Beautiful Fighter

Kristen Rivers · Chapitre 40 sur 40

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Beautiful Fighter

Extrait "First. Heart Games" d'Axelle Blue

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FIRST. HEART GAMES

Extrait premiers chapitres

 

ZDEA_001

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1

 

Deamon

Cinq heures du mat’. Je ne tirerai plus rien de ces péquenauds. Je remballe le peu que j’ai gagné ce soir. Pas besoin de compter, je sais que je suis loin des cinquante mille dollars que je dois à Sylverio. Si je ne trouve pas rapidement cette somme, je vais finir dans le désert du Nevada, bouffé par les coyotes.

Je ne prends pas la peine de saluer mes compagnons de jeu, enfile mon cuir et décide de me tirer. J’ai une réputation à tenir, celle d’un mec hautain, imbu de lui-même, qui ne respecte rien ni personne. Les femmes ? Je joue avec elles comme avec les cartes. Elles viennent à moi, se trémoussent, me montrent leurs plus beaux atouts. Je n’ai qu’à faire mon choix parmi l’étalage de décolletés, de bas résille et de poitrines siliconées. Je ne demande rien, elles viennent à moi. Je ne suis qu’un homme qui a de très gros besoins.

D’ailleurs, cette blonde qui m’aguiche depuis deux bonnes heures va prendre cher. Avant de sortir du bar, je me tourne, lui lance le regard qui tue en faisant un signe de tête pour qu’elle me rejoigne. Elle m’a dit son prénom, mais je ne m’en souviens pas. Quelle importance ? Dans quelques heures, elle prendra ses cliques, ses claques et son 95 C et se barrera. Comme les autres avant elle et les suivantes.

Elle sautille, se déhanche en se dirigeant vers moi. D’une voix nasillarde, elle me dit :

– Besoin de compagnie ?

Je lui dirais bien de se la fermer, mais je parle uniquement quand c’est nécessaire. Alors je la laisse jacter, je lui clouerai le bec bien assez vite. Elle me suit docilement, accrochée à mon bras, plus pour se stabiliser que pour le prestige d’être en ma compagnie. La faute à ses talons aiguilles d’une hauteur vertigineuse et qui pourraient couper la jugulaire d’un mec.

Deux pâtés de maison plus loin, nous arrivons à l’appartement. Pas le mien. Non. Je n’ai plus les moyens de payer un loyer. Tout ce que j’avais a été soit vendu pour me faire un peu de fric, soit détruit pour me faire passer un message. Je loge chez le pote d’un pote. Le gîte contre de la bouffe pour le chat et de l’eau pour le ficus. On me connaît sous le nom de... l’As de Cœur. Je trompe tous ceux qui ont les couilles de vouloir m’affronter. Ils n’ont aucune chance de me battre, je suis le meilleur.

Le seul problème dans cette vie qui paraît idyllique, c’est que les sommes en jeu sont ridicules. Quelques milliers de dollars mis sur le tapis. Pas assez pour nourrir mes ambitions de me tirer loin d’ici. De recommencer ma vie. Pas assez pour rembourser ma dette.

Nous arrivons enfin dans le petit appart que je squatte depuis quelques jours. J’y ai déposé mon sac qui contient les quelques affaires qui m’appartiennent dans un coin de la chambre. Sans plus attendre et parce que Blondie me saoule avec ses piaillements, je lui fais fermer sa bouche peinte dans un rouge criard. Je la plaque face contre le mur. Je n’embrasse pas. Jamais. Trop personnel. Je ne fais pas dans le sentimental. Elles le savent et ne s’attendent pas à autre chose de ma part qu’à passer du bon temps.

Ça pour du bon temps, je vais lui en donner. Je remonte sa robe sur ses hanches. Son string ficelle ne résiste pas à la violence de mon geste. Elle gémit, anticipe tout le plaisir que je vais lui donner. Je baisse le haut de mon jean ainsi que mon boxer, enfile une capote d’une main pendant que l’autre lui pince les tétons. Jamais de rapports non protégés. Hors de question que je me retrouve avec un gosse sur les bras. Je n’ai pas la fibre paternelle et je ne l’aurai jamais. Je ne demande à personne de me juger.

D’un puissant coup de reins, je la pénètre jusqu’à la garde. Elle crie, me demande d’y aller plus fort. Je ne me fais pas prier, lui donne ce qu’elle réclame. Je tire sur ses cheveux, la fais se cambrer, écarte ses cuisses d’un mouvement de pied. Je me perds dans ce plaisir éphémère qui me permet de m’évader quelques heures.

Je ne suis pas un égoïste. Je fais partie de ces hommes qui donnent du plaisir à leur partenaire. Alors, quand je sens mes couilles se contracter, je tends le bras, pose mon index sur son clitoris. Elle se tend immédiatement, se resserre autour de mon membre. Elle crie encore, et je me vide dans le préservatif.

Sans un mot, je lâche ses hanches sur lesquelles mes doigts ont laissé leurs empreintes, remonte mon pantalon. Elle est encore essoufflée et haletante, pas tout à fait redescendue encore. Je sors mon paquet de clopes dans la poche de mon blouson, l’allume en prenant une bière dans le frigo. À l’heure où d’autres prennent un café, je tourne au houblon.

– Tu veux boire un truc ? je lui demande par courtoisie ou plutôt parce que je n’en ai pas fini avec elle.

La tension n’est pas totalement retombée, il m’en faut plus.

***

Au bout de quatre orgasmes et des cris de hyènes, je rends les armes. Je suis crevé et Blondie qui me griffe les abdos, de ses ongles de tigresse, m’énerve. Je me lève brutalement, elle bascule sur le lit. Je lui balance ses fringues, ou plutôt sa robe puisqu’il ne lui reste plus que ça. J’enfile mon masque de parfait connard et lui lance sans un regard en me dirigeant vers la salle de bains :

– Merci. Tu n’as qu’à claquer la porte en partant.

Je m’enferme, entends le pan de bois claqué si fort que les murs tremblent. Rien à foutre, j’ai eu ce que je voulais. Les mains et le front en appui sur le carrelage froid de la douche, je laisse l’eau chaude couler sur ma nuque raide. Les heures passées assis à jouer au poker endolorissent mes muscles. Je suis fatigué, blasé de cette routine. Je vis la nuit, dors le jour depuis tellement de temps que je ne sais pas si je serai un jour capable de vivre comme monsieur et madame Tout-le-monde.

Je me suis barré de chez moi à l’âge de 16 ans. Fils de Terence Williams, alcoolique notoire, mort d’une cirrhose il y a peu et de Millie Williams. Ma sœur, trop jeune à l’époque pour me suivre, est maintenant une jeune mère de famille qui supporte son salaud de mari. Engrossée à l’âge de 15 ans… Je regretterai toute ma vie de ne pas avoir été présent et veillé au grain. Si j’avais été dans les parages, jamais Stuart n’aurait posé ses sales pattes sur Kate. Elle fait de son mieux pour s’en sortir, je l’aide quand je gagne suffisamment. Ce qui se fait rare en ce moment.

Cette douche qui devait être une parenthèse de zénitude, n’a pas l’effet escompté. J’en ressors nerveux. Ressasser le passé ne fait que me foutre encore plus les boules. Si je devais faire le bilan de ma courte vie, je n’en sortirais pas grandi. Je me sèche sommairement et m’allonge nu dans ce lit qui sent encore le parfum bon marché de Blondie. Malgré mes pensées néfastes, je trouve facilement le sommeil.

***

Je me réveille en milieu d’après-midi, pas forcément reposé. Le soleil cogne déjà fort aux fenêtres. J’ai pour habitude de ne jamais fermer les volets. Petit, je faisais des terreurs nocturnes. Ma mère laissait les rayons de la lune et les lumières de la ville filtrer à travers les rideaux. Ça apaisait mes peurs. Je m’étire dans un grognement animal. Les ronronnements du chat, roulé en boule sur l’oreiller me font ouvrir les yeux. Il me regarde paresseusement, bâille.

– Tu ne te poses pas toutes ces questions, le chat. Tu chies, tu bouffes, tu pionces… Une vie de pacha.

Je rigole à mon jeu de mots et décide de me lever. Un passage rapide à la salle de bains, je passe un jean pas trop dégueulasse, un tee-shirt propre et file me faire couler un café. Je vérifie rapidement mes messages. Très peu de personnes ont mon numéro de téléphone. Une question de sécurité. Ma sœur m’envoie une photo de mon neveu dans sa tenue de base-ball accompagnée d’un message :

[N’oublie pas le match de samedi, frérot.]

Je me contente de répondre par un smiley parce que même dans mes textos, je suis bref.

[Yes !]

Trois jours que je longe les murs, que j’évite de me retrouver en face de Sylverio. Je lui avais promis la moitié de la somme pour avant-hier, je ne l'ai pas. On ne rigole pas avec ce genre de mecs. Je sais que je risque gros, mais je n’ai pas son putain de fric. Quinze mille dollars, c’est tout ce que j’ai réussi à gagner dans ce bled pourri.

Ce matin, j’ai pris ma décision. Je vais aller voir cet enfoiré à qui je dois du blé. Je me suis préparé parce que je sais que je vais dérouiller, mais je suis un homme de parole, je le rembourserai jusqu’au dernier cent.

Aujourd’hui, nous sommes lundi et comme tous les lundis, je vais rendre visite à ma mère. J’ai fait un effort sur la tenue, coiffé mes cheveux. L’homme que je vois dans le miroir me fait peur. Il a le regard froid, les traits de son visage sont durs. J’ai grandi trop vite. Trop de responsabilités à l’âge où on joue encore à la console où on fait du foot ou du vélo avec les copains. Moi, je courais déjà en quête de pognon et je jouais aux cartes. Mais j’ai pris des décisions, mauvaises pour certaines, d’autres que je ne regrette pas et je m’y tiens. Je suis un homme de principes. Quand je dis, je fais.

Alors, je prends mon portefeuille, mon cran d’arrêt, qui me suit partout, que je planque dans ma Dr. Martens, mon téléphone et je pars où je déteste aller.

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2

 

 

Deamon

Il fait chaud malgré l’heure tardive de la journée. À peine ai-je fait un pas dehors qu’une chape brûlante tombe sur mes épaules. Je chausse mes lunettes de soleil et traverse la route. Les passants flânent devant les petites échoppes du centre-ville. Il n’y a pas grand-chose à faire ici, mais la proximité de la mythique route 66 en fait un lieu incontournable. La ville s’est adaptée, des restaurants, hôtels et magasins de souvenirs ont ouvert. Ils se font du fric sur le dos des touristes et je ne suis pas en reste. Les joueurs, en quête de sensations fortes en route vers les casinos de Las Vegas, lâchent quelques billets qui finissent bien vite dans mes poches.

Je prends mon temps, profite du soleil qui décline et de l’ambiance plutôt familiale en journée. C’est le soir que les choses se gâtent. Les jolies boutiques baissent le rideau, les parcs se vident et le côté obscur prend ses quartiers. Il n’y a pas de gang à Warm Creek, mais un homme règne sur la ville : Sylverio. La plupart des bars lui appartiennent afin de s’adonner à sa passion : les jeux. Le poker principalement. Il s’est entouré de gros bras qui règlent pour lui le problème des dettes de certains joueurs. Le but pour lui est de pousser les mises à leur maximum, quitte à prêter des sommes d’argent hallucinantes aux taux d’intérêt faramineux.

J’en sais quelque chose puisque j’y ai eu recours. Qu’est-ce que j’avais d’autre comme solution ? Vendre un rein ? Avec les conneries que j’ai avalées plus jeune, pas sûr qu’il aurait valu grand-chose. Je sais qu’à cette heure, je ne le croiserai pas, mais ce n’est que partie remise. Les rues sont larges, pavées. Des fanions et des banderoles flottent dans la douce brise du Nevada.

Je m’arrête chez le fleuriste. Il sait que tous les lundis, il doit avoir des pivoines en stock. De belles pivoines odorantes qui formeront un magnifique bouquet. Il embaumera la pièce en trônant fièrement sur la commode.

Je salue, règle, remercie et me tire. Quelques mètres encore et déjà mon cœur s’emballe, mes mains tremblent. Je me fais un point d’honneur à aller la voir, mais j’ai toujours cette foutue boule dans la gorge à chaque fois que j’entre dans le bâtiment. Je sais qu’elle y est bien pourtant, c’est plus fort que moi. Je ne me fais pas à son état.

Je traverse le grand parking, fleuri, bien entretenu, passe par le secrétariat où je note mon nom sur le registre des visites. Toujours un coup d’œil pour savoir si quelqu’un d’autre est venu la voir. Personne depuis moi. Je suis le seul. Même Kate n’y met plus les pieds. Trop dur, trop douloureux. Je sais que ça lui ferait plaisir de voir sa fille et son petit-fils.

Sans un mot à personne, j’appelle l’ascenseur, direction le dernier étage. Ma mère aime la vue dégagée sur le désert. J’ai fait ce qu’il y avait de mieux pour elle. Je me regarde dans le miroir de la cabine pour vérifier mon apparence. Y a eu pire, mais y a eu mieux. Mes cheveux sont trop longs, ma barbe aurait besoin d’être taillée. Je passe ma main libre dans ma tignasse pour la discipliner quand les portes s’ouvrent.

L’odeur me donne tout de suite la nausée. Je suis au bord du malaise, m’adosse au mur. Hagard, j’observe le long couloir aux couleurs claires, aux boiseries classes et aux lustres étincelants. On pourrait presque se croire dans un hôtel si seulement ça ne puait pas autant la mort, qui guette à chaque porte close. C’est beau, c’est propre. Loin de la maison délabrée dans laquelle elle a vécu. Elle mérite ce qu’il y a de mieux.

Je me reprends rapidement. Je dois être fort, ne pas me laisser submerger par mes émotions. Comme un automate, je me dirige vers le bureau du personnel. Je viens ici au moins une fois par semaine, parfois plus. Toujours le même rituel : d’abord faire le point puis aller la voir.

– Bonjour, monsieur Williams, me lance Angie, la plus jeune des filles qui bossent ici.

– Bonjour. Comment va-t-elle ?

Elle me connaît avec le temps. Angie sait que je ne gaspille pas ma salive pour ne rien dire. Je vais à l’essentiel, mais là, à la grimace légère sur son visage, je regrette d’avoir posé la question.

– C’est un jour sans, aujourd’hui. Elle est fatiguée, n’a presque rien mangé à midi. Le médecin se donne jusqu’à ce soir. Sinon, il lui remettra la poche. Elle doit garder ses forces.

Je prends cette nouvelle comme un coup de poignard directement dans le cœur. Angie détecte ma détresse, ça fait partie de son travail. Pas besoin de lui dire. Elle sait. Je passe une main nerveuse sur mon visage. Je déteste lui rendre visite quand elle est comme ça.

– Ça va lui faire plaisir que vous soyez venu, continue-t-elle. Sinon, la fin de semaine s’est bien passée. Le kiné lui a fait travailler la mobilité de son bras gauche. Il alterne avec sa jambe pour ne pas qu’elle perde de muscle. Mais ça la fatigue beaucoup. Il a décidé de venir un jour sur deux dorénavant.

Donc, son état empire. On recule…

– L’orthophoniste est venue la voir aussi, ce matin. Elle va mettre au point un nouveau protocole qui sera mieux adapté aux difficultés de votre maman. Elle pense que ça pourrait l’aider.

Son discours se veut rassurant. Ils mettent en œuvre tout ce qui est possible pour son bien-être, atténuer ses douleurs et une meilleure récupération. Au prix où je les paie, je n’en attendais pas moins d’eux. Poliment, je la remercie :

– Merci beaucoup pour toutes ces informations. Je vais aller la voir maintenant.

– Bonne fin de journée, monsieur Williams.

J’encaisse la nouvelle. À demi-mot, elle m’a avoué que l’état de ma mère ne s’améliore pas. Je prends mon temps pour arriver jusqu’à la chambre 44. C’est un établissement à taille humaine. Il a fallu que je sorte un gros paquet de fric pour éviter l’interminable file d’attente à ma mère. Sans compter la facture exorbitante que je reçois tous les mois. Il y a peu de chambres et un personnel soignant en nombre suffisant pour que chaque résident, comme ils disent, soit pris en charge correctement.

Devant le panneau de bois orné d’une jolie plaque dorée avec son nom, je prends une grande inspiration, frappe. Je n’attends pas de réponse, elle n’en donnera pas. J’entre. La pièce est de taille raisonnable. Une étagère sur la gauche où reposent les photos de famille et les quelques objets qui lui tiennent à cœur, une commode sous des grandes fenêtres donnant sur les montagnes désertiques qu’elle aime tant et ce lit…

Le plus naturellement du monde, je lance :

– Salut, m’man ! Je change tes fleurs et j’arrive.

Ce moment est nécessaire pour m’adapter au silence, au corps allongé, immobile. Aux bips des machines, aux fils des perfusions. Machinalement, je prends le vase, pars dans la petite salle d’eau. Je vide, jette, remplis à nouveau et dispose les pivoines du mieux que je le peux. Je m’accroche au lavabo, les yeux fixés sur les fleurs pour ne pas vaciller. Une chose, une seule peut me mettre à terre : ma famille. Il ne me reste plus que les deux femmes les plus importantes de ma vie, celles pour qui je me battrais jusqu’à la mort. Ma sœur et ma mère. Je dois être fort pour elles. Je suis le seul sur qui elles peuvent compter.

Ma mère était une femme de caractère. Elle menait tout le monde à la baguette, supportant les crises de colère de mon père trop ivre pour s’occuper du quotidien, trop absent pour se souvenir qu’il avait deux enfants. Elle cumulait deux emplois pour que nous ne manquions de rien, ne ratait jamais une réunion à l’école. Je m’en veux : à l’adolescence, je ne lui ai pas facilité la tâche. Je me suis rebellé contre mon vieux, contre la vie injuste et j’ai décidé de me barrer.

Terence Williams est mort il y a moins d’un an. Je ne suis pas allé à son enterrement. J’ai payé, c’est déjà bien. Il n’y avait que ma sœur et ma mère en ce jour pluvieux. Pas de pleurs, pas de cris. Maman était déjà fatiguée de cette vie de dur labeur. Elle ne l’aimait plus, je crois même qu’elle voyait quelqu’un d’autre pendant un temps. Grand bien lui fasse. Mais quelques mois après, sans nouvelles d’elle alors que nous devions nous retrouver dans le centre-ville, je suis allé la voir. Les volets encore clos à midi, l’absence de bruit, la voiture toujours stationnée devant la maison, m’ont tout de suite alerté.

Je me suis précipité, j’ai fait le tour des pièces. Je le savais, je le sentais, quelque chose clochait. Et puis je l’ai trouvée. En chemise de nuit, allongée sur le carrelage froid de la salle de bains, inconsciente. Elle a été très vite prise en charge par les secouristes, je n’ai lâché sa main que quand un pompier m’a ordonné de les laisser travailler. Branchée, piquée, elle ressemblait à une poupée de chiffon. Tout mon monde s’est effondré à cet instant. Je suis resté les yeux fixés sur l’électrocardiogramme, seul signe me prouvant que ma mère était encore en vie.

Rupture d’anévrisme massif. Certainement tôt dans la matinée. On sait qu’une prise en charge rapide maximise les chances de récupération. Il était presque midi. Peut-être quatre heures qu’elle gisait là, au sol, seule. Ils l’ont emmenée à l’hôpital, lui ont fait passer des tests, des examens. Le résultat était sans surprise : dégâts neurologiques irréversibles. Son côté gauche a été le plus touché, paralysé. L’endroit qui commande la parole a été atteint. Maman ne parle plus. Au début, elle a essayé, mimait ou écrivait de sa main droite. Trop fatiguant, chaque geste était une montagne à gravir. Elle a baissé les bras.

Les médecins m’ont très vite annoncé que des améliorations n’étaient pas envisageables. Qu’ils ne comprenaient pas qu’elle soit encore en vie. Moi, je sais. Ma mère est une femme forte. Il fallait envisager une prise en charge plus complète avec des soins adaptés. J’ai tout de suite été mis au parfum : ça allait me coûter très cher et l’attente allait être longue. La solution était de la faire rentrer à la maison, de l’adapter à son état et d’employer des soignants en croisant les doigts pour que la solution ne s’éternise pas. Trop contraignant.

C’est là que Sylverio intervient. Pour que ma mère soit prise en charge de façon efficace, que quelqu’un s’occupe d’elle nuit et jour, qu’elle ne soit jamais seule, il lui fallait un établissement spécialisé. Graisser la patte du directeur et donc de l’argent. Tout se monnaie, il faut savoir y mettre le prix. Le sien était de cinquante mille dollars…

Trouver Sylverio n’a pas été difficile. Je le connais, je le fréquente. Il est le seul qui pouvait me prêter cette somme aussi rapidement et sans me poser de question. Pas de contrat, juste une poignée de main pour conclure le deal. Six mois pour rembourser la moitié de la somme, pas un jour de plus. Le reste trois mois plus tard. Le délai est écoulé depuis trois jours. Je risque ma tête… C’est pour ça que je dois le voir.

Je prends le vase et retourne le poser à sa place. Seulement à ce moment je trouve la force de la regarder. Son petit corps aminci, amorphe, recouvert d’un drap blanc et d’une couverture à fleurs me retourne le bide. Comme à chaque fois que je viens ici. Je place la chaise à côté de son lit, me baisse pour déposer un tendre baiser sur son front.

– Comment vas-tu, maman ?

Pas de réponse.

– Il fait très chaud aujourd’hui. Tu veux que je ferme un peu les volets pour garder la fraîcheur ? Le soleil ne va pas tarder à tourner et inonder la chambre.

Qui ne dit mot consent. Je me lève précipitamment, tourne la manivelle. La pièce plonge dans une semi-obscurité. Je retourne près d’elle, lui prends la main. La gauche. Elle est molle, fine. Ses doigts ne se serrent pas autour des miens. J’attends un signe qui ne vient jamais.

– Angie m’a dit que tu avais vu l’orthophoniste. C’est bien si elle trouve un moyen de communication.

Je fais la conversation durant près d’une heure, sans aucune réaction de sa part. Ses yeux restent fixés sur le mur à sa droite, vers la fenêtre, trop haute pour qu’elle voie le paysage. Elle ne cligne pas des paupières, ne sourit plus. À la fin de ma visite, je porte sa main à mes lèvres, l’embrasse puis place sa paume contre ma joue. Je la frotte, appuie pour sentir sa peau contre la mienne. Elle est douce, chaude. Je ferme les yeux, apprécie son contact.

Je me lève en lui promettant de revenir très vite, peut-être même dans la semaine.

***

Mon cerveau sur off, je sors rapidement du centre de repos. Je ne pleure pas. Je ne pleure plus. Lunettes vissées sur le nez, je déambule dans les rues. Je ne sais pas combien de temps, ni où je vais. Je marche, c’est tout. Je me vide la tête. Un petit café dans lequel je ne suis jamais allé – et pour cause, on n’y joue pas – attire mon attention. La devanture est classe et propre. Plusieurs personnes en terrasse prennent un verre, discutent, rigolent. Quelques regards convergent vers moi. Normal, je sors du lot avec mon style, mon attitude, mon visage fermé. Rien à foutre, au moins, personne ne vient me faire chier.

J’entre, la clochette retentit. Un bar au zinc rutilant, plusieurs tables rondes en bois, des chaises toutes dépareillées et dans le fond, des box aux banquettes en cuir bordeaux. Je m’engouffre dans un, en saluant d’un signe de tête la maîtresse de ses lieux. Une vieille bonne femme, plus large que grande, les cheveux grisonnants retenus par un crayon sur le haut de sa tête. Elle me laisse m’installer sans un mot. Pas causante, ça m’arrange.

J’envoie un message à Kate comme après chacune de mes visites à notre mère pour l’informer de son état. Je n’attends pas de réponse, en tout cas, pas pour ça. Lorsque je relève la tête, une affiche sur le mur qui mène aux toilettes attire mon attention.

Casino Vitalis – Las Vegas

Le 8 août 2018

Grand tournoi de poker !

Cinq cent mille dollars à gagner !

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3

 

Nora

Deux heures interminables à écouter tous les bras droits de mon père. Des chiffres, avec beaucoup de zéros, des noms, de clients importants ou de tricheurs repérés, que je suis censée retenir. Ma page est pourtant bien remplie, mais pas de toutes ces conneries. À la place, une robe de soirée avec drapés, pierres et sequins a pris forme. Elle est longue, dégage les épaules grâce à un nœud que forment les bretelles au-dessus de la poitrine et dégage le dos jusqu’en bas des reins. Je l’imagine d’un bleu profond, dans un tissu soyeux et traînant presque jusqu’au sol. Il faudra beaucoup d’heures de travail, mais elle sera sublime. J’espère pouvoir la porter la semaine prochaine et faire forte impression.

– Passons maintenant au dossier du tournoi de poker. Nora, où en es-tu ?

Je ne sursaute pas lorsque la grosse voix de mon père résonne dans la salle de réunion. J’ai l’habitude, j'anticipe. De toute façon, je n’ai pas le choix. Depuis toute petite, je suis destinée à la succession de John Vitalis. Les choses auraient été plus simples si j’avais eu un frère. La question ne se serait pas posée et il serait automatiquement devenu l’élu. J’aurais pu continuer mes études de stylisme. Je serais partie à New York, aurais ouvert ma propre boutique et vendu mes créations.

À la place, comme je suis fille unique, je préside aux côtés de mon père la réunion hebdomadaire. Le poids de l’héritage est lourd du haut de mes 27 ans. J’ai dû stopper mes études, rendre mon petit appartement, quitter le si peu d’amis que je m’étais faits et rejoindre le casino.

D’ici quelques mois, mon père va prendre sa retraite bien méritée après une vie entière dédiée à son établissement. Il ne sera jamais très loin. Chez les Vitalis, on a le jeu dans le sang. Les machines à sous, les bruits, les lumières, l’argent coulent dans nos veines. Mon grand-père avant mon père avait fait bâtir cet empire. Si je ne prends pas la relève, alors qui le fera ?

Le regard déterminé, dur, sûre de moi, je m’adresse à l’assemblée de costards-cravates. Je suis la seule femme, je dois m’imposer au milieu de cette testostérone.

– J’ai rendez-vous avec certains partenaires et chaînes de télévision pour une dernière mise au point, cet après-midi et demain matin. Il reste quelques places, mais elles vont très vite s’écouler. Je fais une publication sur les réseaux sociaux dans la matinée pour l’annoncer. Idem pour l’hôtel, plus que trois suites et nous sommes complets.

– Et pour le personnel ? demande mon père sans un regard sur ma personne.

– Le recrutement est terminé. Tout est OK.

Il rassemble ses affaires, range son téléphone dans la poche intérieure de sa veste, puis se lève en annonçant :

– La réunion est terminée. Ed, on se voit avec les chiffres du mois dernier dans une heure. Nora, je t’attends dans mon bureau.

J’attends que tout le monde soit sorti. Une fois seule, je peux enfin relâcher la pression. Je prends une grande inspiration en gonflant mes poumons, souffle tout l’air accumulé. Technique de yoga très efficace pour se détendre. Mais rien n’y fait, j’ai les nerfs en pelote. Rien n’est assez bien pour M. Vitalis, jamais un merci ni signe de satisfaction.

Ce tournoi est une façon pour lui de me mettre à l’épreuve. De constater par lui-même que je suis capable de reprendre les rênes. Ce qu’il oublie, c’est que je suis née ici. Je connais tous les rouages, chaque couloir, chaque caméra, chaque personne travaillant au casino. Peut-être même mieux que lui. J’y traîne mes guêtres depuis que je suis toute petite. Enfant, j’aimais toutes ces lumières, voir tous ces gens aller et venir. Bien sûr, j’avais interdiction d’y mettre les pieds, mais il m’arrivait de déjouer la surveillance de mes nounous ou de ma mère pour vagabonder un peu partout. Je m’ennuyais ferme, alors ces escapades étaient des bouffées d’oxygène. Évidemment, la colère de mon père était à la hauteur de ma désobéissance.

Nous habitions le dernier étage, un appartement gigantesque avec vue sur le Strip, plus loin la tour Eiffel, la pyramide de Louxor et bien d’autres bâtiments abritant d’autres hôtels et casinos. Plus tard, quand j'ai eu l’âge de 16 ans, mon père a décidé qu’il était temps que je m’investisse dans l’empire familial. Il m’a obtenu une place d’hôtesse d’accueil et j’y travaillais chaque soir après mes cours. Déjà, à l’époque, ça ne m’amusait plus. Je souhaitais partir loin, m’émanciper de l’emprise paternelle, étudier pour exercer le métier qui me faisait rêver et non celui qu’il m’imposait.

Maman n’a pas compris quand j’ai finalement eu gain de cause et que je suis partie dans une grande école de stylisme à San Francisco. Elle ne comprend toujours pas, d’ailleurs. Elle pense que, comme elle, je devrais être heureuse que tout me soit servi sur un plateau d’argent. Très épanouie dans ce monde, elle passe sa vie entre les brunchs avec ses amies, les boutiques de luxe et les vernissages des derniers artistes à la mode. À la différence de ma mère, je veux gagner mon argent à la sueur de mon front. Construire les choses de mes mains et en être fière, voilà ce que je veux.

C’est pour cela que le tournoi est important. Prouver que je suis capable malgré l’ampleur de la tâche monumentale : une centaine de joueurs d’une vingtaine de pays différents, des journalistes, la télévision, les partenaires à chouchouter, et tous les fans de poker qui se sont donné rendez-vous dans notre casino. Une semaine. C’est tout ce qu’il me reste pour que tout soit réglé comme du papier à musique. J’ai eu carte blanche et budget illimité. Je me suis entourée des meilleurs, ceux que je connais depuis toujours, en qui j’ai entièrement confiance. Nails, responsable de la sécurité. C’est une armoire à glace, un mur de muscles qui en réalité est doux comme un agneau. Une main de fer dans un gant de velours. Mon père l’a chopé, il y a dix ans, à faire les sacs à main des clientes. Plutôt que de le donner aux autorités, il lui a proposé un emploi de vigile. Il a évolué, montré de quoi il était capable. Il n’est pas causant, mais très efficace. Son œil de lynx ne laisse rien passer. Depuis le début, nous avons des liens forts, il est comme mon meilleur ami, avec dix ans de plus. Il veille sur moi comme le lait sur le feu.

Il y a aussi Amélie, responsable des tables, qui fait partie de la team, Riley, au bar, et Lisy, attachée clientèle. Chacun a formé sa propre équipe. Nous bossons ensemble et réussirons ensemble. Ou nous nous planterons ensemble…

Je cogne ma tête plusieurs fois sur le plateau en verre de la grande table en poussant un soupir. Dans quoi je me suis foutue ? À vouloir relever le défi, montrer que je peux être à la hauteur, je me suis mise dans une belle merde. Dire que j’étais si bien à San Francisco. Douée dans ce que je faisais, j’étais promise à un bel avenir. On commençait à parler de moi dans le milieu de la mode. J’avais mon indépendance alors qu’ici, je vis à l’hôtel. Heureusement, j’ai négocié une suite dans l’aile voisine de celle de mes parents. Ça me donne une impression de liberté.

Mon téléphone vibre et résonne dans la grande salle de réunion maintenant déserte, me rappelant que je suis attendue. Je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangée ni ce qu’il me veut, mais je dois l’affronter. Je longe donc les couloirs à la moquette épaisse qui étouffe le bruit de mes talons. Je croise des employés que je salue. Je ne manque jamais de prendre des nouvelles d’eux ou de leur famille. Devant la grande porte vitrée, je prends le temps de rassembler mes idées. Quand il faut y aller… Je frappe et entre lorsqu’il me l’autorise.

– Entre, Nora.

Son bureau est à l’image de mon père. Tout y est rangé, chaque chose à sa place, maîtrisé. Des écrans de vidéosurveillance sont accrochés au mur et font face à des photos prises avec des célébrités venues passer un moment au casino et reçues comme des rois. Une seule de moi et de ma mère sur le coin d’une étagère où reposent trophées et prix gagnés tout au long de sa carrière. Un peu plus loin, un énorme coffre dont lui seul détient le code.

Il se tient bien droit sur son trône, les mains jointes devant lui. Il est encore bel homme pour son âge et je ne dis pas ça parce que c’est mon père. Il suffit de voir les regards de femmes qui croisent son chemin. Grand, brun, bien bâti, il possède un charisme et une classe incroyable. Le costume sur mesure d’un grand couturier joue peut-être beaucoup… Il me montre la chaise devant lui et me fait signe de m’y asseoir. Je lui obéis et prends place.

– Bien. Nora, je ne vais passer par quatre chemins. On ne peut pas se louper sur le tournoi. La fréquentation est en baisse par rapport à nos concurrents. J’ai besoin d’avoir la certitude que tu gères. Il nous faut des retombées immédiates. Tu as pensé à des animations pour détendre les joueurs et les fans ? Les clients doivent cracher du fric et renflouer nos caisses. Nora, je ne rigole pas, c’est notre réputation qui se joue.

– Papa, je lui réponds quelque peu énervée de son manque de confiance. Ça fait des mois que tu me vois travailler sur le dossier. Tu en connais toi-même les moindres détails.

– Eh bien, rassure-moi encore une fois.

Je souffle pour lui montrer mon agacement, mais dans le fond, je le comprends. Les casinos se livrent une bataille sans merci. Des sommes d’argent énormes sont en jeu. Même si le poids sur mes épaules est lourd, je dois donner mon maximum. Mon père est un homme froid, distant, mais il est aimant et se soucie de moi malgré les apparences. À sa manière… C’est mon papa et je veux qu’il soit fier de moi. Alors, je m’applique à reprendre devant lui le dossier, point par point.

– Très bien. Pour les partenaires, les jeux Holdem Online ont signé il y a un moment déjà. Les fonds sont sur les comptes depuis quelques semaines. Idem pour la chaîne de télé Channel 21. Pour Liquor and Co, la livraison est prévue jeudi. La publicité passe sur tous les sites de jeux en ligne, à la radio, à la télévision et les encarts publicitaires sont en place un peu partout dans la ville. On ne peut pas louper les casinos Vitalis.

Je prends le temps de lui exposer mon travail. Pas besoin de notes, je connais tout sur le bout des doigts. Les traits du visage de mon père se détendent au fur et à mesure de mon monologue. Petit regain de confiance…

– De grosses têtes d’affiche ont déjà confirmé leur venue. Ils seront bien sûr nos invités. J.-C. Walker vient avec sa femme et sa fille, Full Dream, Dad Laly, et bien d’autres. Le service de conciergerie est déjà sur le coup pour répondre aux besoins de nos invités. Niveau personnel, on est OK, tous les contrats sont signés et les formations ont déjà commencé. En ce qui concerne les animations, Relax and Soon s’installera dans la salle adjacente et proposera des séances de massage de dix minutes aux concurrents qui veulent se relaxer. J’ai embauché des danseuses de pole dance. Quelque chose de classe, de sexy et de spectaculaire. J’ai assisté à un entraînement, les filles sont incroyables. Il a fallu y mettre le prix, la troupe est très demandée dans tout le pays, mais j’ai su être convaincante.

Je cherche ce que j’ai oublié. Parce que j’ai beau crier sur les toits que je ne veux pas travailler au casino, la vérité est que mettre en place ce tournoi m’a éclatée. Je suis à fond et plus je déballe le programme, plus je suis persuadée du succès dont on parlera très longtemps. Peut-être même le premier d’une longue série…

– Ah oui ! je m’écrie. Un food truck sera installé devant l’entrée et avant que tu ne me poses la question, j’ai toutes les autorisations. Il distribuera des amuse-bouches et un jeton. Ça oblige les gens à entrer et in fine, à dépenser.

– Nora… me coupe mon père les sourcils froncés.

– C’est une grosse dépense, j’en suis consciente, mais je suis certaine de mon coup. Pour un jeton offert, les gens en achèteront cent, tu verras ! Et le clou du spectacle : les Soft Passengers donnent un concert samedi soir. Les fans se déchaînent déjà. Les réseaux sociaux m’aident beaucoup dans la communication. C’est la publicité de demain.

– Je vois que tu as tout prévu. C’est du très bon travail, je te félicite, ma fille.

– Merci, papa.

Je suis troublée. Jamais mon père ne félicite personne, moi encore moins – je dois en faire dix fois plus que les autres. J’ai envie de sauter de joie, de me blottir dans les bras de mon père, mais depuis mes 8 ans, il a créé une sorte de distance. Je ne me sens pas à l’aise, alors je lui souris et m’en vais.

Une fois dans le couloir, je sautille comme une gamine jusqu’à ce que j’arrive dans la grande salle de jeux. Il est n’est que dix heures et déjà, les machines à sous sont prises d’assaut. Déjà du bruit, déjà des cris et déjà un jackpot de gagné. Le cérémonial est mis en place. Lisy et Riley arrivent avec le champagne et la musique de la victoire résonne dans tout l’établissement. Les gagnants sont la meilleure pub directe avec des retombées immédiates. Les joueurs déchus veulent imiter le gagnant. Après tout, si c’est arrivé à ce vieux monsieur, ça peut aussi leur arriver… Comme je suis là, je prends le temps d’aller le congratuler. Toujours bon pour l’image et la communication. Il me demande de faire une photo, ce que j’accepte bien volontiers. Je lui conseille de ramasser ses gains et filer fêter ça avec sa femme. J’ai vu trop de personnes rejouer l’intégralité de ce qu’ils avaient gagné et même plus. Je suis persuadée qu’il a une maigre retraite et que cette rentrée d’argent est plus que bienvenue. Il me remercie et part encaisser son argent.

Ma première bonne action de la journée. Il vaut d’ailleurs mieux que mon père n’en entende pas parler…

Je crois que tant d’émotions de si bon matin méritent bien un bon petit thé. Je retrouve Riley et Lisy, mes deux acolytes, au bar du casino. Elles travaillent ici depuis quelques années maintenant, et lors de mes brefs et rares passages, nous nous sommes très vite bien entendues. Depuis que je suis revenue, nous nous voyons beaucoup à l’intérieur ou en dehors du casino. Nous envisageons même de prendre un appartement ensemble. Riley est vive, incisive. Elle est brute, mais avec un cœur en or. Hyper pro derrière son bar, elle lâche les rênes une fois son service terminé. Lisy est plus réservée, mais tout aussi folle. On nous surnomme les trois drôles de dames. Une blonde, une brune et une métisse – moi.

Je me laisse tomber sur un des fauteuils moelleux du bar lounge et soupire d'aise.

– Cette journée ne vient que de commencer et je n’en peux déjà plus.

– Comment s’est passée ta réunion ? me questionne Lisy, la blonde.

En un regard et une grimace, elle comprend. Riley, fidèle à elle-même, se moque de moi.

– Ton gentil papounet t’a fait des misères ?

– Il me sous-estime, mais je crois que je viens de lui clouer le bec. Pitié, dites-moi que de votre côté tout est OK pour le tournoi.

– Tout est sous contrôle, déstresse, poulette, me rassure Lisy. Sinon, ça vous dit de sortir boire un verre, ce soir ?

– Et comment ! s’écrie la brune. Je viens de m’acheter une robe qui va faire des ravages.

Je repense au croquis que j’ai dessiné lors de la réunion. Je déplie le bout de papier que je montre à mes copines.

– Waouh ! s’exclame l’une.

– Elle est sublime, Nora. C’est celle que tu comptes mettre vendredi pour l’inauguration du tournoi ?

Lisy est ma première fan, elle me pousse à croire en mes rêves. Je lui réponds, réaliste :

– J’aimerais, mais une semaine pour la créer, c’est mission impossible.

Riley se saisit du papier et, le plus sérieusement du monde, me dit :

– Rien n’est impossible, Nora. Et puis, tu as quatre mains supplémentaires. Je suis sûre que l’on peut y arriver ! N’est-ce pas, Lisy ?

– OK, mais à une condition.

– Laquelle ? je demande alors que Lisy sourit, espiègle.

– La prochaine création Nora Vitalis est pour moi.

On se tape dans les mains pour sceller le pacte, puis nous passons à notre débrief quotidien des potins.

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4

 

 

Deamon

Contrairement à ce que l’on pourrait penser d’un joueur comme moi, je n’ai jamais mis les pieds à Vegas. Que ce soit pour jouer ou faire la fête. Je dois préciser que je sais parfaitement jouer au poker, je ne triche pas. Ce jeu est accessible pour tout le monde, mais pour progresser, il faut s’entraîner comme un sportif de haut niveau. Réfléchir, calculer, observer sont des qualités primordiales pour un joueur. Certains sont des êtres supérieurs au même titre que Picasso. Il faut avoir un mental, une autodiscipline pour gagner au poker. Ne jamais croire qu’on est le maître, savoir faire profil bas en cas de main dangereuse, sans quoi vous n’êtes plus rien.

Comme dans la vie de tous les jours, je bluffe, passe pour un autre. Finalement, personne ne me connaît vraiment. Je suis moins con que je ne le parais. Il faut un minimum d’intelligence pour jouer aux cartes.

De nouveau, mon regard bifurque vers l’annonce du tournoi de poker. Et après tout, pourquoi pas ? L’avantage est que comme je n’y suis jamais allé, personne ne connaît ma tronche. Les joueurs pro, je les connais, je suis leurs parcours, leurs techniques. Je joue même avec eux en ligne, toujours sous couvert d’anonymat grâce à mon pseudo. Mon maître en la matière est une femme. Lady G. Une Asiatique qui remporte les parties en un temps record. C’est propre, sans bavure. Les femmes ont une finesse que nous, les hommes, n’avons pas. Leurs sourires font le reste…

Je finis ma bière cul sec, me lève sans plus réfléchir. Ma décision est prise : je pars à Vegas. Encore faut-il que je sois en vie après ma visite à Sylverio.

Je traverse la ville sans forcément m’en rendre compte, la tête ailleurs. À peine rentré, je me précipite sur l’ordinateur de mon pote, ouvre la boîte mail et une page sur le moteur de recherche. Le vieux coucou date de la préhistoire, il rame comme pas possible. Maintenant que j’ai pris ma décision, je ne veux plus attendre. Enfin, la fenêtre finit de charger et je peux taper le nom du casino. Waouh ! Ça ne rigole pas, c’est du lourd, l’établissement est immense. Des machines à sous en veux-tu en voilà, des tables de black-jack, de poker… Tout est rutilant, ça brille, c’est lumineux. Sur le site, tout le monde à l’air heureux, comme s’il n’y avait pas de perdant. Quelle connerie ! S’il y a un gagnant, cent autres perdent et engraissent le casino. C’est une machine bien rodée.

L’établissement fait hôtel, mais je ne suis pas Crésus et il n’est écrit nulle part que les joueurs sont invités. Ma caisse fera l’affaire, de toute façon, je compte bien mettre tout le monde à l’amende et jouer toute la nuit.

Je fais le tour du site, me balade sur les réseaux sociaux. Je remarque qu’il y a beaucoup de publications, le casino est très actif et une nana sublime pose régulièrement sur des photos pour annoncer des événements. Métisse, grande, des yeux expressifs, elle est sophistiquée, mais naturelle. Ce doit être la chargée de communication. Je me surprends à faire défiler les clichés d’elle, jusqu’à découvrir qu’elle est la fille du propriétaire. Lourd héritage… Elle est souvent accompagnée de deux autres filles tout aussi bandantes. Je crois que je ne vais pas m’ennuyer à Vegas, si je peux agrémenter mon bref séjour d’une bonne partie de jambes en l’air… Ça fait longtemps que je ne me suis pas attardé aussi longtemps sur une femme.

J’ai moi aussi un compte Facebook, mais totalement inactif. Je suis loin de toutes ces conneries de m’as-tu-vu. Le casino veut visiblement se donner une nouvelle image. Plus jeune, plus dynamique, il veut diversifier sa clientèle. C’est clair qu’avec une égérie comme cette fille à la peau caramel, c’est mission réussie.

Je me fous une branlée mentale pour revenir à l’essentiel. Je décide de regarder qui sont mes potentiels concurrents. De grosses têtes d’affiche sont déjà inscrites, dont certaines que j’ai déjà battues sur le Net. Il y a du lourd. Je me frotte les mains, anticipe le plaisir de les affronter et de voir ce que je vaux face aux meilleurs. J’envoie rapidement un mail après avoir rempli mon bulletin de participation. Je sens l’adrénaline courir dans mes veines, un mélange d’excitation et de peur. Je m’allume une clope pour me calmer. J’ai l’impression d’être un gosse qui sait que le père Noël va lui apporter le cadeau de ses rêves. Pour la première fois de ma vie, je vais faire un truc qui me donne vraiment envie, un truc pour moi. Même si je sais à quoi me servira le fric en cas de victoire, je vais me faire un pur kif.

Avant de me faire des films, ma conscience me rappelle vite à l’ordre. Je dois aller honorer une partie de ma dette et voir si j’en ressors sur mes deux jambes. Sinon, adieu Vegas… Je m'accorde le temps de prendre d’une douche rapide, cette chaleur est juste insupportable. Je rêve de climatisation et d’une bière bien fraîche. Comme dans l’hôtel Vitalis… Rien de tout ça ne se trouve dans cet appart, alors je sors et porte mes cojones pour affronter Sylverio.

Il ne faut pas que ma décision m’embrouille les pensées. Je dois rester sur mes gardes, ne rien laisser paraître. Ce mec est intelligent, il joue avec la faiblesse des gens, les manipule, les menace ou leur fait du chantage. Il y a une chose que j’ai retenue de mon père. C’est le jour où il m’a dit qu’il fallait être plus con que le con. Dans le milieu où j’évolue, je reste discret sur ma vie sous peine qu’on l’utilise contre moi. Chaque détail peut être une faille dans laquelle quelqu’un peut s’infiltrer et me mettre à terre. Je n’ai pas d’amis depuis que j’ai quitté l’école, que des connaissances qui peuvent m’être utiles. Je leur donne l’illusion qu’elles me sont indispensables. Ces connards se sentent pousser des ailes, et me mangent dans la main. Ils ne savent pas que cette faiblesse leur sera fatale un jour…

La ville et ses environs sont dirigés par un homme que tout le monde craint. Sylverio. Il est assoiffé de pouvoir et d’argent. C’est un sale con qui pourrit la vie des paumés, mais c’est un homme de parole. Devant la porte de son QG, je finis ma clope. De l’extérieur, on ne voit rien de ce qui se passe dedans, on pense juste à un bar délabré. Une fois la porte d’entrée franchie, c’est un autre décor. Débauche, alcool, jeux, tout y est réuni pour vous faire perdre tout votre fric.

J’écrase ma clope sur le trottoir d’en face. Peut-être la clope du condamné ? Non, il a besoin de moi. Quand il organise ses parties, je suis toujours le premier convié. J’attire les autres. Il dit que je suis son protégé, mais je sais que je ne suis qu’un pion servant à avancer les siens. Je traverse la rue, les trois gorilles à l’entrée me saluent puis m’ouvrent la porte. Immédiatement, l’odeur caractéristique du lieu me noue l’estomac. Un mélange d’alcool, de sueur et de tabac. Je prends sur moi, ne laisse rien paraître. Poker face. Des danseuses en petites tenues, d’autres carrément nues, se trémoussent sur l’estrade et autour des tables. De gros pervers bien dégueulasses leur mettent des billets là où ils peuvent. Les boissons coulent à flots et certains sont déjà bien entamés.

Ce n’est pas dans cette salle que je vais trouver celui qui m’intéresse. Je slalome, salue d’un signe de tête, serre quelques mains sans un mot. Une nana vient se frotter à moi. Elle ne porte qu’un string, maquillée avec excès et les cheveux gras. Elle me dégoûte à m’appeler chéri. Je sais que certaines n’ont que ce seul choix pour s’en sortir et nourrir leur famille, mais je n’arrive pas à concevoir de tomber si bas. Je la pousse sans ménagement, elle tombe sur les genoux d’un mec qui s’empresse de la peloter. Ça me donne envie de gerber. Je continue malgré tout mon périple, un seul but en tête : trouver Sylverio. Je m’adresse à son garde du corps :

– Je veux voir ton boss.

– Et qu’est-ce que tu lui veux ?

Il est impressionnant avec ses tatouages sur le visage, ses piercings et sa carrure. Il ne me regarde même pas quand il me parle. La caméra au-dessus de la porte se braque sur moi. Je sais que Sylverio me regarde. Je ne me démonte pas et continue :

– Perso, c’est pas tes affaires.

– Tout ce qui concerne le patron me concerne.

– Écoute, Musclor…

Je suis interrompu par la lourde porte qui s’ouvre sur celui que je suis venu voir. Il était temps, je commençais à m’impatienter.

– L’As de Cœur qui nous honore de sa présence.

Sylverio se tient devant moi. Il me détaille de haut en bas. La cinquantaine bien tassée, il a de beaux restes. Il n’est pas très grand, je le dépasse d’une bonne tête, mais sa largeur équivaut à la mienne. Si on devait en venir aux mains, je suis certain de gagner, mais le problème est qu’il est armé jusqu’aux dents. Mes poings ne feront pas le poids. Je hoche la tête en guise de salut et annonce d’emblée :

– Je peux te parler sans que tes sbires te couvent comme la reine des abeilles ?

Son rire résonne dans tout le bar. Je ne sais pas ce que je dois en conclure, mais je reste maître de mes émotions. Quelques regards angoissés se tournent vers nous, Conan le barbare se fait craquer les articulations des doigts, pensant m’impressionner. J’en suis à calculer mes maigres options de fuite quand Sylverio déclare :

– Tu me fais rire. Rien que pour ça, je t’accorde cinq minutes.

Monsieur est trop aimable. Connard !

Bien sûr, je me retiens de lui dire le fond de ma pensée. Je me contente de lui répondre que ce sera suffisant. Il me fait signe de le suivre.

La seconde salle est différente de la précédente. Certes, il y a toujours des femmes quasiment à poil, mais ici, le silence règne. La lumière est tamisée par des lustres bas sur des tables de jeux. L’ambiance, en surface, est plus classe. Un bar dans le fond de la pièce propose des alcools de meilleure qualité. Sans fenêtre, l’odeur est irrespirable. Les mecs fument cigares et clopes, j’ai l’impression d’être dans un aquarium tellement il y a de fumée.

Bien sûr, tout ceci est illégal, mais qui lui dira quelque chose ? Les flics à qui il graisse la patte ? Le juge Belford, qui d’une main tripote une fille bien trop jeune pour lui et de l’autre abat ses cartes ? Sylverio a tout le monde à sa botte. De belles sommes se jouent dans cet endroit, mais pas assez pour rembourser ce que je dois. Au fond de la salle, plusieurs portes. Trois desservent des chambres occupées par des femmes qui vendent leurs corps pour quelques dollars. À la lumière allumée de chaque côté, je constate qu’elles sont toutes au boulot. Le dernier panneau de bois est le bureau du boss. Je le suis, entre et m’assois là où il me le demande. Docile, pour le moment. À la différence du reste de l’établissement, tout ici respire le luxe. Boiseries, dorures, velours. Il se place sur son fauteuil de ministre, m’observe. La première fois que je suis venu ici, la grande bibliothèque m’avait étonné. Je ne savais pas Sylverio homme de lettres. À moins que ce ne soit qu’un élément de déco ? Je sais que sur ma gauche se trouve une vitre sans tain au travers de laquelle il admire son œuvre. Derrière lui, des écrans de contrôle. Je suis coupé dans mes pensées par la voix de celui qui va décider de mon avenir dans quelques minutes.

– Alors, qu’avais-tu de si important à me dire ?

Je vais droit au but, pas la peine de le mener en bateau et ce n’est pas mon genre.

– Je n’ai pas la totalité du pognon que je te dois.

– Tu m’en diras tant… Il y a trois jours que j’attends ton premier paiement. Je t’ai gentiment prêté de l’argent et toi tu ne respectes pas tes engagements. C’est fâcheux… Très fâcheux.

– Je suis un homme de parole, tu le sais. Je te rembourserai.

Il se lève, se place en silence devant la vitre. Alors que je m’apprête à ouvrir la bouche, il me surprend en se jetant sur moi et en me plaquant la gueule sur son bureau. Ma tête heurte violemment le bois noble et dur, le canon froid de son flingue se colle contre ma nuque. J’essaie de calmer les battements de mon cœur qui s’affolent dans ma poitrine. Il souffle comme un porc, me dégoûte quand il se penche et me souffle au visage son haleine fétide :

– Tu me dois cinquante mille balles et je les veux.

Cet enfoiré commence à me les briser menu. Quand je fais une promesse, je la tiens toujours. Je profite d’un cri et d’un verre qui se brise dans la pièce d’à côté qui dévie l’attention de Sylverio pour inverser la tendance. Malgré la trouille, je ne supporte pas sa menace. Je sais que je risque ma peau pour lui tenir tête, mais je n’ai pas pour projet de mourir ce soir. Je me retourne plus vite que l’éclair, lui fais une clé de bras et gronde d’une voix grave :

– Tu auras ton argent. J’honore toujours mes promesses. Laisse-moi juste dix jours et je te rembourse la somme plus les intérêts.

– Tu as des couilles, ricane-t-il. J’aime ça. Ce sont des gars comme toi qu’il me manque. Travaille pour moi et on est quittes.

– Hors de question.

Cette fois, c’est moi qui ris de ce qu’il vient de me proposer. Jamais de ma vie, je ne bosserais pour un mec comme lui. Je tiens trop à ma liberté et j’ai des valeurs. Je maintiens toujours ma prise, mais il lutte moins.

– Quatre-vingt mille dans dix jours, me dit-il plus sérieusement. Si tu ne viens pas, je te retrouve et te fais la peau. Où que tu sois…

Ce n’est pas une menace, mais bien une promesse qu’il me fait. Je le lâche enfin. Il grimace, se frotte l’épaule puis époussette son veston. Je hoche la tête, recule jusqu’à la porte que j’ouvre. Lorsque je lui tourne le dos pour me tirer d’ici, il me lance :

– Dix jours, l’As de Cœur !

 

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First. Heart Games

Deamon est sombre, brut et entêté.

Nora est sage, riche et lumineuse.

Il est joueur de poker dans des salles clandestines, elle est héritière de casino à Las Vegas.

Lorsqu’ils s’affrontent pour un tournoi exceptionnel, c’est un feu d’artifice ! Ils se détestent, se respectent, s’attirent, succombent à la passion… Mais chacun doit gagner, battre l’autre, pour changer de vie. Et si remporter le tournoi leur faisait tout perdre ?

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© Edisource, 100 rue Petit, 75019 Paris

Septembre 2019

ISBN 9791025747483

 

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