Beautiful Fighter
Chapitre 5
Je n’arrive pas à y croire. Il a eu gain de cause. Après l’achat de mon téléphone, payé comme prévu avec l’argent de sa mère, nous sommes retournés à la voiture. Pour me convaincre, il lui a suffi d’avoir recours à un petit rappel de la loi. En effet, pour conduire en Australie, il me faut soit un permis de conduire international, soit une traduction officielle de mon permis espagnol. Bien sûr, je ne détiens ni l’un ni l’autre. À cela s’ajoute ma peur de provoquer un accident. Je m’en voudrais à vie si je blessais quelqu’un.
Tout au long du trajet, sa jambe semble le faire souffrir. Je le vois à la manière dont il se crispe. Il ne se plaint pas, loin de là. Je pense qu’il préférerait avaler un cafard plutôt que d’admettre qu’il a mal. Je sais ce que ça fait, je suis exactement comme lui.
– Tu es sûr que tu ne veux pas que je conduise ? m’inquiété-je. Tu n’as pas vraiment l’air en forme.
– Une blessure à la jambe me suffit, merci. Je n’ai pas besoin que tu m’en fasses une deuxième en percutant tout objet qui se trouverait sur ta route.
Je hausse les épaules, feignant l’indifférence, et attrape mon nouveau smartphone pour envoyer un message à ma meilleure amie.
[Salut Emilia ! Je suis désolée
de ne pas t’avoir écrit plus tôt,
mais à peine arrivée en Australie,
mon téléphone a rendu l’âme.
Le soleil est au beau fixe.
Tout va bien.]
J’ignore quelle heure il est en Espagne, mais elle répond tout de suite.
[Et le fils de ta patronne ?]
[Mentalité : 8 ans. Corps…]
Un peu hésitante, je jette un œil que j’espère discret à mon chauffeur, puis complète ma missive.
[… à se damner.]
[Quoi ? Ma chérie,
je t’arrête tout de suite.
Tu ne peux pas fantasmer
sur le physique d’un gamin.
C’est grave, très grave.
En fait, c’est même criminel !]
[Pardon, je n’ai pas été assez claire.
Samaï, le fils de ma patronne,
a plus de 25 ans.]
[Oh ! Dans ce cas, ça change tout.
Je te suggère quelque chose…]
Je n’ai pas le temps de lui demander en quoi consiste sa proposition qu’elle enchaîne déjà. Décidément, Emilia tape plus vite que l’éclair !
[En voyageant à l’autre bout du monde,
tu t’es offert la chance
de repartir à zéro.
Si ce garçon te plaît,
laisse-le t’aider à révéler
la nouvelle Adi.
Celle qui n’a peur de rien.
Celle qui est libre.]
[Ce qui se passe à Sydney
reste à Sydney.]
Sauf que nous ne sommes pas à Sydney, et que je ne sais pas si je suis prête à tirer un trait sur mon passé. Mais après tout, Emilia me connaît mieux que quiconque. D’autant plus qu’elle n’est pas seulement mon amie, mais aussi la psychothérapeute qui m’a aidée à quitter mon ex-conjoint violent. Donc, elle doit savoir de quoi elle parle, et ses conseils ne sont pas à prendre à la légère. Et si je décidais de vaincre ma peur et de céder à mes envies ? Qu’est-ce que je risque, concrètement ? Avoir le cœur brisé ? Personne n’a parlé d’amour. Perdre mon travail ? Si on arrive à faire la part des choses et à établir des règles si besoin, il n’y a pas de raison que je me fasse virer. Certaines personnes entretiennent des relations au travail et toutes n’ont pas perdu leur poste. Si le fait de céder m’aidait à avancer ? À guérir mes blessures ?
Arrivés sur sa propriété, Samaï et moi nous battons pour décharger la voiture des quelques emplettes qu’il a faites en route.
Pas besoin d’avoir l’œil pour remarquer qu’il boite plus que tout à l’heure.
– Va dans la chambre et enlève ton pantalon. Je te rejoins dès que j’ai fini de ranger les courses.
Il hausse les sourcils, visiblement surpris. Je comprends le sens caché de mes paroles et une légère teinte rosée recouvre mes joues.
– Hum, tu n’y es pas du tout. Il neigera sous les tropiques avant que je veuille quelque chose avec toi.
Sans rien répondre, il tourne les talons et se dirige vers le coin de la maison qui lui est réservé. Je devrais être soulagée qu’il m’ait obéi. C’est si rare, après tout ! Alors, comment expliquer cette pointe de déception qui tenaille l’intérieur de ma poitrine ?
Une fois ma tâche terminée, je le rejoins. J’ai fouillé les placards en vue de trouver de quoi le masser. Je n’ai dégoté que de l’huile de coco. Ce n’est pas l’idéal, mais ça fera quand même l’affaire.
Je sursaute en découvrant qu’il ne porte qu’un boxer. Son torse est conforme à l’idée de ce que je me faisais du corps d’un sportif. Beau à se damner. Troublée, j’inspire profondément pour me calmer. Ses iris dorés parcourent mon corps dès qu’il me remarque. Ça devrait me rebuter. Pourtant, ça me flatte.
– Allonge-toi sur le lit. Sur le ventre.
Comme ça, je n’aurai pas vue sur ses abdos. Mais ses fesses ne sont pas mieux. Une fois de plus, il obéit sans rechigner.
– Bizarre, lancé-je en chauffant l’huile entre mes mains.
– Quoi donc ?
– Tu ne râles pas.
Je pose mes paumes sur son mollet avant de commencer à le masser. Sa peau bronzée est étrangement douce.
– Je sais me montrer raisonnable. Tu devrais essayer pour voir.
Je lève les yeux au ciel et appuie sur son muscle.
– Aïe !
– Mauviette.
– Brute.
– Et c’est toi qui fais de la boxe ? Allez, couche-toi sur le dos, maintenant.
Je me remets à le masser plus doucement. Puis, je me place sur son lit de manière à l’aider à étirer son genou. Même si je n’ai pas été jusqu’au diplôme de kiné, la vie m’a appris comment soulager certaines douleurs. Je revois mes mains enfantines tâchant de soigner le corps meurtri de ma mère. Par chance, Samaï me sort de mes pensées.
– Parfaitement. Mais toi, on dirait que tu détestes ce sport.
– Je ne comprendrai jamais la violence, quelle que soit sa forme.
Ma voix est cassante. Je me reprends, parce que mon but n’est pas de le blesser. Quand je lève les yeux vers son visage, il m’observe avec attention, comme s’il voulait sonder les tréfonds de mon âme, et que cela le frustrait de ne pas y arriver. Quand il me regarde comme ça, je me sens plus importante que je ne l’ai jamais été.
– Je crois que tu te fais de fausses idées sur la boxe thaïe. Dans ma discipline, le muay-thaï, nous apprenons à respecter l’ennemi. À le considérer comme notre égal. Ce sport encourage la vivacité d’esprit, le développement de stratégies efficaces, de la force, de l’intelligence du geste ou encore de la vitesse.
La manière dont il en parle, si passionnée, me touche.
– Tu devrais essayer.
– Ah non, il n’en est pas question !
J’apprécie qu’il n’insiste pas, et vois ça comme un signe de respect. En silence, je continue de le masser durant quelques minutes. Ses muscles sont de moins en moins tendus. Il faut croire que mes mains n’ont pas perdu de leur savoir-faire. J’abandonne mon massage et me rends à l’autre bout de la pièce, où je m’adosse à son bureau.
– Lève-toi et marche, ordonné-je.
– Tu cites la Bible, maintenant ?
Je ris bêtement.
– Si l’un de nous deux a besoin de prier pour obtenir ce qu’il veut, ce n’est pas moi, lancé-je.
Une lueur de défi pétille dans son regard et quelque chose s’allume en moi.
– Mais, je suis payée pour prendre soin de toi, j’ai besoin de voir si tu boites toujours autant. Alors je te demande de te mettre debout et d’avancer vers moi.
Il s’exécute sans un mot et s’approche lentement. Il se dégage de lui un je-ne-sais-quoi de hautement sensuel.
Mes yeux quittent son visage pour descendre sur ses épaules, sur son torse musclé. Cet homme n’est pas aussi imposant que je l’aurais imaginé pour un boxeur. Il est à la fois mince et puissant. Sur moi, ce mélange fonctionne encore mieux qu’un physique bodybuildé. Je n’ai pas peur. Je suis juste électrisée. Sous le charme. Incapable de fuir.
Mes iris retrouvent les siens, qui brillent de désir pour moi, et d’une autre chose que je ne veux pas analyser. J’oublie tout de sa jambe blessée, de mon passé traumatisant. Il s’arrête brusquement à une distance inférieure à un pas, comme s’il voulait absolument me laisser la possibilité de dire non. Jamais une dizaine de centimètres ne m’avait paru aussi immense.
– Samaï.
C’est tout ce que je parviens à articuler. Alors, il franchit le dernier espace qui nous sépare et se jette sur moi. Nos lèvres avides se rencontrent. Les siennes sont douces, chaudes, rassurantes. D’abord sur mes gardes, je ne tarde pas à les écarter pour lui laisser un passage dans ma bouche. Nos langues s’appréhendent, se cherchent, se trouvent. Précautionneusement, comme s’il cherchait encore mon autorisation, ses mains se posent sur ma taille pour m’attirer à lui. Quant aux miennes, elles se promènent sur ses épaules musclées pour jouer ensuite sur sa nuque.
Collée à lui, je n’ai pas peur. Je sais confusément qu’il ne me fera jamais de mal. Et c’est tellement bon que c’est comme si mes pieds ne touchaient plus le sol. Quand mes fesses atterrissent sur le bureau, je comprends que ce n’était pas qu’une impression. Cet homme fort m’a soulevée pour que nous soyons à la même hauteur. Guère déstabilisée, j’enroule mes jambes autour de sa taille. Son érection vient alors se presser contre mon bas-ventre. Loin de me rebuter, ce contact allume un véritable brasier au creux de mon corps.
– Adi…
Enivrée par sa voix si rauque et sexy, je laisse mes mains glisser sur sa musculature dure, fine, sans excès. Je pourrais passer ma vie à en dessiner les contours. Mon haut tombe à mes pieds, et je ne pourrais même pas dire qui de nous deux l’a enlevé. En soutien-gorge, je me tiens devant lui, sans peur. Sans angoisse.
– Juste une chose, avant d’aller plus loin. Quoi qu’il advienne, quoi que nous fassions, ça n’aura aucune incidence sur ton poste, d’accord ?
J’acquiesce, reconnaissante.
Les pointes de mes seins s’érigent sous son regard brûlant, et la violence de ce que j’éprouve me laisse sans voix. Je ne suis pas une vierge effarouchée. J’ai perdu ma virginité dans les bras de mon ex. Seulement, je ne l’ai jamais désiré. Pas une seule fois. Je couchais avec lui parce que j’étais sous son emprise, parce que j’avais peur, pas parce que je le voulais. Alors que je brûle de désir pour Samaï.
Et c’est ce constat qui m’effraie. Parce qu’involontairement, je lui offre un grand pouvoir sur moi.
Alors que je me débats avec moi-même, en proie au doute, le bruit strident de la sonnette nous fait sursauter tous les deux. Nos regards se croisent. Le mien, paniqué, le sien, inquiet.
– Adi, tu vas bien ?
Mes iris s’accrochent aux siens comme à une bouée de sauvetage. J’observe les pépites d’or et les étoiles qui scintillent autour de ses prunelles noires. Et je n’y lis aucune menace.
– C’est moi, Adi. Je suis Samaï, et je ne te ferai jamais de mal.
– Je sais.
Nos bouches se scellent à nouveau, étrangères à la sonnette qui retentit encore. Mais quand une voix féminine et criarde s’élève dans les airs, mon enthousiasme retombe.
– Samaï ! Samaï, tu es là ?
En reconnaissant ce timbre, mon cœur se glace. C’est celui de la rousse sculpturale qui se trouvait avec lui lorsque je suis arrivée ici. Autrement dit, sa petite amie. Comment ai-je pu l’oublier ?! Et lui, pour qui se prend-il ? Pour qui me prend-il ?!
– J’aurais dû m’en douter ! craché-je.
Je me baisse pour ramasser mon tee-shirt. Je ne me donne même pas la peine de l’enfiler et quitte cette pièce maudite.
– Attends, Adi, ce n’est pas ce que tu crois !
J’éclate d’un rire sans joie et lui lance un regard furibond.
– Pas ce que je crois ? Si ça ressemble à un canard, que ça a un bec de canard, des plumes de canard, et des pattes de canard, c’est parce que c’est un canard !
Il fronce les sourcils et plisse le nez dans une grimace qui le rendrait presque drôle si je n’étais pas aussi énervée.
– C’est un proverbe espagnol. Et toi, tu es un connard.
Et pas un canard.
– Si c’est ce que tu crois, je ne vais pas te détromper.
Je suis un peu surprise. Je croyais qu’il fallait toujours qu’il ait le dernier mot. Pourtant, il abandonne cette lutte et me laisse finir par une insulte. Soit il comprend ma colère, soit à ses yeux, je n’en vaux pas la peine. Je ne mérite même pas une explication.
Je le laisse planté dans sa chambre pour filer dans la mienne. Mon nouveau téléphone en main, je me hâte de le connecter à mes écouteurs et de lancer de la musique furieuse. Pas question que je m’inflige les cris de plaisir de la rousse hystérique !
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