Beautiful Fighter
Chapitre 16
J’ai beau avoir bien dormi, je suis épuisée. Alors que nous nous réveillons en entendant la sonnerie d’un téléphone dans une autre pièce, je constate que nous sommes dans les bras l’un de l’autre, les jambes emmêlées, ma tête sur son torse. Je file en vitesse dans la salle de bains, abandonnant Sam à moitié endormi, comme si cette pièce pouvait m’offrir une quelconque protection contre la gêne qui m’a envahie. Je n’ai pas envie qu’il me voie avec mes cheveux en bataille et une tête de déterrée.
Déjà, la veille, je ressentais cette étrange intimité qui flottait entre Sam et moi, mais ce matin, c’est encore plus fort. Je ne m’attendais pas à dormir avec le beau boxeur, et voilà que nous émergeons collés l’un à l’autre, comme un couple amoureux. Je ne suis pas prête pour ça.
Enfin présentable, je retourne dans la chambre, cachée sous un large peignoir blanc. Samaï ne me dit même pas bonjour et évite mon regard. J’imagine qu’il a dû mal prendre mon départ précipité.
Quelque part, je lui en veux. Hier, alors que je voulais en savoir plus sur sa relation avec Seann, il a éveillé ma curiosité en ne répondant pas à mes questions. Il en a appris plus sur moi que je n’ai appris sur lui. Quelles que soient ses motivations, je me suis sentie manipulée, et je lui en veux. Je saisis mon téléphone pour me changer les idées. Comme Emilia m’interroge au sujet de ma nuit en compagnie du beau gosse, je lui raconte tout dans un long texto. Sa réponse ne tarde pas à venir.
[Provoque-le. Fais-le baver.]
Son message me satisfait amplement. Et comment le faire baver mieux qu’en lui faisant miroiter ce qu’il ne peut pas avoir ? J’ai bien vu comme il boitait ce matin, et Kimberley nous a déjà prévenus qu’aujourd’hui, elle n’allait pas l’épargner. Résultat : le paquet de monsieur restera dans son emballage ! Je décide donc d’enfiler l’une des robes qu’il m’a offertes, et suis ravie de constater qu’elle me va à merveille. Sa couleur rouge ravive l’éclat de ma peau, et sa taille cintrée met ma silhouette en valeur. Devant le miroir de la chambre, je prends la peine de me coiffer un peu mieux que d’habitude. Et quand l’étonnement se peint sur le visage de Samaï au moment où il quitte la salle de bains, je me dis que j’ai fait le bon choix.
– Bonjour, Sam. Tout va bien ? Tu as l’air un brin crispé.
Il répond par un grognement viril et va s’habiller dans un coin de la pièce. Je ne me laisse pas tenter par la vue incroyable de son corps nu et laisse un grand sourire se dessiner sur ma bouche.
Prends ça dans la figure ! Uppercut ! Adi : 1. Samaï : 0 !
– Tu as faim ? demandé-je dès qu’il est habillé.
Il se retourne d’un mouvement lent. Ses yeux parcourent mon corps. Il se rapproche à pas mesurés.
– Oui. Je meurs de faim.
Son regard de feu m’indique clairement que la nature de sa fringale n’est aucunement alimentaire. Dommage pour lui, je n’ai pas encore fini ma petite vengeance.
– Dans ce cas, allons manger, décrété-je en plaçant une main devant moi alors qu’il m’approche de sa démarche de prédateur.
Je prends la direction de la porte, le laissant seul avec sa frustration. En arrivant dans la cuisine, le visage de Kimberley se décompose quand elle découvre ma robe, et mes lèvres s’étirent un peu plus.
– Bien dormi ?
Au lieu de répondre à ma question, elle vérifie que nous sommes bien seules, ce qui ne me dit rien qui vaille.
– Je vous ai à l’œil. Si votre relation est factice, je le saurai. S’il a couché avec toi, je le remarquerai.
Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise.
– Et comment comptes-tu savoir que nous avons bien couché ensemble ? Tu vas le faire asseoir dans une bassine d’eau et voir si les testicules remontent à la surface ?
Ma plaisanterie ne la fait pas rire du tout.
– Je le saurai, crois-moi.
L’arrivée de Sam dans la cuisine ne me laisse pas le temps de répliquer. Kimberley adopte une attitude mielleuse à souhait. Alors que je m’attendais à ce que mon amant se montre froid avec elle, il est clairement plus sympa à son égard qu’hier, ce qui me donne furieusement envie de les étriper tous les deux.
– Bien dormi ?
Sam opine en attrapant deux tasses de café et en m’en tendant une. Son attention m’étonne. Je le croyais plus fâché que ça.
– Souviens-toi, les nuits sous mon toit étaient exceptionnelles…
Ai-je le droit de l’assommer avec mon mug ?
– Je n’ai pas oublié, réplique-t-il, enfonçant le clou.
Il me jette un regard provocateur et je dois me faire violence pour ne pas mordre à l’hameçon. S’il décide de jouer à ce jeu-là, je ne donne pas cher de mon self-control.
Une fois les soins commencés, c’est encore pire. Kimberley n’arrête pas de me chercher, allant de plus en plus loin dans ses allusions comme dans sa manière de le toucher. En plus, elle a retiré son uniforme bleu ciel extralarge au profit d’une tenue d’infirmière qui semble avoir été achetée dans une boutique érotique. Pour peu, ses seins déborderaient hors de sa blouse cintrée au décolleté digne des actrices X.
– Tu es obligée de le masser comme ça ?
Elle m’adresse un rictus condescendant qui m’indique que je viens de perdre toute crédibilité.
– Chérie, je suis une masseuse. Comme le nom de ma profession l’indique, je masse…
Le fait qu’elle me parle comme à une demeurée n’arrange pas les choses et la tension entre nous grimpe d’un cran.
– Certes. Mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de déballer tes nichons pour ça, tu peux te servir de tes mains.
– Oh, crois-moi, il aimait ça, à l’époque. Vous n’avez pas essayé ? Ça ne m’étonne pas. T’es nettement moins bien fournie que moi.
J’inspire profondément pour m’astreindre au calme. Manifestement, cette peste essaie de jouer à qui a la plus grosse.
– Justement, Barbie. Il aimait ça. Tu vois, même ta bouche a compris la nuance et s’exprime au passé. Plus qu’à faire parvenir cette information à ton cerveau.
– Espèce de…
– Tut, tut, tut ! intervient Samaï. Les combats entre filles, c’est hyper sexy, mais je suis ici pour guérir et non pour profiter du spectacle.
Il n’a pas entièrement tort. Alors que je vais baisser les armes, je subis une nouvelle salve, mais cette fois, elle ne vient pas de ma rivale.
– Adi, je vais te demander de sortir.
Sonnée, je me tourne vers le beau boxeur, étendu sur le lit en sous-vêtements. Son expression sereine est dépourvue d’ironie et de colère.
– Tu te fiches de moi ?
Il secoue la tête et je me mords l’intérieur des joues pour ne pas répliquer. Je ramasse les morceaux de ma dignité et quitte la pièce la tête haute. Je vais directement me réfugier dans ma chambre, pestant contre le sportif et sa tarée d’ex. Ne m’a-t-il pas fait jouer le rôle de la petite amie pour maintenir éloignée son ancienne compagne ? Alors, pourquoi prend-il sa défense ? Je n’y comprends rien ! Dieu a créé les hommes, mais il a oublié de nous fournir le mode d’emploi qui accompagne cette espèce !
Je suis tellement en colère que je pourrais cogner dans un punching-ball. Il faut croire que les habitudes de mon séduisant boxeur ont déteint sur moi, et ça m’agace encore plus.
Mais moi, le sport qui me botte, ce n’est pas la boxe, mais le yoga, même si ça tient plutôt d’une discipline de vie. Et là, j’ai clairement besoin de me relaxer, de laisser mon corps évacuer la colère. J’attrape mon téléphone pour choisir une playlist, puis ouvre l’appli de ma coach sportive préférée, Samantha Hopper, Australienne, d’ailleurs. Mais je n’ai pas le temps de lancer la vidéo que le smartphone se met à sonner. C’est Emilia qui me passe un coup de fil via Whatsapp, ce qui nous permet de ne pas payer un rond pour cette communication d’un bout à l’autre de la planète. Son coup de fil tombe à pic, je mourais d’envie de lui parler !
– Allô !
– Active ta caméra, j’ai envie de te voir.
J’obéis et regrette aussitôt ma décision quand je la vois faire une grimace.
– Toi, t’as ta tête des mauvais jours.
– Dis tout de suite que je suis moche !
Nous nous esclaffons toutes les deux. C’est à ça que l’on reconnaît une meilleure amie. Elle est capable de me faire rire en moins d’une minute, même quand je suis de mauvais poil.
– Qu’est-ce qu’il t’a fait, le boxeur ?
– Quoi ? Mais pourquoi est-ce que tu imagines tout de suite que c’est lui ?
– Parce que moi aussi, je serais verte si quelque chose ne tournait pas rond avec un spécimen tel que lui.
Je souris. Emilia est en couple, raide dingue de Gregory, un type qui était tout son contraire et qui a pourtant réussi à ravir son cœur comme personne ne l’avait fait avant lui. Mais elle sait apprécier la beauté quand elle la voit, même si bien sûr, à ses yeux personne n’arrive à la cheville de Gregory.
Je lui raconte tout dans le menu détail. Notre imposture pour tromper son idiote d’ex, notre conversation d’hier, mes doutes, mes peurs, ses secrets… Comme elle ne me répond pas tout de suite, je secoue mon téléphone, comme si ça pouvait réactiver la communication.
– Arrête, tu me donnes le tournis.
– Il fallait bien que je te réveille.
Elle me jette un regard torve.
– Bon, Adi, on va passer aux blagues pourries pour se défouler sur Kimberley. Quel est le comble pour un kiné ?
– Euh… aucune idée.
– De faire une entorse au règlement.
– Elle est nulle, celle-là.
– C’est vrai, mais il fallait que je la sorte. Et quel est le comble pour un boxeur ?
Je brandis mon index devant moi.
– Attends, je la connais, celle-là. C’est de mettre les « poings » sur les i. Pourquoi est-ce que tu me sors des histoires drôles ?
– Pour te faire sourire, et ça marche. Je voulais simplement te mettre dans un bon état d’esprit pour qu’on puisse parler calmement. Alors comme ça, tu es jalouse ?
– Pas du tout ! me récrié-je. Mais je ne comprends pas pourquoi il me demande de jouer un rôle avec lui si c’est pour tout balancer aux orties en succombant aux charmes de sa tarée d’ex.
Emilia creuse l’une de ses joues et tord sa bouche dans une moue sceptique dont elle est la seule à détenir le secret.
– Mouais, si tu le dis. Je ne sais pas à qui tu essaies de mentir, à toi ou à moi, mais je te laisse la journée pour y réfléchir.
Je sais qu’il y a une part de vérité dans ses paroles, mais je suis trop bornée pour l’admettre. Nous discutons de ce que je cache à Samaï, de ce que j’imagine qu’il me dissimule. Emi ne me juge pas. Agressée sexuellement par son beau-père durant son enfance, elle a porté son lourd secret sur ses épaules durant des années avant de se confier enfin, d’abord à Gregory, puis à nous, ses amis.
– Il faut beaucoup de courage pour garder un secret, mais il en faut encore plus pour le dévoiler à la bonne personne. Quand ça sera le bon moment, tu le sauras. En attendant, ne te force à rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Tu n’es pas obligée de t’ouvrir à lui tout de suite, mais tu n’as pas à tout garder pour toi.
– Je le sais, Emi. C’est la raison pour laquelle je partage tout ça avec toi.
Sans elle, je serais encore enfermée dans mon appartement de Dénia, en Espagne, à subir les sévices de mon ex. Franchir le seuil de l’atelier pour les femmes victimes de violences conjugales qu’elle animait a été la meilleure décision de ma vie. Sans elle, je n’aurais jamais eu la force de laisser ces horreurs derrière moi.
– À ce sujet, il faut qu’on parle.
Je me raidis immédiatement, car son visage retrouve une expression sérieuse. Elle comprend qu’elle vient de me faire peur et me sourit pour me rassurer.
– Attends, pour l’instant, il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Mes poumons se vident de tout l’air qu’ils contiennent. Inconsciemment, je retenais mon souffle. Je ne m’en étais pas rendu compte.
– Comme tu le sais, nous avons placé quelques pions pour surveiller Adolfo.
J’acquiesce. Peu après la condamnation de mon ex, Emilia m’a présenté l’un de ses meilleurs amis : Diego. Ce Franco-Colombien, écrivain de thrillers, entretient des liens privilégiés avec des personnes hors du commun dans le cadre de sa profession. Ces gens excentriques ont des jobs aussi insolites que faussaire ou détective privé. Il me semble aussi que Diego a quelques relations au sein de la police. Toujours est-il que nous avons organisé une sorte de protocole visant à surveiller les moindres faits et gestes de mon ancien compagnon, pour avoir une longueur d’avance au cas où la Justice déciderait d’une libération anticipée.
– Oui. Qu’est-ce qui se passe ?
– Diego m’a rapporté qu’Adolfo a reçu une visite un peu particulière.
– Comment ça ?
– Un certain Pelayo Dionisio. Si ce dernier n’a jamais été condamné, on sait en revanche que son frère, mafieux, s’est évadé de prison avec l’aide de quelques surveillants à qui ils avaient graissé la patte.
– Emi !
La panique déclenche un frisson le long de ma colonne vertébrale. Dans mes oreilles résonnent les insultes de mon ex, tandis que mon corps revit les sévices qu’il m’avait fait subir. C’est tellement réaliste que j’ai l’impression de sentir encore ses coups dans ma chair.
– Chut, Adi, tout va bien. Cela ne veut pas forcément dire quelque chose. Nous savons très bien qu’Adolfo était impliqué dans des affaires pas claires avant d’être condamné pour violence domestique. Cette visite est peut-être simplement motivée par son ancien parcours de délinquant.
Un peu rassurée, j’acquiesce.
– C’est vrai. Adolfo a toujours eu de sales fréquentations.
Dealers, cambrioleurs, mafieux en tous genres. Mon canapé a vu défiler des personnages pas clairs au cours des derniers mois de ma relation avec mon ex.
– Je t’appelais juste pour te prévenir, même si pour l’instant, rien n’indique qu’il prépare un mauvais coup. Et son entourage ignore que tu es en Australie. Quoi qu’il en soit, nous allons redoubler de vigilance. D’accord ?
J’acquiesce et la remercie chaleureusement, elle et tous ses complices. Je serais perdue sans eux. Puis, elle change de sujet pour m’aider à me vider l’esprit. Nous coupons la conversation en nous promettant de nous rappeler très vite.
J’ouvre la fenêtre qui donne vers l’intérieur des terres. J’ai besoin de me vider l’esprit, et il n’existe rien de mieux que la mer. Je vide mon sac à dos sur le lit pour le remplir seulement de l’essentiel. Mon smartphone dans la poche, je quitte la chambre pour prendre la direction de la cuisine. J’attrape un paquet de gâteaux, deux bouteilles d’eau, puis je longe le couloir et découvre une pièce que je n’avais pas vue jusque-là, et que je n’aurais pas imaginée dans cette maison : une bibliothèque ! J’ignore si Kimberley utilise les livres comme presse-papiers, mais elle en possède plus d’une centaine. Je jette mon dévolu sur un roman d’Ann Kidd Taylor, une auteure que j’affectionne particulièrement. Je le glisse dans mon sac et quitte la maison en toute discrétion. Les années de captivité m’ont appris l’art du silence et, de toute manière, je suis obligée de constater que Sam et Kimberley sont sans doute fortement absorbés l’un par l’autre. Pour lutter contre l’agacement que cette révélation provoque en moi, je m’efforce de ne pas y penser en occupant mon esprit avec mes dernières lectures.
L’avantage sur une île aussi minuscule, c’est que la mer n’est jamais loin. Je me retrouve sur la plage en moins de cinq minutes. Je me fais vite une place au milieu des vacanciers et m’installe à l’ombre d’un cocotier. La beauté du paysage est telle que je sens immédiatement un sourire poindre sur mon visage. Pendant de longues minutes, je ne fais rien d’autre que rester assise sous un arbre et regarder l’univers défiler devant moi. Ce n’est que lorsque mes yeux se sont rassasiés de ce paysage incroyable que je me plonge enfin dans ma lecture. Le roman se révèle si addictif que j’en oublie le temps, cachée dans ma bulle au milieu de ce petit bout de paradis sur terre. Je sursaute lorsqu’un bruit de coup résonne dans le sable. Instinctivement, j’adopte une position défensive, mais ce n’est qu’une noix de coco tombée de son arbre.
– C’est le risque quand on s’assied sous un cocotier. Ces palmiers tuent environ cent cinquante personnes chaque année, soit trois fois plus que les requins.
Je lève mon visage vers Samaï. Comment a-t-il su qu’il me trouverait ici ?! C’est vrai que je lui ai parlé de ma passion pour la mer…
Il commence à bien me connaître !
– Pourtant, ces pauvres squales traînent dans leur sillage une réputation de bêtes sanguinaires.
Seigneur, qu’il est beau ! Il m’a fallu toute ma concentration pour ne pas bégayer en prononçant ma phrase. Sa chemise blanche, dont les manches sont retroussées, laisse voir ses bras ciselés. Pieds nus dans le sable, je ne l’ai jamais trouvé aussi sexy. Oh mon Dieu. Je trouve des pieds sexy. Il faut absolument que je me fasse soigner !
Comme s’il avait entendu mes pensées, Sam me tend la main pour m’aider à me relever. Dès que nos paumes se touchent, j’en oublie tout de ma colère, de mon questionnement, de mes frustrations. Il n’y a plus que lui et moi, moi et lui. Le reste du monde n’existe plus. Je me perds dans ses yeux, dans lesquels je lis des sentiments contradictoires.
– Tu as faim ? me questionne-t-il en me relâchant.
– Je meurs de faim, pour être tout à fait sincère.
– Je t’emmène dîner.
– Dîner ?
Je vérifie l’heure à ma montre et constate qu’il est déjà dix-huit heures. La nuit ne va pas tarder à tomber.
– Les restaurants ferment tôt, sur cette île.
– C’est juste que je n’ai pas vu le temps passer.
Il me jette un regard intrigué, mais ne m’interroge pas plus loin. Nous rentrons chez Kimberley pour qu’il puisse mettre ses chaussures. J’espère qu’il ne va pas l’inviter ! Par chance, elle est occupée avec un patient.
– Ne te change pas, me dit-il alors que je suis en train de douter de ma tenue. Tu es parfaite comme ça.
Quelle fille ne rêve pas d’entendre ces mots ?
Le coucher de soleil darde ses rayons orangés sur l’océan pacifique dans une scène d’une grande beauté.
Je soupire de soulagement lorsque nous garons la voiture que nous a prêtée Kimberley sur le parking d’un restaurant italien.
– Tu as l’air rassurée. La cuisine australienne est-elle si terrible que ça ?
Je me tourne vers lui en plissant le nez.
– Disons que je sais maintenant pour quoi elle n’est pas réputée de par le monde !
– Ah bon ? Le barbecue de kangourou ne te plaît pas ?
Écœurée, je secoue la tête.
– Ne t’en fais pas, à moi non plus !
L’établissement n’a rien de luxueux, mais il a un charme certain. Et le mieux, c’est la terrasse sur pilotis qui surplombe la mer, éclairée de torches comme si on était à Koh-Lanta. Par chance, la présence d’une immense moustiquaire transparente nous protège des redoutables insectes.
Je ne suis même pas étonnée lorsque la serveuse dévore le boxeur des yeux. Même si son visage est un peu dissimulé sous sa casquette, il se dégage de sa personne un charme dingue. Sans parler de son corps à se damner ! J’avoue être un peu jalouse de l’attention que lui portent les femmes, mais l’amusement prend le pas sur ma possessivité. C’est si drôle de les voir tourner autour de lui alors que, clairement, elles lui sont indifférentes !
Les spaghettis me tentent, mais je commande une pizza. Je me connais et je sais que je manque complètement de glamour quand je déguste ces longues nouilles. À côté de moi, la Bête, du dessin animé de Disney, a le savoir-vivre de la reine d’Angleterre. Avec son régime protéiné, je ne suis pas surprise que Sam commande une escalope bien grillée, accompagnée de légumineuses sans sauce.
– Ça ne t’arrive jamais de te faire plaisir ?
Il arque un sourcil étonné, puis me gratifie d’un sourire carnassier qui colore mes joues en rose.
– Je pense que tu es bien placée pour savoir que je suis parfaitement apte à donner et à recevoir du plaisir.
Je masque mon trouble en buvant une gorgée de soda.
– Je n’en doute pas. Mais là, je parlais uniquement de nourriture.
Pour appuyer mes propos, je désigne son assiette fraîchement arrivée.
– Crois-le ou non, mais Kimberley a réussi à me réparer. Conformément à ce que je t’avais dit, cette fille est un véritable génie dans son domaine.
– Je vois.
J’ai du mal à cacher ma jalousie. D’un autre côté, je suis sincèrement ravie pour lui. Je suis heureuse qu’il ne souffre plus.
– J’ai passé un coup de fil à mon agent. Je vais pouvoir reprendre les compétitions, et je serai intégré à la Ligue de muay-thaï d’Australie pour le championnat national.
À ces mots, un sourire illumine ses yeux et je comprends que cette nouvelle le rend réellement heureux. Je devrais m’excuser de m’être comportée comme une lycéenne capricieuse ou comme une petite amie un brin psychopathe alors que je ne suis ni l’une ni l’autre. C’est exactement ce que je vais faire. Mais alors que j’ouvre la bouche pour demander pardon, il me surprend en me devançant.
– Je suis désolé de t’avoir fait peur hier soir. Ce n’était pas mon intention.
Pour le coup, il a l’air de réellement penser ce qu’il dit.
– Je le sais. Je te rassure, je n’ai pas eu peur de toi. À aucun moment. C’est… c’est seulement un fantôme du passé qui a resurgi l’espace d’un instant. Mais c’est derrière nous.
Nous échangeons un long regard qui parle à notre place de tous ces non-dits qui nous étouffent. Je vois bien qu’il aimerait que j’en dévoile un peu plus, mais je suis incapable de me livrer entièrement. Lui faire savoir que j’ai un lourd passé constitue déjà un pas de géant pour moi.
– Tu n’avais pas tort, dans le fond. Aujourd’hui, je n’ai plus aucune raison valable d’en vouloir à Seann.
– Votre embrouille date d’il y a longtemps ?
– Ce n’est pas une embrouille, à proprement parler. C’est un événement sombre qui a changé ma vie à tout jamais, ainsi que celle de ma mère.
Intriguée, je penche la tête sur le côté.
– Mais, aussi traumatisante que soit cette histoire, Seann n’en est pas directement responsable, conclut-il. On ne choisit pas sa famille, pas vrai ? Conclusion, je vais faire des efforts pour me rapprocher de mon meilleur ami, et j’aimerais que tu m’aides à renouer avec lui.
Je fronce les sourcils, surprise.
– Euh, je ne vois pas trop ce que je pourrais faire pour vous, mais si ça peut vous permettre à tous les deux de vous sentir mieux, alors je suis partante.
– Merci, fait-il avec sincérité.
Ma pizza arrive enfin et j’abandonne toute tentative de discussion pour déguster le fromage, les pepperonis et la sauce tomate. Dans mes papilles, c’est une véritable orgie. Tout en essayant de manger avec autant de grâce que possible, ce qui, me connaissant, est un véritable exploit, je sens le regard de Samaï posé sur moi.
– Désolée ! Il m’arrive un peu de perdre les pédales quand la nourriture est bonne. Je sais, je suis pire que Pumbaa.
– Oh, ne t’excuse surtout pas. Tu offres un spectacle particulièrement agréable pour mes yeux.
J’arque un sourcil interrogateur. Personnellement, je ne vois pas comment on peut prendre du plaisir à regarder quelqu’un s’empiffrer.
– La totalité des nanas avec qui je suis sorti était très à cheval sur leur ligne. Elles mangeaient peu et bien pour avoir un corps de rêve.
– Je vois. Moi, je suis tout le contraire, craché-je sans pouvoir masquer mon amertume.
– Non. Crois-moi, tu n’as strictement rien à leur envier.
Même si son ton et son expression sont admiratifs, je peine à le croire.
– C’est une blague ?
– Pas du tout. Ce que je veux dire, c’est que j’adore observer ton visage quand tu manges, parce que j’y lis toutes les nuances du plaisir, et ça me plaît beaucoup.
Ça lui plaît ? Je lui plais ?
J’éclate de rire pour cacher mon trouble. Ses prunelles ne me quittent pas. Effectivement, elles ont l’air d’apprécier le spectacle. Quand la serveuse arrive, jouant de ses charmes, Sam l’ignore complètement, ce qui m’amuse. Dépitée, elle prend nos commandes pour le dessert. Notre conversation reprend quand mon double brownie arrive.
– Je suis désolé de t’avoir chassée aujourd’hui. Je voulais vraiment que Kimberley puisse procéder aux soins, et je voyais bien que tu prenais ton rôle de petite amie ultra-possessive très au sérieux.
Soudain, les propos de ma meilleure amie, qui m’incite à m’ouvrir avec parcimonie et à me rapprocher de ceux qui me font du bien, font irruption dans ma tête. Je ne réfléchis pas plus loin, parce que je sais que si je commence à analyser la situation, je vais faire machine arrière, et laisse mon cœur parler, à la grande surprise de mon cerveau.
– Je ne jouais pas.
– Quoi ?
Je cale confortablement mon dos dans ma chaise et joue avec ma cuiller pour me donner une contenance. Puis, je lève les yeux sur son visage étonné.
– Je ne jouais pas.
– Je t’ai entendue, je ne suis pas sourd.
Mal à l’aise, je croise les jambes et m’incline en avant. Je pose mon couvert sur la table en détournant mon regard.
– Qu’est-ce que tu voulais dire ? reprend-il en se radoucissant.
Je me permets de l’observer pour jauger son état d’esprit. Son sourire est charmeur et son regard, déterminé. Impossible de lui échapper.
– Je savais que j’aurais dû commander du vin, râlé-je en prenant mon verre de soda.
Je vide mon verre de coca, comme si ça pouvait me donner la force de me lancer.
– Tout à l’heure, quand j’ai failli sauter à la gorge de Kimberley, je ne jouais pas un rôle. J’étais jalouse. Vraiment jalouse.
La surprise se peint sur sa figure. Il est à la fois tellement expressif pour certaines émotions et si mystérieux pour d’autres !
– Pourquoi ?
Vas-y, mec, remue le couteau dans la plaie.
J’inspire profondément pour me donner le courage nécessaire.
– Parce que tu me plais, et j’en ai marre de faire semblant.
Une, deux, trois interminables secondes s’écoulent avant qu’il ne réagisse. Il se lève promptement et balance deux billets sur la table, après quoi il me tend la main.
– Viens, je t’emmène quelque part.
Intriguée, je le suis à travers le restaurant. Mes yeux ne quittent pas son corps et je suis obnubilée par le magnétisme qui se dégage de lui. Mon cœur bat à tout rompre. Je viens de lui révéler qu’il me plaît. Comment va-t-il réagir ? La réponse, délicieuse, ne tarde pas à me parvenir. Quand nous arrivons sur le parking, je m’attends à ce qu’il m’ouvre la portière. Au lieu de ça, il m’attire à lui. J’atterris contre ses pectoraux. Ses mains se referment autour de ma taille, mais je ne me sens pas prisonnière, parce que je suis exactement à l’endroit où je veux être. Avec lui. Nos regards brûlants se croisent et nos bouches avides ne peuvent plus attendre. Mes fesses viennent percuter la portière juste à l’instant où la langue gourmande de Samaï rejoint la mienne dans une danse sensuelle. Mon pouls s’accélère, mon souffle est court, tout comme le sien. Mes doigts s’accrochent à sa chemise. Je l’attire encore plus à moi, jusqu’à ce que je sente son érection contre mon ventre. Un bruit de pas sur les graviers interrompt notre baiser, mais pas notre étreinte, car nous sommes incapables de nous séparer. Il s’agit d’un couple de sexagénaires qui ne nous a même pas remarqués. Deux enfants accompagnés de leurs parents sortent du restaurant juste quand nous allions reprendre notre baiser.
– Allons-nous-en, murmure-t-il à mon oreille. J’ai hâte de t’avoir uniquement pour moi.
Le trajet ne dure que quelques minutes. Nous sommes garés sur un parking complètement désert qui donne sur le front de mer. Le reflet de la lune danse sur les vagues comme autant de lucioles. C’est magnifique. Mais je suis encore plus captivée par la beauté et le magnétisme qui émanent de Samaï.
– Tu veux prendre l’air ?
En sortant de la voiture, je laisse mes poumons s’emplir d’air iodé. La simple présence de Sam à mes côtés suffit à me troubler. Il me prend dans ses bras et m’attire à lui, de toute évidence bien décidé à reprendre les choses là où nous les avions arrêtées. J’ai le plus grand mal du monde à mettre fin à notre baiser, mais je dois clarifier certaines choses. Je m’écarte d’un pas et le regarde droit dans les yeux.
– J’ai quelques conditions, me lancé-je sur un ton que j’espère assuré.
– Je t’écoute, dit-il avec intérêt.
– Notre relation ne doit aucunement jouer sur mon travail. Il n’est pas question que je me fasse renvoyer en cas de dispute.
– Cela va de soi.
– Et je demande l’exclusivité. Je ne partage pas.
Sous la faible lueur des lampadaires, je vois un sourire joueur naître sur son visage.
– Entendu. Mais encore ?
Je me rapproche de lui et entrelace mes doigts aux siens sans cesser de le regarder.
– Quoi qu’il arrive, on reste libres. Le jour où l’un de nous mettra fin à notre histoire, l’autre n’aura aucunement le droit de remettre sa décision en question.
Je me souviens très bien de la réaction de mon ex quand j’ai décidé de le quitter. Plus jamais ça.
– Je suis d’accord. Le respect avant tout.
– Le respect avant tout, répété-je.
Nous nous dévisageons longuement, et je sens que mon cœur s’envole quand il commence à déboutonner sa chemise. Son torse aux muscles ciselés n’a jamais été aussi tentant que sous la pénombre du parking. Incapable de rester loin de lui, je l’approche et promène mes doigts sur ses pectoraux.
– Tu as envie de prendre un bain de minuit ?
J’hésite. Depuis que je suis arrivée en Australie, la plage me fait de l’œil mais je n’avais pas envie d’exposer ma cicatrice aux yeux de tout le monde. Cette fois, nous sommes seuls au monde, et il a déjà vu à quoi ressemble mon ventre. De plus, il fait assez noir…
– Je n’ai pas pris de bikini avec moi.
Ce n’est pas le genre de truc que je fourre dans mon sac à main pour aller au resto.
– La nudité, c’est le principe même d’un bain de minuit.
Sans rien ajouter, il se débarrasse de son jean et de son boxer par la même occasion. Le voilà devant moi, nu comme un ver et déjà au garde-à-vous. Comment lui résister ? C’est tellement beau que je peine à croire que ce soit réel. Je me mords la lèvre comme on se pince pour s’assurer qu’on n’est pas en train de rêver. Sam interprète mon geste comme une invitation et se jette pour moi, ce dont je ne me plains aucunement. Sa bouche réclame la mienne avec force tandis que ses mains me débarrassent de mes habits. Chaque vêtement qui tombe sur le sol est une inhibition dont je me défais. Me mettre à nu ne m’a jamais autant libérée.
– Suis-moi.
Il saisit mon poignet et m’entraîne derrière lui. Le sable est encore chaud sous mes orteils. Nous nous arrêtons quand l’eau tiède nous arrive au niveau de la taille. Mes bras s’enroulent autour de son cou comme mes jambes encerclent sa taille. Sa verge fièrement dressée pulse contre ma fente et je dois faire un effort surhumain pour ne pas le laisser me pénétrer tout de suite.
Pas de latex, pas de sexe !
J’ignore pourquoi, mais l’eau électrise chaque parcelle de mon corps. Les caresses de Sam me font plus d’effet que jamais. Sa bouche se sépare de la mienne, mais ce n’est que pour englober la pointe de mon sein gauche. De plaisir, je rejette la tête en arrière en me cambrant jusqu’à ce que mes longs cheveux se retrouvent trempés. Si l’une de ses mains me maintient par les fesses, l’autre vient se placer entre nous, elle glisse le long de mon cou, passe au centre de ma poitrine, parcourt mon ventre. Je frémis quand elle effleure ma cicatrice, puis elle poursuit son chemin jusqu’au centre névralgique de mon corps. Je retiens mon souffle quand elle entrouvre mes lèvres pour une délicate caresse avant de se perdre dans mes replis. J’ouvre les yeux dans la pénombre uniquement pour les plonger dans ceux de Samaï, voilés de désir. J’imagine que les miens doivent être dans le même état. Un cri m’échappe quand il trouve mon bouton de chair. Je me mords l’intérieur des joues pour me contraindre au silence et ferme les paupières pour profiter de mes sensations.
– Non, Adi. Je veux voir l’extase se refléter dans ton regard quand le plaisir t’emportera tout entière.
Ses mots sont tout ce qu’il me fallait pour m’envoler. J’obéis et ouvre les yeux juste à l’instant où l’orgasme m’emporte dans un tourbillon d’une force inouïe.
Quand je reviens à moi, Sam est en train de me porter hors de l’eau comme si je ne pesais guère plus qu’une poupée de chiffon. De la part d’un boxeur, ça ne devrait pas m’étonner. Je sursaute quand il me dépose sur le capot de la voiture de Kimberley.
– On va le faire ici ?
Il acquiesce avant de se pencher pour ramasser son pantalon sur le sol, dont il extrait un préservatif.
– Mais pourquoi pas sur la plage ?
– Parce qu’ici, on a les avantages du sexe sur la plage, sans en avoir les inconvénients, comme le sable ou les méduses.
– Le sable ?
– Oui. N’as-tu jamais remarqué à quel point c’était gênant ?
Je secoue la tête, un peu honteuse. Oui, j’ai vécu toute ma vie en bord de mer, mais ma vie sexuelle n’avait rien de folichon. Je me contentais d’assumer ce que je pensais être mes devoirs conjugaux sans prendre une once de plaisir. Sans la moindre fantaisie.
Alors que je redoute qu’il se moque de moi, Sam se baisse pour m’embrasser. C’est un baiser enflammé, dont la fièvre contagieuse me fait oublier mes peurs et mes inhibitions. Une fois de plus, je suis prête à l’accueillir de la manière la plus intime qui soit. Ma main attrape son sexe massif et effectue des mouvements de haut en bas. Le plaisir lisible dans ses yeux me grise. Inconsciemment, j’écarte les jambes dans une invitation silencieuse.
– Tu es parfaite, Adi. Ne l’oublie jamais, prononce-t-il entre deux baisers.
Il s’écarte afin de dérouler le préservatif sur son membre, puis se penche sur moi, à l’orée de ma fente. Mon regard parle pour moi. D’un coup de reins, il me remplit tout entière. Cette plénitude, c’est exactement ce dont j’ai besoin. Rien d’autre ne sait me satisfaire autant que les mouvements de ses hanches qui, lentement, me mènent vers un deuxième orgasme iodé. Portée par le plaisir le plus intense qui soit, je sens les muscles de mon vagin se contracter autour de sa verge. À cet instant, Sam se tend de tout son corps. Nous explosons en même temps dans un monde surréaliste où le ciel et la mer ne font plus qu’un.
– Adi Aguilar, je ne sais pas si tu me conduiras à ma gloire ou à ma perte, mais il n’est pas question que je renonce à ce voyage.
Je lui souris, parce que je ressens exactement la même chose.
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