfant, et la porte de ma chambre est toujours fermée. Dieu merci, ce n’était qu’un cauchemar !

En revanche, l’énorme bestiole qui repose sur ma table de nuit, elle, m’a l’air bien réelle. Si je ne rêve pas, il s’agit d’un koala ! J’ignore si ces animaux sont gentils, agressifs ou complètement fous, alors j’ébauche un brusque mouvement de recul. Effrayé, le marsupial pousse un cri à mi-chemin entre le grincement d’une porte et les pleurs d’un bébé. Alors je hurle aussi, parce que je n’ai pas envie de finir ma vie dans le ventre d’un koala, aussi mignon soit-il !

Je bondis hors du lit, brandissant devant moi la première chose qui se trouve à portée de main. Qui a dit qu’un short en jean ne pouvait pas être considéré comme une arme de destruction massive ?

La porte s’ouvre soudainement et Samaï déboule dans ma chambre, les yeux alertes, le visage inquiet. Bien que je n’apprécie pas le fait qu’il se soit introduit dans mon espace personnel, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, puisque j’ai crié. Il avance doucement, en position d’attaque, mais quand il découvre la présence de la bête poilue sur ma table de nuit, son expression s’adoucit.

– Georges !

Je jette un œil discret à mes jambes nues. Pas de pilosité apparente. Il ne peut décemment pas m’affubler d’un nom d’homme. Ou alors, c’est une façon australienne de dire bonjour ? Ces gens sont tellement bizarres que ça ne m’étonnerait même pas !

– Moi, c’est Adriana. Et bonjour quand même.

Mais alors que je m’attends à ce qu’il chasse mon ennemi poilu, il lui tend les mains. Le marsupial lève ses deux bras en l’air. Avec bienveillance, Samaï le prend par les poignets et le soulève légèrement. C’est alors que « la bête féroce » se love tendrement contre lui. Et contre toute attente, je fonds comme un marshmallow placé sur les grilles d’un barbecue. C’est peut-être un peu cliché, mais je n’imaginais pas qu’un boxeur serait capable d’autant de douceur. Je me ressaisis et remets mon masque de cynisme, un mécanisme de défense pour paraître moins vulnérable.

– Tu lui as même donné un nom ? C’est n’importe quoi.

– C’est justement pour ça que c’est génial. Et il a deux noms. Georges Boomerang.

L’animal produit une sorte de grincement.

– Oh, il ne faut pas l’écouter, Boomerang, lui répond Samaï. Elle est un peu bizarre.

– Tu as un koala, comme animal de compagnie ? Et tu dis que moi, je suis bizarre ?

– Boomerang n’est pas un animal de compagnie. Il est libre. Il vit dehors, dans les arbres, et n’entre dans la maison que si ça lui chante.

Je me garde d’émettre le moindre commentaire. Pour moi, la liberté est l’une des valeurs les plus importantes. Si le boxeur est en mesure de respecter ça, alors je n’ai rien à redire. Je ne supporte pas de voir les animaux enfermés dans une cage. Et les humains emprisonnés, encore moins. Sauf mon ex.

Le koala remue et Samaï se baisse pour le laisser descendre. Tranquillement, Boomerang s’en va, nous laissant seuls.

Nos yeux se croisent, nos regards s’aimantent. J’ignore ce qu’il arrive à lire en moi. Quand ses prunelles quittent mon visage pour descendre plus bas, je tire machinalement sur mon tee-shirt, même si cela ne cache pas grand-chose. Ma peau se hérisse, mais je n’ai pas froid. C’est même plutôt le contraire. Ses prunelles parcourent mes jambes nues, puis reviennent se vriller aux miennes.

– Habille-toi. Nous allons en ville.

– Quoi ?

– Tu préfères venir à moitié nue ?

Je secoue vivement la tête.

– Donne-moi dix minutes.

Un quart d’heure plus tard, je trouve le salon vide.

– Par ici ! appelle-t-il.

Ce petit jeu de piste me fait sourire, mais quand je le découvre dans la cuisine devant une assiette pleine qui m’est destinée, je fais la grimace.

– Tu ne quitteras pas cette maison avant d’avoir avalé un petit déjeuner digne de ce nom.

– Sérieusement, tu crois que tu peux me donner des ordres ?

– « Un conseil » serait une qualification plus adéquate. En Australie, nous mangeons énormément au réveil, nous picorons à peine à midi, et nos dîners sont copieux. Je te conseille de bien manger si tu ne veux pas mourir d’inanition d’ici ce soir.

– Et si je refuse ? demandé-je, juste pour la forme.

Comme beaucoup d’Espagnols, j’ai pour habitude de sauter le petit déjeuner pour grignoter plus tard dans la matinée. Mais cette assiette pour le moins particulière commence à me faire de l’œil. Après tout, ça fait plus de vingt-quatre heures que je n’ai rien avalé.

Sous son regard inquisiteur, j’engloutis l’avocat, les œufs, la feta, et le poivron.

– Merci, c’était délicieux. Tu manges ça tous les jours ?

– Avec des proportions variables, mais oui, c’est plus ou moins ça. J’ai besoin d’une alimentation spéciale en raison de mes pratiques sportives.

Involontairement, mes yeux se posent sur son torse, dont le tee-shirt laisse aisément deviner la forme de ses muscles. Je passe également en revue ses biceps tendus, et descends vers ses jambes, cachées sous la table. Lorsque je remonte sur son visage, je constate à la lueur malicieuse qui illumine ses iris d’ambre qu’il m’a surprise en train de le mater. Je détourne le regard, terriblement mal à l’aise. Il m’attire, c’est un fait, et je serais bête de ne pas l’admettre. Pour autant, ce n’est pas parce qu’il me plaît que je peux m’autoriser à céder à mes envies. Je dois me reprendre !

– Oui, les protéines, c’est primordial, ponctué-je avec nonchalance.

Sans lui laisser le temps d’enchaîner, je me lève et fais la vaisselle. Après cela, nous sortons de la maison. Et pour la première fois, j’ai la chance d’apercevoir l’incroyable jardin qui nous entoure. Hier, avec la pluie qui s’abattait sur moi, je ne voyais rien, mais aujourd’hui, c’est une autre histoire.

Ici et là se dressent des bosquets d’eucalyptus dont les cimes s’élèvent vers les cieux. Leurs feuilles dégagent un parfum capiteux qui m’emplit les narines. Un banc de cacatoès s’élève en criant, et lorsque leurs piaillements joyeux se taisent, j’entends le ressac.

– Votre propriété donne sur la mer ?

Samaï affiche un sourire moqueur, et je m’attends au pire.

– Oui, c’est plus pratique quand on a une école de surf. On a essayé d’enseigner ce sport aquatique dans la piscine. Ce n’était pas pareil.

Je m’esclaffe sans le vouloir en imaginant la scène. Finalement, ce boxeur est capable de faire de l’humour !

– Allez, viens. On ira à la plage cet après-midi.

Je le suis jusqu’au garage. À ma grande surprise, sa voiture n’a rien de luxueux. Elle est spacieuse, mais simple. Alors qu’il va glisser la clé dans la serrure, je la lui prends des mains.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te laisser conduire.

– Rends-moi mes clés !

Je cache le précieux sésame dans mon dos et m’adosse contre sa portière en lui souriant avec insolence.

– Quelles clés ?

– Adi…

– Adriana.

– Adi…

Je pousse un soupir. Je capitule pour l’emploi de mon surnom, mais pas pour les clés. Il me défie du regard, s’attendant sans doute à m’intimider. S’il croit pouvoir m’amadouer, c’est qu’il ne me connaît pas !

– Va pour Adi. Mais je conduis.

– Même pas en rêve.

– Tu as peur que je conduise mieux que toi ?

Je ne lui dirai pas que ça ne risque pas. La conduite n’est pas mon fort, et si je tiens à rouler aujourd’hui, c’est uniquement parce que sa jambe n’est pas entièrement remise, et qu’il en a besoin pour appuyer sur les pédales.

– Je n’ai peur de rien ni de personne, fait-il en s’avançant d’un pas.

– Ne me touche pas, l’avertis-je.

– Je n’en ai pas l’intention.

Il fait un deuxième pas, puis un troisième. Mon cœur s’accélère. Un quatrième. Son souffle balaie mon visage. Je me retiens de respirer pendant quelques secondes pour ne plus sentir son parfum enivrant. Un cinquième. Mes mains moites se resserrent autour des clés. Un sixième. Nos corps se frôlent. Et j’ai l’impression que ce petit millimètre qui nous sépare n’est constitué que de lave à l’état liquide.

Nos bouches sont si proches que je pourrais l’embrasser d’un simple mouvement. Est-ce que j’en ai envie ? Oui. Est-ce que c’est raisonnable ? Non. Mais, que peut la raison face à des millions de cellules et d’hormones en ébullition ?

C’est tout ce que tu es, Adi ? Des millions de cellules et d’hormones en ébullition ? Tu vaux mieux que ça ! Résiste !

Et alors que je lutte pour ne pas lui céder, il se dégage en un éclair, me laissant seule avec mes doutes et ma frustration.

– Finalement, je vais te laisser conduire, fait-il avec un sourire en coin.

Je ferme les paupières et compte jusqu’à dix, le temps de me calmer. Cet homme va me rendre folle, je n’ai aucun doute là-dessus. Je le regarde contourner la voiture pour rejoindre le côté passager. Sans cette claudication liée à sa blessure, il aurait une démarche de mannequin. Je le sens à sa manière de se déplacer. Je déverrouille les portières et m’installe du côté conducteur.

– N’oublie pas. Ici, en Australie, on roule à gauche.

– Je ne l’avais pas oublié, grogné-je.

La seule chose qui me retient de croiser les doigts pour me porter chance, c’est que je dois les serrer autour du volant. Après une première tentative ratée, je parviens à démarrer. Nerveuse, je me mords les lèvres et fronce les sourcils, entièrement concentrée sur la route.

– Tu es sûr que je ne risque pas d’écraser Boomerang ?

– Il est probablement sur une branche d’eucalyptus en train de se goinfrer de feuilles, alors vas-y, il est hors de danger.

Puis, au bout d’une ou deux dizaines de secondes, il ajoute :

– Merci de t’inquiéter pour lui.

Je hausse les épaules pour lui faire comprendre que c’est normal. Quand je vivais en Espagne, Emilia, ma meilleure amie, m’a présenté une de ses copines. Nita. Cette jeune fille s’était vraiment engagée pour la cause animale. Elle a réussi à me sensibiliser et, même si je ne partage pas l’intensité de son idéologie, j’essaie néanmoins de faire attention aux créatures qui m’entourent. On n’a qu’une planète, après tout.

Mon stress grandit lorsque nous quittons la propriété. En empruntant la route qui mène au centre de Kapiwaru, je fais attention à tous les panneaux de signalisation, à toutes les voitures qui passent. Je suis tellement crispée que les jointures de mes doigts blanchissent. Et si un film de transpiration commence à recouvrir mon front, je ne l’essuie pas parce qu’il est hors de question que mes mains lâchent le volant.

– Ça va ? Tu respires encore ?

– Pourquoi ne respirerais-je pas ?

– Parce que tu ressembles à une lycéenne sur le point de passer ses examens.

J’aimerais me tourner vers lui pour le fusiller du regard, mais j’ai l’impression que si je quitte la route des yeux, je n’arriverai plus à maîtriser la situation.

Je déteste conduire. En Espagne, j’arrive encore à donner le change, mais ici en Australie, où ils roulent à gauche, je perds tous mes repères.

Le fait d’avoir obtenu le permis tient du miracle. Bon, c’est aussi parce que je suis allée le passer dans un village reculé où le seul être vivant que j’ai croisé sur mon chemin était une chèvre. Je suis incapable de me repérer correctement dans l’espace. Ce n’est pas très accentué, mais ce handicap me fait paniquer quand je suis en voiture.

– Attention ! s’écrie Samaï.

Je me rends compte que je vais emprunter le rond-point à l’envers et je donne un gros coup de volant afin de me remettre dans la bonne direction. J’inspire profondément et tâche de me détendre, sans quoi je vais finir par provoquer un accident.

– Où est-ce que tu l’as eu, ton permis ? Dans un Kinder surprise ?

– Non, dans une piñata, le jour de mes 8 ans, répliqué-je, pince-sans-rire.

– Alors, laisse-moi te dire que tu n’as pas beaucoup progressé depuis.

Un léger sourire se dessine sur mes lèvres. Nos joutes verbales m’aident nettement plus à me détendre que les exercices de respiration que j’ai appris auprès d’Emilia. Je m’autorise même à jeter un œil aux bâtiments qui nous entourent. Ça y est, nous sommes en ville.

– Gare-toi là, devant cet immeuble. Je tiens à ma vie.

– Froussard.

– Réaliste serait un mot plus adapté.

Je ne l’écoute déjà plus. Les créneaux, c’est ma bête noire. Je me mords la lèvre inférieure, fronce les sourcils et concentre toute mon attention sur les mouvements à faire. Je crois m’en sortir avec brio quand un « ploc » me prouve le contraire.

– C’était quoi, ça ?

Samaï lève les bras en signe d’innocence. Je crains le pire ! Notre véhicule enfin immobilisé, je me hâte de sortir pour constater les dégâts. Le phare arrière gauche est amoché. Ou alors, c’est le droit. En tout cas, il y en a un qui gît en morceaux sur le sol. Devant moi se tient le principal suspect. Ou du moins mon meilleur complice, car après tout, c’est moi qui étais au volant.

– Oh non ! J’ai percuté un lampadaire !

– Ne t’inquiète pas, je pense qu’il a survécu.

Je me confonds en excuses. J’ignorais que je connaissais autant de mots pour exprimer ma culpabilité. Je lutte pour ne pas montrer combien je suis terrifiée. Beaucoup de mecs vouent une sorte de culte à leur voiture. Si Samaï réagissait de manière disproportionnée parce que j’ai abîmé la sienne ?

– Je… je peux payer les dégâts. Enfin, pas tout de suite, mais dès que vous m’aurez versé mon prochain salaire, on peut déduire cette somme et…

Je bondis quand Samaï attrape mes poignets pour m’empêcher de gesticuler, un mouvement incontrôlable lié à un passé régi par la violence.

– Chut, Adi. Ce n’est pas de ta faute.

Sa peau brûle contre la mienne. Je me dégage. Je ne baisse jamais la garde. Pourtant, il a réussi à me toucher. Mais ce n’est pas ce qui me surprend le plus.

– Tu ne vas pas me hurler dessus ?

Mon ex s’emportait pour moins que ça. La première fois qu’il m’a frappée, c’est parce que j’avais mis une jupe. La deuxième, parce qu’il trouvait mes œufs trop coulants. La troisième, parce que j’étais allée à la mer et que j’avais du sable sur mes pieds. C’était mon premier et unique coquard. Après cela, il a compris qu’il ne devait plus jamais laisser de marques aux endroits visibles. Et moi, j’ai arrêté de compter les coups.

– Tu crois que le phare se réparerait comme par magie si je me mettais à gueuler ?

– Non. Mais je suis quand même désolée.

– De quoi ?

Je ne réponds pas tout de suite, parce que ma bouche refuse de coopérer. J’ai eu tellement peur qu’il réagisse par la violence que j’ai vraiment du mal à reprendre mes esprits. Samaï le sent peut-être, parce qu’il m’adresse un sourire rassurant, qui m’indique que je n’ai aucune raison de le craindre.

– Je ne sais pas comment se passent les choses en Europe, poursuit-il sur un ton amusé, mais l’Australie est un pays sauvage. On a des varans, des crocodiles, et même des lampadaires complètement dingues qui attaquent les jolies filles qui essaient désespérément de se garer.

Encore une fois, il dit qu’il me trouve belle. Je me surprends à apprécier les papillons qui s’éveillent dans mon ventre. Sa plaisanterie a le don de faire retomber la pression. Ses iris dorés observent mon sourire comme si c’était la chose la plus précieuse sur terre, et mon cœur rate un battement ou deux. Effectivement, il me regarde comme s’il me trouvait jolie. Je sais que je ne suis pas vilaine à regarder, mais mon père et mon ex m’ont mis tellement de saletés dans la tête que les compliments me font toujours un effet bizarre. Surtout ceux venant d’un homme comme Samaï.

– Alors, puisque les poteaux en tous genres ont cette fâcheuse tendance à agresser les jolies filles, je conduirai au retour.

J’affiche mon sourire le plus espiègle.

– Dans tes rêves, Samaï.

Il fronce les sourcils, si bien que ses yeux ne sont plus que deux meurtrières.

– Inconsciente.

– Matérialiste.

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