Beautiful Fighter
Chapitre 19
Je me réveille très tôt le lendemain matin, sans raison particulière si ce n’est ma hâte de m’expliquer avec Samaï. Les émotions d’hier sont derrière moi, je me sens reposée, et surtout, déterminée. Je me lève, effectue une toilette rapide et prends la direction de la cuisine. Je ne m’attends pas à y croiser Sam en cette heure si matinale. Néanmoins, l’odeur du café me prouve qu’il est déjà debout. Quelques miettes sur la table m’indiquent qu’il a mangé, sans doute il n’y a pas si longtemps. Je remplis mon bol et me prépare un petit déjeuner digne d’une guerrière. Parce que c’est exactement ce que je vais devenir aujourd’hui. Je vais reprendre le contrôle de ma vie, je vais raconter mon histoire à Sam, lui demander de m’apprendre à me battre, et cesser une fois pour toutes d’être une victime.
Tout en mangeant, j’envoie un message à Emilia pour prendre de ses nouvelles et la rassurer sur mon état. Je ne veux plus que l’on s’inquiète pour moi. Une fois rassasiée, je fais la vaisselle et prends la direction du gymnase.
L’odeur du cuir qui règne dans cette pièce envahit mes narines. Ce n’est pas désagréable, c’est juste surprenant. Je le vois tout de suite, sur le ring, en train de combattre un ennemi imaginaire incarné par un punching-ball. Cette fois encore, je ne peux pas m’empêcher de l’observer de loin, totalement subjuguée par le spectacle qu’il m’offre. Ses muscles qui roulent sous sa peau, ses mouvements si gracieux qu’on dirait qu’il mène une danse mortelle contre son ennemi. Il tourne autour de sa cible, me laissant parfois le loisir d’apercevoir son incroyable visage. Concentré comme il est, il ne me voit pas tout de suite. Mais, aussi beau soit-il, je ne suis pas venue ici pour rester dans le rôle contemplatif d’une simple spectatrice.
Sur ma droite, je distingue un seau où se trouvent plusieurs paires de gants. Ils sont trop grands pour moi, mais je m’en fiche. Je les enfile quand même. En silence, je monte sur le ring et rejoins Samaï, qui m’observe avec un mélange d’étonnement et de scepticisme. Dans ses yeux, je lis une certaine vulnérabilité. Je l’ai sûrement blessé hier, lorsque j’ai refusé de lui révéler mon histoire. Je compte bien remédier à cette erreur.
– Adi ? Qu’est-ce que tu fais avec ça ?
Il désigne mes mains et je suis prise d’un rire idiot.
– Oh, j’allais récurer la salle de bains et je ne trouvais pas les gants en latex, alors j’ai pris ceux-là.
Il fronce les sourcils en me toisant et son expression vexée est si drôle que je ne peux que m’esclaffer.
– Pardon, pardon. Je suis ici pour me battre.
L’étonnement qui se peint sur son beau visage est si intense que je suis prise d’un accès de timidité. Mais je ne me dégonfle pas pour autant. Il n’est pas question que je fasse marche arrière. Même si cela veut dire que je vais devoir lutter contre mes propres démons.
– Je suis désolée pour ce qui s’est passé hier, Samaï. Je te dois des explications. Cette peluche… J’ai cru que c’était un cadeau de mon ex.
– Si elle était à son image, je comprends ta frayeur.
Un sourire triste redessine ses lèvres, mais il essaie tout de même de plaisanter parce qu’il sait que j’en ai besoin. Parce qu’il a compris comment je fonctionne. Sa phrase toute bête provoque une sorte de déflagration dans ma poitrine.
– Crois-moi, il était nettement moins mignon que ce nounours rose.
J’inspire profondément pour me donner du courage afin d’ouvrir les vannes de mon passé.
– Depuis mon enfance, je n’ai connu que la violence comme unique forme de vie avec un homme. J’ai fui ma famille dès que j’en ai eu la possibilité, et j’ai atterri chez ce type. Je ne l’aimais pas, mais il m’offrait la possibilité de rester loin de mon père. Il a commencé à me battre au bout de quelques mois à peine, et je n’ai pas pu répliquer. Il m’a menacée, et je craignais pour ma vie. Au bout d’un moment, j’ai compris que j’avais eu raison d’avoir peur, puisque j’ai perdu ma mère dans des circonstances atroces. Mon père la tabassait. Il l’a finie d’une balle en pleine tête et je n’étais pas là pour la défendre.
Je reprends mon souffle, m’efforçant de respirer calmement, essayant à tout prix d’étouffer ma culpabilité. Sam me regarde comme s’il me voyait pour la première fois. Je ne peux pas lui en vouloir, vu la nature des choses que je lui ai cachées.
– Le décès de maman, c’est l’élément déclencheur qui m’a poussée à me libérer en quittant mon ex. Ça, et l’arrivée d’Emilia, une thérapeute qui est devenue ma meilleure amie par la suite. La cicatrice que tu vois, c’est tout ce qui me reste de mon enfoiré d’ex. Il m’a tiré dessus quand il a compris que je m’en allais pour de vrai. Il a voulu me tuer, mais sans s’en rendre compte, il m’a donné la liberté, puisque c’est grâce à cette énième agression que j’ai pu le faire enfermer. Mon père, lui, n’a pas passé une seule nuit en prison, puisque ce lâche s’est suicidé au cours de sa garde à vue.
Après cet aveu, je m’autorise à lever un regard timide sur Samaï. Dans ses yeux danse une multitude d’émotions. La haine, la tristesse, l’impuissance et enfin, la compassion.
– Adi ! Je suis tellement désolé !
– Tu n’as pas à l’être. Tu ne m’as jamais fait de mal, et tu ne le feras jamais. Je fais un pas en arrière, un peu sur la défensive. Il me surprend en jetant ses gants à terre pour me prendre dans ses bras avec une telle tendresse que je ne songe plus à m’en aller. Son corps dégage une odeur agréablement masculine qui me trouble. Pendant un laps de temps que je ne pourrais définir, nous restons enlacés, le temps que je reprenne mes esprits. Lorsque je commence à me détendre il s’écarte légèrement pour me regarder et s’assurer que je ne vais pas craquer une fois de plus.
– J’ai besoin que tu m’apprennes à me battre pour devenir une femme forte.
Ma détermination perce dans ma voix.
– Une femme forte, Adi ? dit-il avec douceur. Tu l’es déjà, et tu ne le vois même pas. Tu es allée par-delà les mers jusqu’au bout du monde, toute seule. Sans jamais abandonner. Tu as traversé la planète entière, pas par lâcheté, mais pour te trouver, pour grandir. Et ça, aucune femme faible n’est en mesure de le faire. Tu as en toi une force incroyable qui ne demande qu’à s’exprimer.
– Ça veut dire que tu veux bien devenir mon coach ?
Je le regarde avec les yeux grands ouverts et, je l’avoue, une pointe d’appréhension. L’idée qu’il puisse refuser ma proposition ne m’avait pas effleuré l’esprit jusqu’à cet instant.
– J’en serais extrêmement flatté.
– Trêve de lancers de fleurs, c’est parti !
Je cours vers le punching-ball et lui donne un coup de poing monumental. Le sac en cuir part en arrière, puis revient en avant, me percutant de plein fouet. J’atterris sur le coccyx et maudis copieusement la mère du créateur d’un tel engin de torture.
– La première leçon commencera par la mémorisation d’un proverbe australien : qui lance un boomerang risque de se le prendre dans la tête. C’est pareil avec les sacs de frappe.
Et en plus, il a le culot de crâner ! Alors que j’ai mal partout. Sur la face avant, parce que je me suis pris cette chose affreuse, et sur la face arrière parce que je suis tombée sur mes fesses. Et ça le fait marrer. L’enfoiré !
– Attends un peu que je sache me battre, je te donnerai la raclée de ta vie ! pesté-je depuis le sol.
Je suis consciente que ce sont les mots qu’employait mon ex avec moi, mais quand je les utilise avec Sam, ça n’a pas du tout le même sens. Entre nous, c’est un jeu, et ce constat me libère d’un poids.
– Ça ne te dérange pas si j’attends assis ?
– Grrr !
Il me décoche un clin d’œil charmeur qui ne fait que m’agacer davantage. Puis, il se penche pour m’aider à me relever. Je me mets debout tant bien que mal, mais surtout, sans me servir de la main qu’il me tend. Je le vois s’éloigner pour revenir avec un casque blanc qu’il m’enfonce sur la tête.
– C’est vraiment nécessaire ?
– Absolument. Le ridicule n’a jamais tué personne. Un coup sur la tête, si.
Je me mords l’intérieur des joues. Je suis bien placée pour savoir ce que ça fait de subir un traumatisme crânien !
– Bon, on attaque ?
– Patience et maîtrise de soi sont les clés de ce sport.
– OK, Maître Yoda. Mais j’aimerais quand même apprendre.
– On y vient.
Il me donne encore quelques conseils avant de m’apprendre les premières frappes.
– Voilà, c’est ça, Adi. Tu donnes un coup, tu ramènes tout de suite ta main au niveau de ton visage de manière à ce que personne ne puisse abîmer ce chef-d’œuvre.
Son compliment me trouble et suffit à me faire baisser la garde. Je reçois un uppercut léger en pleine face, qui me surprend sans me blesser. Contrairement à ce que je pensais, je ne panique pas. Ça fait partie d’un jeu, et mon professeur n’est pas mon bourreau.
– Ça va ?
– Ça ne fait pas mal, donc j’imagine que tu dois y aller doucement. C’est surtout mon orgueil qui est touché. Je ne m’attendais pas à ce que tu m’atteignes aussi vite.
Plutôt que de crâner, il essaie de m’aider.
– Rentre ton menton. Et ne mets pas tout ton poids sur la jambe avant, autrement, ça te déstabilise. Essaie plutôt de le répartir équitablement. Voilà.
Comme il tente une nouvelle frappe, je me tourne pour éviter qu’il me touche au visage au lieu de tenter de parer son coup.
– Petite erreur de débutante. Ne jamais perdre son adversaire de vue !
Je suis d’accord. Le regarder n’est en aucun cas un souci. Même quand il m’attaque – en toute retenue, soit dit en passant – il reste incroyablement beau.
J’ignore depuis combien de temps je me bats, mais lorsque je parviens à le toucher pour la première fois, je pousse un cri de joie à m’en déchirer les tympans. C’est purement jouissif. Mon âme de guerrière peut enfin sortir au grand jour. Depuis combien de temps ne me suis-je pas sentie aussi bien, au juste ? Jamais. Je crois que je n’ai jamais été aussi libre. Cette sensation euphorique se transforme en autre chose de plus sensuel quand je repose les yeux sur Samaï.
Je ne cache plus le désir dans mes yeux, et à la lueur qui brille dans les siens, je crois bien qu’il partage mon envie. Je n’ai jamais rien vu d’aussi érotique que cet homme si masculin, si fort, et si charnellement puissant après un combat.
Un, deux, et trois pas nous séparaient. Trois pas qu’il franchit brutalement pour se jeter sur moi comme un naufragé sur son île. Je le veux. Je le veux tellement que c’en est douloureux. Sa bouche prend possession de la mienne tandis que mes doigts s’enroulent dans ses cheveux avec force. Je l’embrasse comme si ma vie en dépendait, et c’est sûrement le cas compte tenu de la manière erratique dont mon cœur palpite.
On pourrait prendre le temps. Trouver un lit, ce serait plus confortable que le ring. Mais il n’est pas question que je perde une minute à chercher un lieu plus approprié. Quand la passion s’éveille, le bon endroit, c’est ici et maintenant. Vouloir la retenir n’est que pure folie.
Je me débarrasse de mon casque, mes gants, mon tee-shirt et mon soutien-gorge sans m’embarrasser de fausse pudeur, et rejette ma tête en arrière quand sa bouche affamée joue avec mes seins. Sans les cordes du ring pour me retenir, je me serais effondrée. Il s’écarte, mais c’est seulement pour défaire sa braguette.
– Attends, tu as pris une capote ?
Il secoue la tête, frustré. En même temps, pourquoi en aurait-il emporté une au gymnase ?
– Pas de latex, pas de sexe, seriné-je.
Je souris en voyant sa déception, puis décide de couper court à son supplice – et au mien – en fouillant dans la poche arrière de mon short en jean pour en extraire le précieux carré d’argent. Moi, j’y ai pensé.
– Toi, tu es une nana parfaite ! s’exclame-t-il.
Je ris en me débarrassant de mes derniers vêtements après lui avoir tendu le préservatif. Mon rire s’éteint dans ma gorge lorsqu’il se déshabille entièrement, et que je le vois couvrir de latex son membre imposant. Mes muscles internes se contractent d’envie et je serre mes cuisses l’une contre l’autre pour en atténuer la brûlure. En deux enjambées, il est sur moi. Ses mains agrippent mes hanches et il me hisse en l’air. Automatiquement, comme si j’avais fait ça toute ma vie, mes jambes se glissent entre les cordes pour me permettre une position stable. Cuisses écartées, je lui offre un spectacle qu’il ne peut pas rater. Ses iris se voilent d’admiration et de désir, et je succombe un peu plus pour lui.
Il me pénètre en une poussée. Dieu, c’est si bon que je pourrais en mourir !
– Plus vite, ordonné-je.
C’est divin, mais je me rends compte qu’après ce grand pas en avant que constitue le fait d’avoir commencé à me battre, j’ai besoin de prendre le contrôle. Et j’ai bien l’intention de l’exercer comme une déesse. Ma paume se plaque sur son torse et je le repousse en arrière.
– Quoi ?
Mon expression lui fait comprendre qu’il doit m’obéir. Je réprime un grognement de frustration lorsqu’il se retire hors de moi, mais je sais que cette sensation désagréable ne va pas durer.
– Couche-toi.
Il s’allonge sur le sol du ring sans protester. Je me place debout au-dessus de lui, une jambe de chaque côté de son corps, lui offrant une fois de plus une vue imprenable sur mon intimité. Puis, je me penche sur lui. J’attrape sa verge et constate qu’elle est toujours aussi dure. Et en un mouvement, je m’empale sur lui. Et je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi fort. C’est comme si toutes mes cellules s’éveillaient pour converger vers le centre névralgique de mon corps.
– Adi…
Protectrices, ses mains glissent sur ma taille pour m’aider à bouger. Grâce à lui, je trouve mon propre rythme, ressentant les va-et-vient de son sexe dans le mien avec une puissance extraordinaire. Plus vite, il faut que j’aille plus vite. Le sentir encore gonfler en moi m’arrache un gémissement de satisfaction. À son tour, il pousse un grognement rauque. Et dans les bras l’un de l’autre, nous décollons tous les deux, emportés par une vague de plaisir sans précédent.
Nous n’émergeons que lorsque son téléphone se met à sonner. Je me sépare de lui en grommelant tandis qu’il se précipite vers son smartphone sans prendre la peine de s’habiller. J’observe sa nudité, simplement heureuse. Il me regarde avec tendresse. Quelque chose a changé entre nous. Je ne saurais déterminer si c’est lié au fait que je lui ai enfin ouvert mon cœur en lui révélant qui je suis réellement, ou bien si c’est lié à la manière particulièrement passionnée dont nous venons de faire l’amour.
– C’est ma mère. On est tous les deux invités chez elle pour le petit déjeuner.
– Demain ?
Là-dessus, il me tend la main pour m’aider à me relever et maintient le contact plus longtemps que nécessaire.
– Non. Dans quinze minutes.
Je passe outre le fait que j’ai déjà mangé. Je suis le genre de fille capable d’ingurgiter deux repas d’affilée, même si je suis super stressée à l’idée de voir sa mère maintenant. Avec son esprit aiguisé et ses capacités d’observation, Nitty va certainement voir qu’il se passe un truc entre nous.
Il s’habille prestement. Je l’imite.
– Tu crois qu’elle se doute de quelque chose, pour nous deux ? demandé-je en essayant de masquer mon inquiétude.
Nerveusement, j’époussette une miette imaginaire sur mon short.
– On va bientôt le savoir.
– Dans ce cas, qu’est-ce qu’on fait ? Tu veux qu’on lui cache qu’on est ensemble ?
– Pourquoi voudrais-je lui cacher quelque chose qui me rend si fier et heureux ?
J’ouvre la bouche, étonnée. Mon ex n’avait pas de famille et les quelques relations que j’ai eues avant lui n’ont jamais compté suffisamment pour que l’on me présente aux parents. Bien sûr, je connais déjà Nitty. Mais le fait d’être présentée comme une petite amie « officielle » pour la première fois de ma vie me fait franchement plaisir, encore plus si c’est aux côtés de quelqu’un comme Samaï.
– Je suis avec toi, Adi Aguilar, répète-t-il.
– Tu as intérêt, renchéris-je en me hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
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