Beautiful Fighter
Chapitre 29
En effet, nous arrivons entiers à Kapiwaru, en bonne santé et pas en pièces détachées. Je n’irais pas jusqu’à dire que le vol était une partie de plaisir, vu que le petit coucou ballottait au gré du vent. Mon estomac n’a pas arrêté de faire des allers-retours entre ma bouche et mes pieds, mais nous sommes bien vivants ! C’est l’essentiel.
En arrivant à l’aérodrome de Kapiwaru, qui ne possède pas de piste suffisamment longue pour faire atterrir ou décoller un avion de ligne digne de ce nom, nous avons le bonheur de découvrir la présence de nos amis, venus nous accueillir en nombre. Même Nitty est là. Je ne peux pas m’empêcher de sourire quand je la vois serrer chaleureusement son fils dans les bras.
– Arrête, maman. Je ne suis plus un bébé, râle ce dernier.
Le grand boxeur jette des coups d’œil autour de lui pour s’assurer que personne n’a remarqué cet élan de tendresse maternelle.
– Pour une mère, son enfant reste à jamais son bébé. Tu comprendras un jour.
Je m’esclaffe en le voyant lever les yeux au ciel, mais mon rire se bloque dans ma gorge lorsque le regard complice de Nitty tombe sur moi.
Ah non, on n’en est pas encore à parler de mariage, de gamins, et tout le toutim !
Comme il est près de midi, nous déjeunons avec les autres. Tout le monde déborde d’enthousiasme en raison de la compétition en Thaïlande qui approche. Cette ambiance légère nous fait un bien fou. Et les petits gestes chargés de tendresse dont me gratifie Sam en public font mon bonheur. Et tant pis si cette gourde de Nicole me foudroie du regard. J’ai endossé un gilet pare-balles imaginaire à l’épreuve de ses yeux revolver.
Nous sommes à peine rentrés à la maison que le devoir nous attend. Sam doit se plier à la pesée réglementaire et reprendre l’entraînement. Quant à moi, je m’apprête à m’installer derrière l’ordinateur afin de mieux vérifier les infos quand mon téléphone se met à sonner. C’est un appel du consulat d’Espagne à Brisbane. Il faut que je m’y rende dans les plus brefs délais pour régulariser ma situation en vue du voyage en Thaïlande prévu dans une dizaine de jours. D’ailleurs, je dois également faire un passage au consulat du royaume asiatique afin d’y préparer mon séjour. Je ne suis pas particulièrement fan des affaires administratives, mais la préparation de ma petite escapade à Brisbane a au moins le mérite de me changer les idées.
Je décide que pour en finir avec ces histoires de papiers, le plus tôt sera le mieux. Je pars demain ! Grâce à la magie d’Internet, je réserve un billet de bus aller-retour, imprime un plan de la ville où figurent les deux consulats, ainsi que quelques magasins qui m’intéressent. Ensuite, je remplis les formulaires que je dois fournir aux différentes administrations. Le tout me prend bien plus de deux heures. Lorsque j’ai terminé, je passe un peu de temps auprès de la nouvelle équipe du Magnetic Vibes, leur donnant quelques conseils en matière de cocktails européens qu’ils aimeraient inclure dans leur catalogue. Ensuite, je rentre à la maison, où je mijote un délicieux repas pour deux, conforme aux exigences de Lily, la nutritionniste française. Tout en faisant cela, je songe à mon avenir. Mon activité ici me fait ressembler à une bonne petite épouse qui suit son homme partout. Est-ce de cela dont j’ai envie ? Je ne devrais même pas me poser cette question, puisque je sais que je repartirai en Espagne dès que mon visa australien arrivera à expiration. Nous n’avons jamais parlé de ce qui se passera à ce moment-là, et je ne sais pas comment aborder le sujet.
Quand Sam rentre, il me rejoint directement dans la cuisine, où il me prend dans ses bras après avoir humé l’air chargé d’épices méditerranéennes.
– Qu’est-ce que tu me prépares ?
– Du poulet à l’espagnole. Je me suis dit que tu n’avais peut-être jamais goûté à ça.
L’Australie n’est pas réputée pour sa gastronomie…
– En effet, je n’ai pas encore eu cette chance, mais vu comme ça sent bon, je sens que je vais me régaler.
Je plisse le nez dans une grimace.
– Je crois que tu t’es très bien entraîné, aujourd’hui.
– Ça veut dire qu’il faut que je prenne une douche ?
J’acquiesce vivement.
– Seulement si tu la prends avec moi.
Voilà une chose qu’il ne faut pas me répéter deux fois. Je coupe la gazinière et rejoins mon amant sous l’eau pour un merveilleux moment de pur plaisir.
Pendant que je me sèche les cheveux, je le laisse mettre la table. Puis, je retourne en cuisine, un peu stressée. Mon plat lui plaît vraiment, mais ce n’est pas ce qui m’angoissait le plus. Je décide de lancer tout de suite les hostilités.
– Demain, je dois me rendre à Brisbane. Il faut que j’aille aux consulats d’Espagne et de Thaïlande pour préparer notre voyage.
– OK. Je t’y emmène.
C’est exactement ce que je ne voulais pas entendre. Primo, des activités importantes le retiennent ici. Deuzio, je ne deviendrai pas une de ces filles qui ne peuvent rien faire sans leur mec.
– Merci, mais il n’en est pas question.
Mon refus semble avoir l’effet d’une gifle sur lui.
– Comment cela ?
À en croire l’expression qui plane sur son beau visage, mon rejet le blesse. Mon palpitant se serre dans ma poitrine. Je me penche sur la table pour attraper sa main avec tendresse, mais je reste ferme.
– Tu as déjà tout lâché pour moi en m’emmenant passer un week-end de rêve dans un petit paradis sur terre. Maintenant, il faut que tu t’occupes de toi. De ta compétition. Ton pays compte sur toi, et tu dois t’entraîner pour remporter le trophée qui te tient tant à cœur.
Il ne dit rien, mais il sait que j’ai raison.
– Et puis, je veux me débrouiller toute seule. C’est important pour moi.
Je ne rentre pas dans les détails. Il n’en a pas besoin. Il connaît mon passé et comprend ce que j’éprouve. Il faut que j’apprenne à faire les choses par moi-même. À ne pas toujours compter sur un homme.
– D’accord, accède-t-il. Mais au moindre pépin, tu me passes un coup de fil et je rapplique.
Je souris en repensant à cette histoire de superhéros.
– C’est promis.
***
Le lendemain matin, alors qu’il ne fait pas encore jour, c’est lui qui m’accompagne à la gare routière de Kapiwaru. J’ai un pincement au cœur, parce que c’est ici que tout a commencé quand je suis arrivée dans cette ville, quelques mois plus tôt. À présent, j’ai l’impression que j’y réside depuis des années et, surtout, j’ai le sentiment que je pourrais y vivre toute ma vie. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose.
Alors que nous attendons l’arrivée du bus, je ne suis pas sans remarquer les œillades à peine discrètes que lui jettent les quelques filles et femmes qui patientent à la gare. Je marque mon territoire en me collant à mon homme, ce qui fait sourire ce dernier tout contre mes lèvres. Notre dernier baiser est divin, tout comme les précédents.
– Bonne journée, Adi.
– Bonne journée à toi, grand boxeur.
Je rejoins ma place dans l’autocar qui doit dater de l’époque des dinosaures et dis au revoir à mon amant, après quoi j’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles.
Je range mon smartphone dans ma poche en entrant au consulat d’Espagne. J’ai encore essayé plusieurs fois de joindre Emilia, sans succès. En sortant d’ici, j’appellerai Nita. Elle en saura sûrement plus !
La standardiste est au téléphone quand j’arrive, ce qui ne l’empêche pas de m’accueillir d’un sourire chaleureux et de m’inviter à m’asseoir sur l’un des fauteuils. Ils sont tous occupés, alors je reste debout. L’endroit est bondé, et pour cause. Le chômage force mes compatriotes à quitter notre pays natal en masse, et l’Australie est l’une de nos destinations préférées. L’ambiance qui règne dans cet endroit exigu me fait un peu oublier mes angoisses, parce qu’on se croirait chez moi, en Espagne, où tout le monde parle en même temps en tutoyant de parfaits inconnus, à qui ils s’adressent comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Un peu nostalgique, je plonge avec plaisir dans cette petite enclave si loin de la Méditerranée.
Lorsque vient mon tour, j’ai presque des regrets à l’idée d’abandonner la conversation que je maintenais avec mes compatriotes. Je prends le numéro de Luna, une jeune serveuse fraîchement arrivée à Brisbane, et lui promets qu’on se reverra, après quoi je pénètre dans un bureau bordélique où m’attend une employée souriante.
Nous commençons par régler les détails administratifs, ce qui au final, ne nous prend pas longtemps. Cependant, quand je fais mine de me lever, elle me fait asseoir.
– Nous ne t’avons pas fait venir uniquement pour cette histoire de papiers. En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça.
Je commence à m’inquiéter quand on toque à la porte et qu’une autre femme fait son entrée, vêtue d’un uniforme de police de mon pays. Mon cœur s’affole lorsque je pense à Emilia. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé.
– Bonjour. Tu es bien Adriana Aguilar ?
J’opine tandis que Cristina, l’employée du consulat, lui tend mes papiers.
– Je m’appelle Angela Rodriguez et je suis officier de police. Je suis ici pour recueillir tes impressions sur Adolfo Mendez.
Mon palpitant bondit jusqu’à ma gorge en entendant le nom de mon ex.
– Pour quelle raison ?
Je n’ai pas honte d’avouer que je prie pour qu’il soit mort.
– Son comportement exemplaire en prison lui a valu une révision de peine. La Justice est en train d’évaluer son cas.
Intérieurement, la peur et la colère se mélangent dans une explosion détonante. Mon univers s’écroule à l’idée que mon bourreau n’aille pas jusqu’au bout de sa sentence. Extérieurement, ma réaction est moins impressionnante.
– Est-ce que… est-ce qu’il pourrait sortir plus tôt ?
– Si la Justice trouve cela approprié, oui.
Oh mon Dieu ! Je n’arrive pas à croire ce que j’entends. Mon père a tué ma mère, et ce trouillard n’a pas passé une seule journée en prison, puisqu’il a simplement décidé de se suicider. Adolfo doit payer pour ce qu’il a fait !
– Adolfo Mendez m’a torturée. Il m’a mutilée. La Justice a estimé que ma vie gâchée à jamais valait cinq ans de prison. Et maintenant, vous estimez que ça ne vaut même pas ça ?
Je ne crie pas. Ma voix est étonnamment calme par rapport à la tempête qui me balaie de l’intérieur. Je suis terrorisée, dégoûtée, mais surtout, révoltée.
– Je le sais, Adriana. En plus de mon travail en tant qu’officier de police, je milite pour les droits des victimes de violences conjugales. Si j’ai choisi de m’occuper de ce cas en particulier, c’est pour faire de mon mieux pour que ton bourreau reste derrière les barreaux aussi longtemps que possible. Pour toi, mais aussi pour toutes les femmes qu’il pourrait agresser. Et pour ça, il me faut recueillir ton témoignage.
Je hoche la tête, même si l’idée de me prêter encore une fois au jeu des questions-réponses ne m’enchante pas. Sans plaisir, sans conviction, je replonge dans mon passé. Je rouvre mes blessures pour montrer qu’elles saignent encore, et que les plaies que cette ordure m’a infligées ne se résument pas à une cicatrice sur le ventre. Elles sont encore présentes dans mon âme, dans mon cœur, et j’ignore si elles disparaîtront réellement un jour. Les séquelles psychologiques sont invisibles, c’est ce qui les rend d’autant plus redoutables.
Deux heures plus tard, je suis entièrement vidée. Mais je suis debout et prête à me battre pour que cet enfoiré reste en taule aussi longtemps que possible. Adolfo est un malade mental. Je ne vois rien d’autre pour justifier la violence dont il a fait preuve à mon égard durant toutes ses années. Quoi qu’il m’en coûte, je ferai de mon mieux pour protéger les autres femmes, mes amis, et moi.
En quittant ce bureau, je n’ai plus la force de contacter Sam. À quoi bon, de toute manière ? Lui non plus ne peut rien pour moi. Ce n’est pas de sa faute si dans mon pays, la Justice est encore menée au détriment des victimes. Il faut que les choses changent. Elles ne le feront pas toutes seules. C’est à nous de nous battre au quotidien. Notre combat ne se mène pas sur un ring. Il n’est pas médiatisé, et nous ne recevons pas de médaille. Notre lutte, elle se joue dans la vie de tous les jours. Dans la rue, à la maison, au travail ou dans les écoles. Elle est partout. Et nous vaincrons, j’en ai l’intime conviction.
Je colle mon plus beau sourire sur mon visage et entre au consulat de Thaïlande. Le fait que mon petit ami ait reçu une invitation spéciale de la part du Roi me range dans la catégorie VIP, si bien qu’on me propose d’emblée de passer devant les autres. Je refuse poliment, alléguant que je préfère profiter de la climatisation qu’offre ce local. Dès que l’on me laisse tranquille, je plonge mon nez dans mon smartphone en quête d’infos concernant mon ex. Au bout d’une quinzaine de minutes, je parviens à trouver un article paru dans un petit journal valencien. Forcément, les grands quotidiens nationaux ne s’intéressent pas à ce qu’ils considèrent comme un banal fait divers. Je constate néanmoins que le billet date d’hier. Je présume qu’Emilia doit être au courant. Pourquoi ne m’a-t-elle pas contactée, dans ce cas ? Je suis de plus en plus inquiète.
Mon visa thaïlandais en poche, je me mets en route en direction de la gare. Comme mon rendez-vous au consulat d’Espagne a duré plus longtemps que prévu en raison de mon entretien avec la policière, je ne peux plus aller me promener en ville. De toute manière, je n’ai plus la tête à ça. Les souvenirs douloureux se bousculent dans mon cerveau et j’ai toutes les peines au monde à les arrêter. Au moment de monter dans le bus, j’envoie un SMS à Sam pour le rassurer. Je viens de réaliser que je ne l’ai pas appelé une seule fois depuis que je suis à Brisbane, et lui non plus n’a pas cherché à me joindre, moi qui m’attendais à ce que nous restions l’un et l’autre scotchés à nos téléphones. Si je suis rassurée à l’idée de ne pas avoir eu à lui parler – je pense qu’il aurait deviné mon état d’esprit au son de ma voix – je suis un peu déçue de ne pas lui avoir manqué plus que ça. D’un autre côté, avec l’entraînement de fou auquel il se prête au quotidien, il n’a sûrement pas eu le temps de penser à moi.
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