Beautiful Fighter
Chapitre 14
Après une traversée maritime de soixante-dix minutes, nous accostons à Moreton Island, une île longue de trente-huit kilomètres. Je me sens un peu comme le capitaine Jack Sparrow à Tortuga, le rhum et les pirates en moins.
Yo ho, yo ho, a pirate’s life for me…
– Tu disais ?
Je sursaute. Grillée !
– Rien du tout.
– Tu chantonnais le refrain de l’attraction de Disney World, Pirates des Caraïbes.
– N’importe quoi ! C’est toi qui entends des voix.
– Menteuse.
– Affabulateur.
– Qu’est-ce que c’est que ce mot barbare ?
– Tu as perdu notre joute. Pour la peine, tu porteras les valises, lancé-je en lui tirant la langue.
Je dis ça, mais je prends quand même mon sac. Il n’est pas question qu’il se fasse davantage mal à la jambe par ma faute.
Ma bonne humeur s’effrite à mesure que nous quittons le bateau. Il faut croire que je me porte mieux en mer. La vérité est que j’appréhende la réaction de Sam quand il apprendra que nous l’avons piégé. Que je l’ai piégé.
La situation dérape en sortant du port, quand une blonde plantureuse vient à notre rencontre.
– Samaï, je suis tellement contente de te voir !
La grande perche n’a pas besoin de se hisser sur ses talons pour lui faire la bise, et rien que pour ça, je la déteste aussitôt. Et quand je vois la manière qu’elle a de l’embrasser sur les joues, mon ressentiment augmente d’un cran. Ces deux-là ont un passé commun. C’est clair comme la mer.
– Kimberley, la salue-t-il froidement.
– Tu n’imagines pas ma joie quand ta mère m’a appris que tu venais chez moi pour une thérapie de choc. J’étais aux anges et…
– Ma mère ? la coupe-t-il.
Oh, oh, il vient de comprendre qu’il y a anguille sous roche. Attendez ! C’est cette bombasse, la kiné ?
Soudain, la température chute de quelques degrés. Si l’on m’avait dit que je frissonnerais de froid en Australie…
Le somptueux visage de Sam se tourne vers moi. Son sourire a disparu, les étoiles se sont figées dans ses yeux de miel. Tout a été remplacé par une expression glaciale venue tout droit du pôle Sud. C’est la première fois que sa colère est dirigée vers moi. Je n’ai pas peur qu’il me fasse du mal. Enfin, pas physiquement. J’ai peur de l’avoir déçu, d’avoir perdu ce quelque chose qui brûle entre nous. Enfin, il tourne la tête vers celle que je suppose être son ex.
– Kimberley ? Tu veux bien nous attendre deux minutes ? Il faut que je parle à ma copine.
Disant cela, il referme ses doigts autour de mon bras et je me fige aussitôt. Je ne supporte soudain plus qu’il me touche. Pas comme ça, en tout cas. Aucun homme n’usera plus de violence sur moi. Lisant la menace qui plane dans mon regard, il me lâche. Dans ses yeux, l’animosité n’a pas disparu, mais je vois qu’il s’en veut de m’avoir brusquée.
– Suis-moi, chérie, ordonne-t-il.
Je lui emboîte le pas jusqu’au bar du port, situé à une trentaine de mètres plus loin. Consciente que je suis en tort, j’attaque la première. C’est mon mécanisme de défense.
– Pourquoi prétends-tu être mon petit ami ? C’est nouveau, ça !
La colère qui brille dans ses iris me fait frémir involontairement. Je redoute ce qui se cache derrière sa rage.
– Tu as perdu ton droit aux explications en me piégeant pour venir ici. Cette femme, c’est mon ex. Un peu folle. Un peu manipulatrice.
– Et un peu kiné, j’imagine.
– Aussi. C’est pour ça que tu m’as emmené ici ?
J’acquiesce. Lisant la douleur sur son visage, je me radoucis.
– Sam, je te jure que j’ignorais que vous aviez un passé ensemble. Nitty m’a simplement dit qu’elle était une excellente masseuse, et qu’elle saurait comment te soulager.
Je lève mes yeux inquiets sur lui, apeurée à l’idée de le perdre. Mais de perdre quoi, au juste ? Je ne sais même pas ce qu’il y a entre nous.
– Pourquoi as-tu accepté ce marché ? Ma mère t’a promis de l’argent ?
– Non ! me récrié-je. Je croyais que tu me connaissais un peu mieux que ça.
– Visiblement pas.
Il fait mine de partir. Cette fois, c’est moi qui le retiens en m’accrochant à son bras. L’idée de le perdre ne m’a jamais fait aussi peur, ce qui me permet de réaliser combien je tiens à lui. Et je déteste le fait qu’il me voie comme une manipulatrice, ce que je ne suis absolument pas.
– Attends, laisse-moi finir. Nitty m’a assuré que cette femme pouvait faire des miracles. Je te vois, Samaï, je te vois souffrir de ta jambe blessée, souffrir de ne pas pouvoir combattre ! La boxe est une véritable passion pour toi, ça saute aux yeux. Alors tu peux me faire la gueule, bouder comme un gosse, mais laisse-toi une chance et accepte les soins de cette femme, aussi odieuse soit-elle. Nous n’en avons que pour deux ou trois jours. Ensuite, nous rentrerons à la maison.
Ses iris d’ambre se posent sur moi. On dirait qu’il cherche à sonder jusqu’aux tréfonds de mon âme. Je ne me défile pas. Je ne me cache pas.
– Pourquoi est-ce que tu veux m’aider ?
Je respire enfin. Je ne m’étais pas rendu compte que je retenais mon souffle.
– Parce que tu en vaux la peine.
Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine en attendant sa réponse.
– OK.
– OK ? C’est tout ?
– OK.
Je n’espérais pas à un long discours, mais mince ! Je viens tout de même de lui avouer qu’il compte pour moi. Il pourrait faire un effort, non ?
– On reste, à une condition.
Je retiens de justesse un « tout ce que tu voudras ».
– Je t’écoute.
– Jusqu’à ce qu’on quitte Moreton Island, tu es ma petite amie officielle.
– Et puis quoi encore ?
– Je double ton salaire.
– Tu me prends pour une catin ? Va te faire voir, mec !
Je relâche son bras et essaie de m’éloigner de lui, furieuse. Ses bras puissants s’enroulent autour de ma taille et me retournent pour que je puisse lui faire face. Le désespoir que je lis sur son visage me retient de me dégager, mais je reste en colère contre lui, et je n’ai pas l’intention de me laisser faire sans lui dire ce que j’ai sur le cœur.
– Tu as intérêt à avoir une explication pour l’insulte que tu viens de me jeter à la figure. Parce que me proposer de l’argent pour que je sois ta copine, c’est me traiter de pute.
– Excuse-moi, Adi. Je n’ai jamais voulu sous-entendre que tu étais une prostituée. Mais si Kimberley est particulièrement douée de ses mains…
Je lui lance un regard furibond qui provoque un sourire furtif sur son visage.
– Laisse-moi finir avant de t’emporter, petite tigresse jalouse.
– Je ne suis pas jalouse du tout, mais vas-y, termine ta phrase !
– Si Kimberley est particulièrement douée de ses mains en ce qui concerne les massages et autres techniques de remise en forme, elle a du mal à accepter qu’on lui dise « non ». Crois-moi, j’ai eu un mal fou à lui faire comprendre que c’était fini entre nous et je n’ai pas envie de me battre avec elle.
– Et tu penses que si tu me présentes comme ta petite amie, je te servirai de rempart, c’est ça ?
– Exactement.
– Et si je refuse ?
Ce n’est pas que j’ai envie de refuser. Jouer les petites amies de cet homme incroyable est plus que tentant. Trop tentant, même. Mais une alarme vient de retentir dans ma tête, m’alertant des risques encourus si j’endosse ce rôle. Sa copine… je pourrais même y prendre goût. Avouons que ça ne serait pas l’idée du siècle.
– Si tu rejettes ma proposition, on prend le prochain ferry et on rentre à Kapiwaru.
– Puisque tu ne me laisses pas le choix, je serai ta petite copine.
Une lueur étrange brille dans son regard.
– Tu en parles comme si c’était un sacrifice pour toi.
C’est tout le contraire, et c’est justement ce qui me fait peur. Dans ma tête, je répète le mantra que m’a appris Emilia, et pour me convaincre que je ne me brûlerai pas les ailes en volant trop près du soleil, je me hisse sur mes pieds et embrasse celui qui est en train de me faire perdre la tête.
– Lever de rideau, susurré-je, l’esprit retourné par ce baiser.
– Lever de rideau, renchérit-il.
Ses mains abandonnent ma taille pour que ses doigts viennent s’entrelacer aux miens. Je me déteste de trouver ce geste aussi naturel. C’est nul, pathétique et puéril. Oui, tout ça à la fois.
– Allons affronter le dragon, murmure-t-il à mon oreille, faisant courir un frisson le long de ma colonne vertébrale.
Quand la blonde sculpturale nous voit revenir main dans la main, je jure que ses yeux bleus lancent des éclairs.
Pikachu, sors de ce corps !
Nous la suivons vers le parking. Forcément, Miss Monde possède une super voiture, et je parie mon salaire du mois qu’elle la conduit mieux que moi. En même temps, ce n’est pas difficile.
– Tu as vu ? J’ai gardé la Lamborghini. Avec les bons souvenirs que nous avions dedans, je ne pouvais pas me résoudre à changer de véhicule.
Je cache mon envie de lui éclater son fichu visage de poupée contre le capot et lui adresse un sourire poli à la place.
– Kimberley, je te présente Adi, ma petite amie.
Elle ne daigne même pas jeter un œil sur moi, préférant faire comme si je n’existais pas.
– Au fait, Sammy, j’ai préparé des fruits de mer pour ce soir, exactement comme tu les aimes.
Je lève les yeux au ciel en prenant place sur la banquette arrière alors qu’il s’installe à l’avant, avec elle. La soirée s’annonce longue !
Tout au long du trajet, Barbie essaie désespérément de faire revivre leur passé ensemble. Je vois bien que celui qu’elle surnomme « Sammy » tente à tout prix de lui faire comprendre que leur histoire est aussi morte que Toutânkhamon, mais la belle blonde est dotée d’une ouïe sélective qui lui permet d’entendre seulement ce qu’elle veut.
Quand on est coincé dans une voiture avec une personne aussi désagréable que Kimberley, il fait bon vivre sur une île aussi petite que Moreton Island : les routes ne sont jamais longues. Je m’attendais presque à ce que Barbie habite dans une maison inspirée de la poupée en plastique qui lui ressemble tant. Heureusement pour mes rétines, le bâtiment n’est pas rose. Ici tout est blanc, minimaliste, épuré. Si j’étais une grande poussière noire, je me ferais une joie de m’échouer sur son sol immaculé. Vu comme elle en parle, elle a l’air plutôt fière de son lieu de résidence, dont les plans ont été dessinés par un architecte de renom.
– Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?
Samaï lui sert un compliment aussi minimaliste que la décoration, puis elle braque sur moi son regard narquois.
– Et toi, Adrienne ?
Elle a sciemment écorché mon prénom, mais au moins, elle a enfin remarqué ma présence. Il y a du progrès !
– Avec tout ce blanc et ces pièces stériles, il ne manque que les murs capitonnés pour que l’endroit soit paradisiaque.
La belle ne retient que le mot « paradisiaque » et sourit de toutes ses dents. Quand je disais qu’elle a une oreille sélective…
– Ta chambre est par là, fait-elle en désignant le couloir sans me quitter de ses yeux bleus.
– Kimberley, Adi est avec moi. Nous dormons ensemble.
– Oui, bien sûr… Mais elle a l’air fatiguée. Je pense qu’elle a envie d’aller se coucher et de nous laisser travailler seuls.
Tu ne prends pas un peu tes rêves pour des réalités ?
Samaï m’accompagne dans notre chambre pour déposer nos affaires. La belle blonde a changé d’avis à la dernière minute et nous a refusé celle qui donne sur la mer. Dommage.
– Tu es sûr qu’elle est compétente ?
J’ai fait l’école de kiné pendant deux ans, jusqu’à ce que cela devienne impossible pour moi de suivre cette formation. Et si j’ignore comment se déroule la formation en Australie, en Espagne, elle implique de sérieuses connaissances médicales.
– Elle est la meilleure dans son domaine, je te l’assure, dit-il en déposant un baiser sur mon front.
– Tu n’es pas obligé de jouer la comédie, maintenant, lancé-je en pointant ses lèvres du bout de l’index. Nous sommes seuls, elle ne peut pas nous voir.
– Je le sais, admet-il dans un sourire en coin qui me déstabilise.
– Alors, qu’est-ce que ça veut dire ?
Plutôt que de répondre, il tourne les talons et m’abandonne seule avec mes mille et une interrogations. Mon regard planté dans son dos le foudroie autant qu’il l’admire.
Si je parviens à ne pas l’étriper d’ici qu’on revienne à Kapiwaru, j’aurai mérité une médaille.
Et quand je rejoins Samaï et Kimberley dans la salle de soins, je me dis qu’en fait, je mérite carrément le prix Nobel de la paix. Entre les allusions à leur passé ensemble et le fait qu’elle va devoir manipuler pendant deux jours le corps de celui qui me fait craquer, je suis servie.
Néanmoins, j’essaie tant bien que mal de jouer le rôle de la petite amie parfaite en restant à côté de « mon homme ».
Elle commence par masser ses muscles, et j’ai envie de l’étriper quand je vois ses mains se promener sur la peau mate de Sam. Je ne devrais clairement pas éprouver ça. Pourquoi est-ce que je me sens comme Taz, le célèbre diable de Tasmanie des Looney Tunes, simplement parce que cette blonde sculpturale a les mains posées sur un homme avec qui je ne suis pas réellement en couple ?! Un homme dont je ne suis même pas amoureuse ! Parce que s’il est vrai que je suis clairement attirée par ce boxeur, je refuse d’impliquer des sentiments là-dedans. Je n’ai jamais aimé un homme, et ce n’est pas ce boxeur, aussi séduisant soit-il, qui va me faire changer d’avis ! Mon cœur restera aussi indompté que le bush australien.
– Bien. Maintenant, nous allons passer à autre chose.
Kimberley disparaît dans un coin de la pièce pour revenir en poussant une machine qui pourrait très bien être une version modernisée d’un appareil de torture de l’Inquisition espagnole. Totalement constituée de métal, elle mesure plus d’un mètre de haut. Elle possède une sorte d’embout rétractable qui sert à percuter les muscles de la personne blessée. Bon, Kelly me l’a expliqué de manière plus élégante, mais c’est tout ce que mon esprit apeuré a compris. De l’autre côté, l’outil possède une sorte de cavité destinée à étirer les membres. C’est un appareil de torture, ma parole !
– Tu vas vraiment te servir de ce truc ?
– Ce truc, comme tu l’appelles, va permettre à Sammy d’aller mieux. Alors oui, j’ai l’intention de m’en servir. Maintenant, si tu es trop faiblarde pour supporter de voir ça, tu peux toujours retourner dans ta chambre, histoire de ne pas m’encombrer en tombant dans les pommes.
Je prends sa pique pour une attaque personnelle et, pour une raison que j’ignore, je démarre au quart de tour.
– J’en ai vu, des blessures. J’en ai vu, du sang. J’ai vu des choses que toi, Miss Monde, tu ne peux même pas imaginer. Des choses qui te feraient tourner de l’œil en moins d’une seconde.
L’intensité du regard que me lance Samaï me trouble profondément et je me rends compte que j’en ai clairement trop dit. Je reprends le rôle de la simple petite amie jalouse, que je joue à la perfection, et me penche sur son lit pour effleurer ses lèvres. Mais ces dernières sont si douces, et leur goût si addictif, que très vite, notre baiser léger devient intense. Lorsque je lève les yeux sur la figure décomposée de Kimberley, je ne peux pas retenir un sourire narquois.
Avec une grimace, Barbie finit par activer sa machine. Immédiatement, le visage de mon prétendu petit ami change. C’est à peine perceptible. Sam est le genre de type qui déteste viscéralement montrer sa faiblesse. Mais certains signaux ne trompent pas. Sa mâchoire crispée, ce petit muscle dans son cou qui tressaute, cet éclat éteint dans son regard. Sans plus de préambules, j’attrape Kimberley par le bras pour l’entraîner à l’écart.
– Est-ce vraiment nécessaire de lui faire subir ça ?
– On peut le laisser guérir lentement, mais tu sais comme moi combien ça lui pèse. Ou alors, on peut le libérer de cette douleur qui le handicape en procédant aux soins, aussi difficiles soient-ils. Je pense que tu sais ce qu’il choisirait.
Quand j’inspecte son visage de poupée, je ne décèle pas le moindre signe de manipulation ou de mensonge de sa part. Elle dit vrai, et si elle ne cache aucunement le plaisir que ça lui procure de poser les mains sur le corps de celui qui me fait chavirer, j’en conclus qu’elle ne cherche pas volontairement à lui faire du mal. Rassurée, je hoche la tête.
– Merci.
– Tu n’as pas à me remercier, ce n’est pas pour toi que je le fais.
Garce un jour, garce toujours.
Nous revenons auprès de Sam, qui doit se demander ce qui nous a pris. Pour le soutenir dans sa douleur, je prends sa main dans la mienne et la serre très fort. Si mon geste tendre semble le détendre, il opte néanmoins pour l’humour, probablement pour cacher sa propre peur.
– Je ne vais pas accoucher, tu sais Adi ?
Je ne peux pas m’empêcher de sourire en l’entendant plaisanter.
– Vraiment ? Pourtant, je suis sûre que d’ici cinq minutes, tu seras en train de crier comme une femme en couches.
Il me rend mon sourire, et quelque chose d’étrange se met à pétiller dans ma poitrine.
C’est mauvais signe. Très mauvais signe.
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