Beautiful Fighter
Chapitre 6
Je tends un bras hors des draps pour éteindre le réveil et tombe sur quelque chose de chaud et de poilu… qui n’est pas un homme. Poussant un hurlement, j’appuie sur l’interrupteur. Boomerang se tient sur ma table de nuit, guère effrayé par mon cri. Il doit être sourd comme un pot. J’éteins la lumière et me cache encore un peu sous les draps. Je ne suis pas particulièrement fatiguée, mais j’ai peur que mes éclats de voix aient alerté Samaï. Et s’il débarque dans ma chambre pour me secourir, j’aimerais autant qu’il ne me voie pas en petite nuisette !
Samaï, que j’évite depuis notre dernière dispute. Nous cohabitons sous le même toit. Pourtant, c’est à peine si nous nous sommes croisés en deux semaines. Il faut dire que je fais tout pour ne pas me trouver face à lui. Je travaille beaucoup. Pas encore à l’école de surf, qui a dû fermer ses portes pendant quinze jours en raison de la présence d’algues toxiques, et pour laquelle nous n’avons obtenu le feu vert pour la réouverture qu’hier soir. Nittaya m’a donné le choix. Soit je pouvais attendre tranquillement à la maison et en profiter pour faire du tourisme tout en m’occupant de son fils, puisqu’elle me paierait quand même, soit je pouvais l’aider à faire des petits travaux. J’ai repeint la clôture de leur propriété, et accompli d’autres jobs du même genre. Peu de gens s’attendent à ce qu’une femme soit bricoleuse. Moi, j’ai appris quelques trucs en apportant ma modeste contribution à la construction du centre d’aide aux femmes victimes de violences conjugales dont rêvait Emilia, ma meilleure amie. Je ne savais pas que cela me servirait un jour. En tout cas, nul besoin d’avoir un appareil génital masculin pour savoir manier une ponceuse ou un pinceau !
Quand je refais surface quelques minutes plus tard, je remarque que Boomerang le koala n’a pas bougé d’un pouce. D’ailleurs, Samaï n’est pas venu me voir. Je pourrais me faire dévorer par je ne sais quelle créature sauvage des mers du Sud que cela lui serait égal. Je devrais m’en réjouir. Après tout, j’ai pris l’initiative de le fuir. Alors, pourquoi cette stupide pointe de déception s’est-elle logée dans mon cœur ?
– Pourquoi est-ce que tu viens me voir, toi ? Ta place est dans les arbres.
Le marsupial me fixe attentivement et bouge ses bras dans ma direction. Ne comprenant pas trop ce qu’il veut, je préfère l’ignorer. Après une douche rapide, j’enfile l’un de mes indétrônables shorts en jean ainsi qu’un débardeur rose.
Je ne commence qu’à neuf heures, mais j’ai tenu à voir mon premier lever de soleil sur l’océan. Il est cinq heures et demie du matin. Oui, je suis folle à lier de sortir du lit à cette heure-là, mais j’ai grandi près de la Méditerranée, je suis une fille de la mer, et j’ai besoin de profiter de ce spectacle pour me donner du courage.
De rares lampes solaires guident mes pas sur le chemin de la plage. Je m’assieds à même le sable, dégaine mon petit déjeuner et attends que la magie commence. J’avale ma barre chocolatée en moins de deux minutes. Il faut dire que je meurs de faim. Afin d’éviter Samaï, je me suis nourrie quasi exclusivement de Snickers, de Twix, et de Mars que j’achetais à la supérette la plus proche, située à une vingtaine de minutes de marche. Mon estomac est complètement détraqué, mais au moins, je n’ai quasiment pas vu celui pour qui j’étais prête à m’abandonner, alors qu’il est en couple avec une autre.
Les premières lueurs du jour se présentent à l’horizon et très vite, des tons rosés, orangés et rougeâtres se mettent à danser sur l’océan Pacifique, créant un spectacle qui me coupe le souffle.
Un mouvement aperçu du coin de l’œil me force à quitter mon état contemplatif. Je me retourne vivement, prête à en découdre avec les créatures sauvages. Mais ce que je découvre détrône la beauté du lever de soleil. Sous la lumière teintée des couleurs vives de l’aube, Samaï se tient sur la plage, me tournant le dos. D’abord, je le vois saluer l’océan, comme dans les films d’arts martiaux. Puis, loin de rester inactif, son corps d’athlète bouge rapidement. Pourtant, ses mouvements n’ont rien de saccadé. Ils sont harmonieux, agréables à regarder, et je ne peux plus détourner les yeux du spectacle qu’il m’offre. C’est comme un mélange de boxe et de yoga. Peut-être du kung-fu. Je suis comme hypnotisée, charmée. Je pourrais l’observer pendant des heures !
Soudain, je sens comme un fourmillement sur le haut de mon crâne. Comme je ne suis pas en train de réfléchir très fort, et que nous ne sommes pas dans un manga, ça ne peut pas être un nuage qui s’est formé au-dessus de ma tête. Et alors que je passe ma main dans mes cheveux, quelque chose s’accroche à mes doigts. Le cœur battant, je retire vivement ma main pour découvrir la présence d’une araignée noire dotée d’une bande rouge sur l’abdomen. Il ne me faut pas deux secondes pour pousser un hurlement dont les décibels doivent avoisiner ceux d’un avion en plein décollage.
Dix secondes plus tard, alors que j’essaie désespérément de dégager la bestiole récalcitrante, Samaï se matérialise devant moi. D’un mouvement aussi brusque qu’involontaire, je lui envoie l’araignée dessus. Elle atterrit sur ses pectoraux. Mince. Soit elle va le tuer, et j’aurai sa mort sur ma conscience, soit il va l’écrabouiller et me tuer ensuite pour lui avoir jeté cette chose !
Tranquillement et sans se départir de son sourire goguenard, il baisse la tête pour observer la satanée créature. Puis il l’attrape avec calme pour la déposer sur le tronc du cocotier le plus proche. Moi, je l’aurais écrasée sans ménagement. Mon amie Nita m’a appris à respecter les animaux. Mais mon cerveau, lui, refuse de classer les araignées dans le même registre que les chatons mignons et les canetons duveteux. Les arachnides sont l’ennemi juré de l’humanité, j’en suis certaine.
– Tu as eu raison de m’appeler à l’aide. Les araignées Redback sont venimeuses et… mortelles.
Je réprime un frisson et me rappelle qu’en fait, je le boude encore pour avoir osé m’embrasser alors qu’il était en couple avec une autre.
– Je ne t’ai pas appelé à l’aide.
– Et ton hurlement à percer les oreilles d’un éléphant, c’était quoi ? Tu t’entraînais pour l’opéra de Sydney ou tu essayais d’émettre un signal audible depuis la station spatiale internationale ?
– Et toi, tu t’entraînais pour quoi, sur la plage ? Le prochain film de Jackie Chan ?
Son sourire en coin se fane et ses yeux se plissent. D’accord, ma blague n’était pas des plus heureuses.
– Plus sérieusement, qu’est-ce que tu faisais ?
– Ça t’a plu ?
Je penche la tête sur le côté sans vraiment avoir envie de répondre. Il ne me facilite pas la tâche en soutenant mon regard.
– Ce n’était pas trop mal, finis-je par avouer en haussant les épaules.
– C’est du kung-fu. Cette discipline apprend la maîtrise de soi, tu devrais essayer.
Cet homme ne lâche jamais prise. Sa ténacité devrait m’agacer. La vérité est qu’elle me fait sourire. Il me fait sourire. Malgré moi.
– Le tricot, c’est bien aussi, contré-je. Je te vois bien en découdre avec une pelote.
Il éclate d’un rire sonore que je me surprends à trouver sexy. Je suis incapable de détacher mes yeux de son visage si parfait. Je lis dans les siens que lui aussi, il le sent, ce truc entre nous. Mais je n’oublie pas qu’il a une copine. Je n’oublie pas que j’ai quitté l’Europe pour laisser les embrouilles derrière moi. Et je n’oublie pas que je suis une fille compliquée, brisée. Une fille qui n’est pas pour lui. Instinctivement, je fais deux pas en arrière pour mettre de la distance entre nous. Il le remarque et son expression se rembrunit. Quelque chose le perturbe. Je décide de tourner les talons sans plus de préambules et trébuche sur une racine. Rapide comme l’éclair, Samaï me rattrape avant que ma figure percute le sable. Il m’aide à me redresser, me place face à lui et nos regards s’aimantent à nouveau. Nos corps sont si proches, et je tuerais pour me hisser sur la pointe des pieds pour l’embrasser, mais je sais que cette proximité est plus dangereuse que l’araignée Redback.
– Ta copine va bien ? lancé-je.
Je me dégage sans peine et prends le chemin de la maison, où je m’enferme dans ma chambre. Comme souvent quand je suis énervée, je contrôle mon souffle comme j’ai appris à le faire en cours de yoga et essaie de vider mon esprit de toute pensée négative. Je m’en veux pour ma pique. C’était stupide et puéril de ma part. En temps normal, je n’aurais jamais dit une chose pareille, mais Samaï éveille des réactions bizarres en moi. Et puis, je lui en veux. Pourquoi se permet-il de flirter avec moi s’il est pris ? Tout en vaquant à mes occupations, je guette son retour. Lorsqu’il est l’heure pour moi de partir travailler, il n’est toujours pas rentré.
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