Beautiful Fighter
Chapitre 2
Selon mes calculs, je suis à moins de trois cents mètres de la propriété de mes employeurs quand l’orage éclate. Pourtant, il faisait beau quand le bus m’a déposée, il y a une heure ! La pluie s’abat sur moi comme un dense rideau, m’empêchant de voir ce qui se trouve devant mon nez. Il ne me faut que quelques secondes pour me retrouver complètement trempée.
Les trombes d’eau ne me permettent pas d’avoir une vision claire de la maison, mais d’après ce que je vois, son architecture semble inspirée de l’Asie. Je n’ai pas vu d’autres bâtiments autour. Quand j’avais fait des recherches sur Google Maps avant mon départ, j’avais constaté que les habitations de ce quartier étaient espacées entre elles d’une cinquantaine de mètres.
Le tonnerre gronde à l’instant où mon index appuie sur la sonnette. Sinistre façon de démarrer ma nouvelle vie ! Dans un premier temps, il ne se passe rien. Protégée sous le porche, je patiente. Ou plutôt, je ronge mon frein, parce que je ne suis pas rassurée. Commencer mon séjour en Australie par un coup de foudre, au sens littéral, ne me fait pas rêver. Quand je commence à trouver l’attente assez longue, je sonne à nouveau de manière plus insistante cette fois. L’orage, qui ne s’est toujours pas arrêté, a peut-être fait sauter les plombs, réduisant la sonnette au silence ? Alors j’abats mon poing sur le bois, de plus en plus fort. Enfin, j’entends des pas derrière le battant, ainsi que des murmures.
– Qui est là ? lance une voix d’homme.
– C’est Adi. Adi Aguilar ! me présenté-je en criant pour qu’on m’entende de l’intérieur.
Ma réponse ne suscite pas la moindre réaction.
– C’est Adi Aguilar, grelottante, trempée et bientôt enrhumée si vous n’ouvrez pas cette porte !
Enfin, le battant s’écarte, et ce que j’aperçois me laisse sans voix.
Tout d’abord, ce sont des abdominaux et des pectoraux super bien dessinés, de ceux qu’on ne voit que dans les films ou dans les pubs pour salles de sport. Mais c’est aussi un visage de ceux que l’on n’oublie pas. Des lèvres pleines, ourlées, des traits fins, et une paire d’yeux qui vous ensorcellent en sondant jusqu’aux tréfonds de votre âme. En amande, comme ceux des Asiatiques, ils sont d’une chaude couleur noisette, un peu ambrée, et ce mélange surprenant est d’une beauté incroyable.
Il penche la tête et m’adresse un sourire en coin. Mes orteils sont tout recroquevillés, mon ventre est à l’envers, et ma gorge est sèche comme le Grand Désert de l’État de Victoria, pour ne citer que celui-là. Moi qui suis peu réactive envers les hommes, je suis surprise de ce que celui-ci provoque en moi. Je m’efforce de me reprendre.
– Bonjour, fait-il en tendant la main vers moi.
Alors que je m’apprête à répondre, une rousse aux cheveux flamboyants, à peine couverte d’une simple nuisette, fait son apparition.
– C’est qui, celle-là ? crache-t-elle.
La nouvelle venue détaille mes genoux écorchés, mes baskets sales, mon tee-shirt tie-dye involontaire, et ma tignasse trempée qui me colle au visage. Je n’aime pas le fait qu’elle me dévisage de manière si hautaine et la trouve tout de suite antipathique. Elle doit décider qu’avec cette dégaine, je ne constitue pas une menace, car elle se détend ostensiblement.
Quant à moi, je reprends une contenance normale. Mes orteils se décontractent, mon ventre se remet à sa place et ma gorge retrouve son usage.
– C’est Adi Aguilar, grelottante, trempée et bientôt enrhumée, l’informe le jeune homme.
Je n’apprécie pas cette manière de parler de moi comme si je n’étais pas là, surtout de façon moqueuse, aussi je me tourne vers lui pour le toiser.
– Pour toi, ce sera Adriana, asséné-je froidement.
– D’accord, Adi, fait-il d’une voix chaude, accompagnée d’un sourire mutin.
Je le connais depuis moins d’une minute et il me tape déjà sur le système ! Ça commence bien…
– Je suis Adriana. Je suis ici pour mon travail. J’ai été embauchée…
Entendant la raison qui me pousse à me pointer sur le seuil de leur maison, la rousse flamboyante est rassurée. Non, je ne suis pas une conquête de son homme. Et je ne risque pas de le devenir. Sans me laisser le temps de finir ma phrase, comme si ce que j’avais à dire comptait pour du beurre, elle se hisse sur ses pieds nus pour déposer un rapide baiser au coin des lèvres de son compagnon.
– Je file. J’ai oublié que j’avais un cours d’équitation ce matin.
Du moment que tu t’en vas, tes excuses seront les miennes.
Là-dessus, elle chausse ses bottines et s’en va. Finalement, ce n’était pas une nuisette, mais une robe aussi courte que fine. Et bien sûr, dès qu’elle met un orteil dehors, il s’arrête de pleuvoir et le tonnerre cesse de gronder. Comme si Dieu en personne n’osait pas la contrarier. Je présume qu’elle est le genre de fille à qui tout sourit.
Je me tourne vers l’inconnu, et lui adresse mon expression neutre la plus professionnelle. Je suis épuisée et je ne rêve que de dormir.
– Tu me fais entrer ?
– Pourquoi ?
– Eh bien, parce que je risque d’avoir un peu de mal à travailler de dehors. Mais si tu veux que je m’occupe de ton fils exclusivement sur le seuil de ta maison parce que c’est une singulière tradition australienne, je veux bien me plier aux us et coutumes de ton pays du moment que la paie est constante.
– Quel fils ? fait-il en fronçant les sourcils.
– Euh… le tien…
Non ! Ce n’est pas possible. Cet homme ne peut pas avoir oublié sa progéniture, tout de même ! J’essaie discrètement d’évaluer son âge. Je lui donnerais un peu plus de 25 ans. Il peut très bien être père d’un petit en bas âge, non ?
Mais quand il me fixe, l’air parfaitement hébété, je devine qu’il y a anguille sous roche. Une boule d’angoisse se forme dans mon ventre. J’ai traversé la moitié du monde pour trouver ce boulot loin de l’Europe, il n’a pas intérêt à me compliquer les choses maintenant ! Quand l’homme qui me fait face commence à s’exprimer, sa voix a perdu toute chaleur.
– Aux dernières nouvelles, je n’ai pas de fils. Et si, toi, tu prétends le contraire, je te prie de déguerpir, parce que je ne te donnerai pas un rond. Je suis tout de même en état de me rappeler avec qui j’ai couché, et je suis certain de n’avoir jamais rien fait avec toi.
Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise et mes bras, que j’avais croisés sur ma poitrine, tombent le long de mes hanches. Il avance d’un pas, comme s’il voulait me chasser. C’est ce qui me permet de me reprendre en main et de ne pas me laisser faire.
– Tu m’accuses de venir ici pour te faire croire que je porte ton enfant, c’est ça ?
Ma voix claque comme un coup de fouet.
– Parce que tu as d’autres raisons de te trouver sur ma propriété ?
Les sourcils froncés, il avance d’un autre pas. Je ne recule toujours pas. J’essaie de me calmer. M’emporter contre mon nouvel employeur ne m’apportera rien de bon. J’ai besoin de ce travail pour rester en Australie. Ce n’est pas seulement primordial, c’est vital ! Je redresse ma colonne pour paraître plus grande que je ne le suis et visse mes poings sur mes hanches.
– Oui. J’ai été embauchée pour travailler ici. Et dans l’intitulé du poste, il est écrit que je dois m’occuper de l’enfant de la famille.
Les iris couleur noisette s’arrêtent longuement sur mon visage, parcourent mon corps, me faisant rougir, avant de revenir à mes prunelles.
– Je crois que j’ai compris. Entre.
Je retiens de justesse un « ce n’est pas trop tôt », et pousse mon barda à l’intérieur. Mes vêtements mouillés gouttent sur le sol, sans parler du bruit peu ragoûtant que font mes baskets trempées quand je me déplace.
– Désolée pour ça.
Il disparaît dans le couloir pour revenir, chargé d’une serviette propre et de vêtements. Je suis sensible à son attention : un bon point pour lui. Il me tend le tout sans piper mot. Sa main se glisse au creux de mes reins et il me pousse en avant. D’instinct, je me braque et garde mes jambes fermement plantées dans le sol, ce qui lui arrache un sourire joueur. Je le fusille du regard pour lui faire bien comprendre que je déteste qu’on me touche, même si lorsque sa main m’a frôlée, je n’ai pas éprouvé le dégoût habituel que les hommes provoquent en moi. C’est sûrement à cause de la fatigue. Ses yeux si particuliers brillent d’amusement quand il balance :
– OK, si tu préfères te changer ici, dans le hall, ça me va. Je profiterai du spectacle.
D’un geste rageur, j’attrape les habits qu’il me tend et avance droit devant moi sans lui laisser le temps de reposer ses mains sur moi.
– Attention, Adi, tu te diriges vers la cuisine.
Je pousse un grognement et me tourne vers lui.
– Pour toi, c’est Adriana, je te rappelle.
Je ne sais même pas pourquoi j’ai dit ça. Je déteste mon prénom, qui me rappelle mon père. Mon ex utilisait bien mon surnom, mais le fait que mes amis m’appellent aussi Adi lui a donné une charge positive.
– La salle de bains est par là, fait-il en pointant une porte du bout de l’index. N’hésite surtout pas à prendre une douche.
Avec cette expression tellement sexy qui ourle les coins de sa bouche, il est tellement irrésistible qu’il me met le cerveau à l’envers.
– Et toi… tu as intérêt à garder tes yeux dans tes orbites.
Tes yeux dans tes orbites. On aura tout entendu !
La pièce d’eau est spacieuse, mais pas ostentatoire. Elle compte une douche et une baignoire suffisamment grande pour deux personnes. J’espère pouvoir m’y prélasser. Seule, je le précise. Les meubles en teck ainsi que la présence d’orchidées me rappellent l’Asie. Est-ce une femme qui achète ces fleurs ? Vit-elle ici ? Je décide que ce n’est pas mon problème et me défais prestement de mes vêtements, dont le tissu mouillé me colle à la peau. Partout sur mon épiderme, il y a une couche de terre rougeâtre humide qui me donne l’air de débarquer sur Terre après une mission sur Mars. L’inconnu a raison : j’ai besoin d’une douche de toute urgence !
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