Beautiful Fighter
Chapitre 20
– Stressée ?
– Parce que ta mère veut nous voir tous les deux ? Pas du tout, tiens !
Il m’offre un irrésistible sourire en coin auquel je réponds par la pareille.
– Ne t’en fais pas, si elle a préparé un petit déjeuner, ça veut dire qu’elle ne va pas te manger toute crue, aussi délicieuse sois-tu.
– Charmeur !
– Je ne dis que la vérité.
Nitty est une femme adorable. Chaque fois que je l’ai vue, elle s’est montrée d’une gentillesse infinie à mon égard. Après tout, elle m’a embauchée alors qu’il y avait des personnes nettement plus qualifiées que moi pour s’occuper de son fils. Mais sa bonté n’enlève rien au fait qu’elle est un fin stratège. Quand elle veut quelque chose, elle sait se donner les moyens de l’obtenir. Il suffit de voir comment elle s’y est prise pour que nous nous rendions à Moreton Island. Si l’idée venait de Seann, c’est elle qui a tout manigancé. Dans un but louable, certes. Et si elle apprenait la liaison que j’entretiens avec Sam et qu’elle décidait de me virer ?
La maison de Nitty est magnifique. Il s’agit d’une pagode comme celle de son fils, mais celle-ci a un petit plus indéfinissable qui la rend unique. Avec son jardin exotique, on se croirait dans sa Thaïlande natale, du moins telle qu’elle est présentée sur les cartes postales. J’appuie sur la sonnette et me tiens droite comme un I.
Aussitôt, un sourire joyeux se peint sur les traits de la jolie Thaïlandaise.
– Oh, oh, je crois que vous avez des choses à me dire, vous deux !
À l’intérieur, il règne une odeur alléchante.
– J’en ai pour une minute. Sam, tu lui fais le tour du propriétaire ?
Ce n’est pas une question, mais un ordre lancé par Nitty avant de disparaître en direction de ce que j’imagine être la cuisine. Sous ses airs doux, cette femme est quelqu’un de déterminé. Je l’adore.
– Il fait vraiment bon, ici, commencé-je.
– C’est une astuce thaïlandaise qui réside dans la présence d’un flux d’air permanent.
Il me montre les nombreuses ouvertures dans la bâtisse, et qui me plaisent tout de suite. Moi qui déteste être entièrement enfermée, je trouve un certain réconfort dans l’agencement de cette pagode sur pilotis. La décoration, elle, est somptueuse. Meubles en rotin directement importés d’Asie, présence de nombreux autels débordant de fleurs en l’honneur de Bouddha… La maison de Sam est à son image : un délicat mélange d’Orient et d’Occident. Celle de sa mère me donne carrément l’impression de m’être perdue en Asie. Ce dépaysement est enchanteur.
Enfin, nous arrivons à l’escalier, dont le mur est orné de cadres photo. Le premier cliché qui m’interpelle est celui d’une très belle fille asiatique dont les traits me sont familiers. Elle pose sur une plage à l’eau turquoise qui a tout d’un véritable paradis sur terre.
– C’est ta mère ?
– Oui. C’était avant de s’installer en Australie, dans son village natal.
– Ça ne lui manque pas trop, la Thaïlande ?
– Beaucoup. Elle s’est souvent demandé si elle n’allait pas y retourner, mais maintenant, elle a sa vie ici.
Sur un autre cadre, on distingue deux petits garçons armés de gants de boxe. Ils ne sont pas sur un ring, mais dans une chambre d’enfant. Vu le bazar qui y règne avec une chaise renversée et des coussins éparpillés un peu partout sur le sol, j’imagine qu’elle a dû servir de champ de bataille.
– Oh ! Ne me dis pas que c’est toi et Seann, là !
Il rit en hochant la tête.
– On avait 8 ans. Il s’est pris une sacrée raclée.
– Ça ne m’étonne pas de toi !
– Flatteuse.
– Uniquement pour obtenir ce que je veux.
Là-dessus, je me hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Mon cœur bat plus vite quand il répond à mon baiser, et une nuée de papillons s’éveille dans mon ventre. Je me force à me séparer de lui. Nous sommes chez sa mère. Il n’est pas question que nous nous envoyions en l’air dans l’escalier alors qu’elle pourrait débarquer à tout moment.
– Il voulait aussi devenir boxeur ?
Il faut quelques secondes à Sam avant de pouvoir acquiescer. Je devine que pour lui aussi, la température grimpe à une vitesse folle dès que nous sommes l’un près de l’autre. Ce magnétisme qui règne entre nous, je suis incapable de l’analyser, mais il est tellement intense que j’en perds mes mots.
– Il était moins bon que toi, alors il a laissé tomber, c’est ça ?
Ma plaisanterie meurt quand la lueur dans ses yeux s’éteint.
– C’est son enfoiré de père qui l’a fait changer d’avis. Il avait d’autres plans pour lui.
Je me souviens que Seann est surfeur.
– Un papa champion de surf un brin mégalo ?
– Non. Juste un connard de première.
L’air se coupe dans mes poumons tant ma surprise est importante. Comment sommes-nous passés du flirt bon enfant à une ambiance glaciale ? La prochaine fois qu’on me fera prendre un vol supersonique entre l’Australie et le fin fond de la Sibérie, ça serait bien de me prévenir.
– Ce qui veut dire ?
– Ce qui veut dire que tu es serveuse dans un bar de plage, pas inspectrice de police. Tes questions, tu te les gardes pour savoir si tes clients veulent leur boisson avec ou sans glaçons.
La seule chose qui me retient de lui flanquer une gifle, c’est que j’abhorre toujours autant la violence, même si j’ai appris à me battre. Je reste bouche bée, vibrante de colère, tandis que Samaï tourne les talons.
Trop énervée pour le suivre, je reste à observer les autres cadres. Je ne veux pas faire de peine à Nitty, parce que je l’apprécie, sans quoi je claquerais la porte. Des années durant, j’ai supporté les colères d’un enfoiré sans me plaindre. Il n’est pas question que Sam remette le couvert. Plutôt mourir que d’être soumise un jour de plus.
Je prends juste quelques minutes avant de descendre au salon. Si je me retrouve en face de Samaï tout de suite, je sais que j’aurai du mal à calmer ma colère. L’un des portraits affichés attire mon regard. Je n’ai pas besoin d’explications pour deviner qu’il s’agit du père de Sam. Le boxeur est un métis qui tient un peu plus de l’Orient que de l’Occident, mais je constate néanmoins qu’il a hérité un certain nombre des traits de son père, notamment l’incroyable couleur dorée de ses iris. Pourquoi n’est-il plus dans le coin ? Il ne doit pas s’agir d’un divorce, sans quoi ces photos ne seraient plus affichées. Je conclus à un décès, sans en avoir réellement la certitude. Et si la curiosité me brûle de l’intérieur, je respecte trop cette famille pour venir leur poser des questions indiscrètes. Et puis, j’ai appris la leçon…
– À table !
Je m’arrache à mon état contemplatif pour rejoindre les Parker, assis l’un en face de l’autre. Samaï lève les yeux en me sentant approcher et les détourne aussitôt. Je m’installe à côté de lui, là où est disposée mon assiette, plus que jamais consciente de la distance qui nous sépare. La table en bois d’acajou est déjà pleine de victuailles.
– Oh, je ne vous ai même pas aidée à servir tout ça !
– C’est mon fils qui a mis la table. Ça lui fera des pieds ! Ici, pas de sexisme, les hommes doivent mettre aussi la main à la pâte.
J’acquiesce vivement et m’installe.
Le petit déjeuner est gargantuesque et, surtout, très éloigné de ce que l’on trouve sur les tables européennes le matin : du riz parfumé, de la salade, de la viande, et beaucoup de fruits. C’est tellement bon que ça se mange même sans faim !
Sam et moi n’échangeons pas un mot au cours du repas. Notre attitude n’a rien à voir avec celle que nous avions en arrivant ici. Tout en parlant de choses légères, Nitty n’en perd pas une miette. Je vois bien qu’elle étudie notre gestuelle et je me demande bien ce qu’elle s’imagine.
Lorsque mon ventre est prêt à exploser, je me mets debout pour aider à débarrasser la table.
– Sam, tu pourrais aller changer l’ampoule de la salle de bains ?
Samaï se lève à son tour sans que nos regards se croisent.
– Tu as dû te demander pourquoi je t’ai choisie, toi plutôt qu’une autre, quand je t’ai engagée.
– Je l’avoue, oui. Je n’ai jamais terminé ma formation de kiné, et pour ce qui est des serveuses, j’imagine qu’il y en a un paquet à recruter localement.
La belle Thaïlandaise hoche la tête.
– Certes, mais j’ai senti quelque chose de spécial en toi.
Je souris tout en me baissant pour disposer les assiettes sales dans le lave-vaisselle.
– Et vous ne m’aviez même pas encore vue en vrai.
– Absolument. Mais comme le disait un certain écrivain, on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. En lisant ton annonce dans la rubrique de recherches d’emploi, j’ai su que tu étais la bonne pour mon fils.
À ces mots, mon émotion devient trop forte. Impossible à gérer. Je me redresse pour regarder cette femme si généreuse droit dans les yeux. Je lui dois la sincérité.
– Écoutez, je vous apprécie vraiment, alors je ne veux pas que vous vous fassiez de fausses idées sur Sam et moi. À l’heure actuelle, je ne sais même pas ce que nous sommes l’un pour l’autre. Et même si entre nous, ça devenait réellement sérieux, ce qui m’étonnerait, je pense que vous ne voudriez pas de quelqu’un comme moi pour votre fils. Je ne suis pas celle que vous croyez. La seule chose que j’avais de spécial, c’était une capacité hors norme à la soumission. Et même ça, je l’ai perdu.
À ma grande surprise, la douce Asiatique capture mon visage entre ses mains. Ses yeux en amande sont emplis de compassion et d’amour. Je me sens comprise, et ça me fait un bien fou.
– Je vois bien que tu as traversé le désert, mais à présent ton calvaire est terminé. Tu as mené un combat contre un monstre, et tu l’as vaincu, mais on t’a tellement appris à te dénigrer que tu ne le vois pas encore. Mon fils a de la chance de t’avoir dans sa vie.
Je lui souris tristement.
– Pourtant, il ne veut rien partager avec moi.
Ma colère resurgit au souvenir de ce qui s’est passé tout à l’heure quand nous étions dans l’escalier.
– Quand tu le vois aujourd’hui, tu te dis sûrement que tout lui réussit. Pourtant, je peux t’assurer que la vie ne l’a pas épargné, surtout ces dernières années. Il a perdu l’habitude de faire confiance. Si je peux te donner un conseil, c’est celui-ci : donne-lui du temps, et donnez-vous une chance. L’amour ne frappe pas toujours deux fois à la même porte.
Mes joues s’empourprent lorsque j’entends ses derniers mots.
– Je vous promets d’essayer, soufflé-je.
– Merci, ma petite fée.
Mon cœur se serre. Ma mère était la seule à me donner ce petit nom si tendre. Comme je sens mes yeux s’humidifier, je m’enfuis comme une voleuse, comme je l’ai toujours fait.
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