Chapitre premier
Chapitre 236
Chapitre 12
Décidément, les surprises n'en finissaient pas. Une nuit de plus en plus étrange, avec une série d'événements inédits et pleins d'enseignements. De sa cachette, très près de la maison, Oba avait entendu presque toute la conversation entre les deux inconnus. Au début, il avait redouté que ces crétins courent chercher de l'aide. En principe, il était trop tard pour éteindre les flammes, mais ces idiots pouvaient avoir l'idée de sortir Lathea de la maison - pour la sauver, ou pour que les gens voient comment elle était morte. Voilà qui aurait bien été de la magicienne: revenir de l'au-delà pour le tourmenter, malgré tout le mal qu'il s'était donné...
Mais le couple d'étrangers avait abandonné la vieille femme au feu, en espérant, comme Oba, que les flammes détruiraient toutes les preuves qu'un meurtre avait été commis.
Ces deux-là parlaient comme des voleurs. La femme avait même mentionné
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de l'argent pris à des hommes. C'était très étrange...
Avaient-ils eux aussi trouvé de l'or et de l'argent chez Lathea? Après avoir trimé comme des esclaves depuis leur plus tendre enfance, avaient-ils finalement récupéré de l'argent qui leur revenait de droit?
Comme lui, avaient-ils dû ingurgiter d'ignobles potions tout au long de leur vie? Oba en doutait. Son histoire était très particulière, et il avait -pour de bon- remis la main sur une fortune qui lui appartenait. Se retrouver virtuellement complice de deux vulgaires voleurs lui déplaisait beaucoup.
Cette nuit, les surprises succédaient aux surprises. Pendant des années, les jours, les semaines et les mois s'étaient ajoutés les uns aux autres, monotone série de corvées identiques, d'humiliations répétitives et de rêveries maussades. Puis tout d'un coup, tout avait changé!
Pour commencer, Oba était devenu invincible, un événement des plus extraordinaires. Puis il avait appris que le
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sang des Rahl coulait dans ses veines. Enfin, un étrange couple était venu l'aider à dissimuler les véritables causes du décès de Lathea.
Étrange? Vous avez dit étrange...
Découvrir qu'il était le fils de Darken Rahl en avait bouché un coin au paysan. Lui, Oba Schalk, l'idiot du village, comme disait sa mère, était en réalité un homme important? Un membre de la noblesse, avec un arbre généalogique prestigieux?
Devait-il se considérer désormais comme Oba Rahl? Était-il une sorte de prince?
Cette idée le fascinait. Malheureusement, sa mère lui avait donné une éducation très simple, et il ne connaissait pas grand-chose au sujet des titres et des prérogatives royales.
Ce soir, Oba avait fait une troublante découverte: sa mère était une menteuse. Elle lui avait dissimulé sa véritable identité. Lui cacher qu'il était le fils de Darken Rahl, rien que ça! Sans doute parce qu'elle était jalouse et ne voulait pas qu'il soit informé de sa propre grandeur. Oui, cette
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mesquinerie allait bien avec le personnage. Depuis toujours, elle faisait tout pour le rabaisser.
La fumée qui sortait par la porte ouverte de chez Lathea ne sentait plus l'huile mais la viande rôtie. En souriant, Oba jeta un regard à l'intérieur et aperçut une main déjà noircie par les flammes, sur le côté de l'armoire. On eût dit que la vieille magicienne le saluait depuis le royaume des morts!
Se glissant derrière le tronc d'un grand chêne, Oba regarda le couple s'éloigner à grandes enjambées. Quand les deux étrangers furent hors de vue, il les suivit en prenant garde à rester invisible. Il était un peu trop grand et fort pour se cacher facilement, mais l'obscurité l'aidait beaucoup.
Sa rencontre avec les deux inconnus continuait à le perturber. En particulier, il était anormal que ces gens n'aient pas eu le réflexe d'appeler à l'aide. La femme avait paru encore plus pressée de filer que son compagnon. S'il avait bien compris, la mort
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de Lathea aidait d'une façon ou d'une autre les gens qui la poursuivaient.
L'étrangère avait parlé d'un «quatuor». C'était ça qui troublait le plus Oba.
Il avait entendu parler de ces équipes d'assassins envoyées par le seigneur Rahl en personne. Mais ces tueurs avaient pour cibles des individus très importants ou spécialement dangereux...
C'était peut-être l'explication... Les deux étrangers n'étaient pas voleurs ordinaires, mais des gens redoutables...
Oba avait entendu le nom de la femme: Jennsen. Il avait aussi appris l'existence d'Althea, la sœur de Lathea — encore une de ces fichues magiciennes. Althea était la seule personne capable de voir les « trous dans le monde». Jennsen avait mot pour mot répété ce que Lathea avait dit à Oba un peu plus rôt. Sur le coup, il avait pensé que la vieille moribonde s'adressait aux esprits des morts, voire au Gardien lui-même, ou qu'elle délirait. Mais apparemment, elle lui avait dit la vérité.
S'il comprenait bien, cette Jennsen et lui
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étaient tous les deux ce que la magicienne appelait des « trous dans le monde». Cela lui semblait important. Cette femme et lui avaient un point commun. Ils étaient liés... Et Oba trouvait ça fascinant.
Il regretta de ne pas l'avoir mieux regardée... Lorsqu'ils s'étaient croisés, il faisait trop sombre, et durant leur seconde rencontre, la lumière des flammes n'était pas encore assez forte. Quand la femme avait tourné sans le savoir la tête vers lui, Oba avait vu en un éclair qu'elle était très belle. C'était tout ce qu'il pouvait en dire.
Se faufilant d'arbre en arbre, le paysan continua sa réflexion. Les gens comme Jennsen et lui - les «trous dans le monde »-devaient être très importants, car les quatuors du seigneur Rahl ne traquaient pas les vulgaires criminels de droit commun...
Avant de mourir, Lathea avait dit que le seigneur Rahl aurait voulu faire tuer Oba s'il avait été informé de son existence.
Mais cette information n'était pas fiable Lathea était jalouse de quiconque se
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révélait plus important qu'elle. Elle avait sûrement menti. Cela dit, Oba était peut-être en danger à cause de sa noblesse et de son ascendance. Un paysan traqué parce qu'il était en réalité un prince. Même si ça semblait un peu tiré par les cheveux, c'était possible, surtout après toutes les choses extraordinaires qu'il avait découvertes cette nuit. Un homme important et désireux d'apprendre sans cesse des nouveautés ne pouvait pas rejeter de pareilles possibilités sans leur accorder toute l’attention requise.
Oba s'efforçait toujours de faire la synthèse de tout ce qu'il avait appris. C'était très difficile, il s'en était rendu compte. Pour comprendre, il ne devait négliger aucun élément et trouver sa place exacte dans le puzzle.
Le meilleur moyen d'avancer était sûrement de suivre Jennsen et son compagnon - Sebastian, s'il avait bien entendu - jusqu'à leur auberge, et de les espionner un peu.
Ils venaient justement de quitter le sentier pour s'engager sur la route.
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Même si les deux étrangers restaient vigilants, les suivre sans se faire remarquer serait un jeu d'enfant pour Oba, car il connaissait la ville comme sa poche. Restant à bonne distance, il vit le couple entrer dans une auberge dont l'enseigne était en forme de chope. Des rires et de la musique sortaient de l'établissement. Comme si les citadins avaient fêté par avance la mort de la vieille magicienne.
Hélas, personne ne saurait jamais qu'Oba était le héros auquel la cité devait sa délivrance. Si les gens avaient connu la vérité, il aurait sans doute bu gratis jusqu'à la fin de ses jours.
Jennsen et Sebastian venaient de refermer la porte derrière eux. Dans le silence revenu d'une nuit d'hiver glaciale, Oba prit le temps de réfléchir.
Il n'avait jamais pu se payer à boire à l'auberge, car il n'avait jamais eu d'argent. C'était fini, à présent. Cette nuit n'était sûrement pas la plus facile de sa vie, mais elle l'avait métamorphosé. Oba Rahl était un homme nouveau. Et plein aux as!
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Après s'être essuyé le nez d'un revers de la manche, le paysan approcha de la porte. Et l'heure avait sonné pour lui de fréquenter les auberges. Et le fils de Darken Rahl méritait qu'on le serve bien et avec diligence!
Jennsen étudia les clients de l'auberge, cherchant à repérer des tueurs potentiels. L'image du cadavre de Lathea, gravée dans sa mémoire, lui donnait toujours envie de vomir. Cette nuit, des monstres rôdaient en ville.
Certains hommes la regardaient, mais ils semblaient joyeux et nullement animés d'intentions meurtrières. Mais comment en être sûre avant qu'il soit trop tard?
Jennsen brûlait d'envie de gravir l'escalier...
—Du calme..., lui souffla Sebastian, croyant qu'elle était sur le point de céder à la panique. (Ou le devinant...) N'éveillons pas les soupçons.
Ils approchèrent lentement de l'escalier et montèrent les marches lentement,
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comme un couple qui va se coucher après une petite promenade.
Dès qu’ils furent dans la chambre, Jennsen commença à rassembler leurs affaires et à boucler leurs sacs.
Ébranlé par ce qu'il avait vu chez la magicienne, Sebastian lui-même semblait nerveux et il s'assurait souvent de la présence de ses armes sous son manteau.
Jennsen vérifia que le magnifique couteau coulissait bien dans son fourreau.
—Tu es sûre qu'on ne devrait pas dormir un peu? Demanda Sebastian. Lathea ne peut pas avoir dit que nous étions descendus ici, puisqu'elle ne le savait pas. À l'aube, nous serons frais et dispos, et...
Jennsen foudroya son compagnon du regard puis s'empara de son sac.
—D'accord, d'accord... (Sebastian prit la jeune femme par le bras.) Mais ne marche pas trop vite. Si tu cours, les gens se demanderont pourquoi tu es pressée.
Sebastian était un agent secret en mission chez l'ennemi. Il savait de quoi il parlait.
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—Comment dois-je me comporter? demanda Jennsen.
—Fais comme si nous redescendions pour boire un verre ou écouter la musique. Si tu veux sortir tout de suite, marche, n'attire pas l'attention sur toi en courant. Les clients penseront que nous allons rendre visite à un ami ou à un parent. Il ne faut surtout pas qu'ils repèrent quelque chose de louche. Tout ce qui est normal passe inaperçu. Les témoins se souviennent uniquement des choses hors du commun.
Honteuse, Jennsen acquiesça docilement.
—Désolée, je ne suis pas douée pour le jeu du chat et de la souris... J'ai fui toute ma vie, mais c'était différent, car mes poursuivants ne me collaient jamais aux basques.
Sebastian eut un de ses sourires désarmants de tendresse.
—Tu n'es pas entraînée à ce genre de choses, et je ne m'attends pas à ce que tu saches toujours que faire. Cela dit, je n'ai jamais rencontré une femme capable de
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résister aussi bien que toi à la pression. Tu t'en sors à merveille, vraiment.
Jennsen fut un peu réconfortée d'apprendre qu'elle ne se comportait pas comme une parfaite idiote. Sebastian avait une manière unique de la mettre en confiance, l'aidant ainsi à réaliser des exploits qu'elle aurait impossibles. Il la laissait prendre ses décisions, puis il l'épaulait loyalement. Peu d'hommes auraient agi ainsi avec une femme.
Quand ils furent redescendus dans la salle commune, Jennsen eut une nouvelle poussée de panique. Tous ces gens la terrorisaient, comme s'ils menaçaient de l'étouffer, oui, de la priver de son air!
Mais elle se ressaisit vite, parce qu'elle avait appris que les clients n'étaient pas menaçants. Elle avait même un peu honte d'avoir pensé tant de mal d'eux. Ce n'étaient pas des voleurs et des tueurs, mais de braves artisans, fermiers et ouvriers qui se réunissaient pour prendre un peu de bon temps et oublier les tracas de leur vie quotidienne.
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Mais de vrais tueurs rôdaient en ville, cette nuit. Après avoir vu les restes de Lathea, il était impossible d'en douter. Jennsen n'aurait pas cru qu'une telle perversité existât. Et s'ils la capturaient, ces monstres lui infligeraient les mêmes tortures avant de l'autoriser à mourir.
Jennsen eut de nouveau la nausée au souvenir de ce qu'elle avait vu. Elle parvint à retenir ses larmes, mais il fallait qu'elle sorte au plus vite afin de respirer un peu d'air frais.
Alors que Sebastian et elle se frayaient un chemin vers la porte, la jeune femme bouscula un grand type qui avançait en sens contraire. Levant les yeux, elle découvrit un très beau visage... qui lui disait quelque chose.
Soudain, elle se souvint. C'était l'homme qu'ils avaient croisé en sortant de chez Lathea, après leur première visite à la magicienne.
—Bonsoir, dit le paysan en soulevant légèrement son chapeau.
—Bonsoir, répondit Jennsen.
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Elle se força à sourire et eut l'impression qu'elle ne s'en sortait pas trop mal. En tout cas, son interlocuteur semblait trouver sa comédie convaincante.
L’homme paraissait beaucoup moins furtif et effacé que quelques heures plus tôt. Sa posture était plus assurée et ses mouvements aussi. Était-ce seulement parce que le sourire de la jeune femme l'aidait à se détendre?
—À bien vous regarder, on dirait que boire un petit coup ne vous ferait pas de mal, dit l'inconnu. (Jennsen ne comprenant manifestement pas de quoi il parlait, il s'expliqua:) Vous avez tous les deux le nez rouge à cause du froid! Puis-je vous offrir une chope de bière, par cette nuit glaciale?
Avant que Sebastian ait l'idée saugrenue d'accepter, Jennsen secoua la tête:
—Non, merci beaucoup, mais nous avons... eh bien, hum... nous avons à faire. Mais c'était une très gentille invitation. (La jeune femme se força de nouveau à sourire.) Merci encore...
La façon dont l'homme la fixa mit
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Jennsen très mal à l'aise.
Bizarrement, elle semblait ne pas pouvoir détourner les yeux du regard bleu de cet inconnu, et elle se demandait bien pourquoi.
Finalement, elle parvint à rompre le contact. Saluant le grand type de la tête, elle s'écarta et reprit son chemin vers la porte.
—Tu l'as reconnu? demanda-t-elle à voix basse à Sebastian.
—Oui, nous l'avons aperçu en sortant de chez Lathea, après notre première visite...
Jennsen regarda une dernière fois l'homme par-dessus son épaule.
—Il n'y a peut-être rien d'autre, dans ce cas...
Mais l'inconnu se retourna, comme s'il avait senti un regard peser sur sa nuque, et leurs yeux se croisèrent de nouveau. L’homme sourit, et pendant un instant, Jennsen eut l'impression que plus rien au monde n'existait à part cet étrange individu et elle.
L'homme sourit de nouveau. Une simple
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manifestation de courtoisie. Pourtant, la jeune femme en eut les sangs glacés, comme lorsque la voix résonnait dans sa tête. Quelque chose chez cet inconnu - où plutôt, dans son regard - lui rappelait la voix qui la harcelait depuis toujours. C'était incompréhensible et... parfaitement ridicule.
On eût dit que Jennsen avait vu l'inconnu dans un rêve ou un cauchemar qu'elle avait enfoui dans sa mémoire jusqu'à cet instant précis. Et croiser cet individu dans le monde réel la bouleversait...
Elle fut soulagée de franchir la porte et de se retrouver soudain hors de portée du regard de l'inconnu. Tirant sur les côtés de son capuchon pour se protéger le visage du froid mordant, elle se dirigea vers l'écurie, Sebastian à ses côtés.
On se gelait littéralement, ce soir. Dans l'écurie, il ferait agréablement chaud, mais ce répit serait de courte durée. Voyager de nuit allait être un calvaire, Jennsen le savait. Hélas, elle n'avait pas le choix, car les tueurs du seigneur Rahl la serraient de
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trop près. Fuir était son seul espoir.
Pendant que Sebastian allait réveiller le propriétaire, Jennsen se glissa dans l'écurie. À la chiche lumière d'une lampe accrochée à une poutre, elle approcha de l'enclos où Betty était attachée pour la nuit.
L'écurie était un petit paradis. Le vent n'y entrait pas, l'air embaumait le foin et la chaleur corporelle des chevaux suffisait à chauffer une pauvre femme transie de froid.
Betty bêla plaintivement quand elle reconnut Jennsen - comme si avait eu peur d'être abandonnée pour toujours. Alors que la chèvre remuait joyeusement sa petite queue, Jennsen s'agenouilla et lui passa les bras autour de l'encolure.
Puis elle se releva et grattouilla les oreilles de Betty, qui adorait littéralement ça.
Sous l'œil intrigué du cheval de la stalle d'à côté - qui avait passé la tête au-dessus de la cloison -, les deux vieilles amies célébrèrent un long moment leurs retrouvailles.
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—Tu es vraiment une bonne fille, dit Jennsen, tandis que la chèvre se dressait sur les pattes de derrière. (La jeune femme lui caressa doucement le ventre.) Je suis également ravie de te revoir... Maintenant, remets-toi à quatre pattes...
A l'âge de dix ans, Jennsen avait assisté à la naissance de la chèvre, et c'était elle qui lui avait donné son nom. Unique amie d'enfance de la jeune femme, Betty l'avait patiemment écoutée parler de ses peurs et de ses angoisses. Un peu plus tard, quand ses cornes avaient poussé, lui faisant un peu mal, la chèvre avait frotté sa tête contre les jambes de son amie humaine.
Bref, si Betty redoutait une chose dans la vie, c'était d'être séparée de Jennsen, sa sœur d'élection.
La jeune femme fouilla dans son sac, trouva une carotte et la tendit à Betty, qui n'avait pas perdu une miette du spectacle. Sa queue battant frénétiquement, elle accepta le présent et le savoura en frottant sa tête contre la cuisse de Jennsen. Après une séparation inhabituelle, qu'il était bon
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d'être de nouveau ensemble!
Le cheval d'à côté hennit doucement et tendit le cou. Comprenant ce qu'il voulait, Jennsen lui flatta les naseaux puis lui offrit également une carotte.
Entendant des bruits de pas, Jennsen se retourna et vit que Sebastian et le propriétaire de l'écurie venaient d'entrer, chacun portant une selle. Alors qu'ils déposaient leur fardeau sur la cloison de sa stalle, Betty recula, car elle se méfiait toujours de Sebastian.
—Désolé de vous déranger, votre amie et vous, marmonna le propriétaire en désignant Betty. Mais ont on m'a tiré du lit, alors...
—Il n'y a pas de mal, dit Jennsen.
—Pour vous, peut-être, mais moi, j'aimerais retourner dormir...
(Le type regarda alternativement les deux jeunes gens.) Pourquoi ce départ au milieu de la nuit? Et c'est quoi, cette idée d'acheter des chevaux à une heure pareille?
Jennsen en fut tétanisée de panique. N'ayant pas prévu qu'on l'interroge à ce
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sujet, elle n'avait pas préparé de réponse...
—C'est ma mère, dit Sebastian sur le ton de la confidence. (Il eu un soupir accablé.) Nous venons d'apprendre qu'elle est tombée malade, il n'est pas sûr que nous puissions arriver avant... Enfin, vous me comprenez... Si je ne suis pas là quand... Hum, je ne pourrai plus me garder dans un miroir, c'est sûr. Nous devons arriver à temps, coûte que coûte!
L'homme oublia ses soupçons et eut un sourire plein de compassion. Très surprise par les talents d'acteur de Sebastian, Jennsen tenta de sembler au moins aussi inquiète que lui.
—Je comprends, fiston... Désolé, je ne m'étais pas douté que... Voyons, que puis-je faire pour t'aider?
—Quels chevaux pouvez-vous nous vendre?
L'homme se gratta le menton.
—Vous comptez me laisser la chèvre?
—Oui, répondit Sebastian.
—Non! s'exclama Jennsen au même moment.
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Le propriétaire de l'écurie attendit que ses clients se décident.
—Betty ne nous ralentira pas, dit Jennsen, et nous arriverons chez ta mère à temps. J'en suis sûre!
—Eh bien, fit Sebastian, on dirait que la chèvre nous accompagnera...
L’air un peu déçu, l'homme désigna le cheval dont Jennsen avait flatté les naseaux.
—Rouquine semble bien s'entendre avec votre chèvre, dit-il. Je ne vois pas pourquoi je refuserais de vous la vendre... Comme vous êtes plutôt grande, elle sera parfaire pour vous.
Jennsen acquiesça et Betty bêla son assentiment comme si elle avait compris le petit discours de l'homme.
—J'ai un hongre alezan qui sera parfait pour toi, dit l'homme à Sebastian. Il s'appelle Pete, et il est dans cette stalle, un peu plus loin sur droite... Je veux bien vous le vendre en même temps que Rouquine.
—Pourquoi l'avez-vous baptisée ainsi? demanda Jennsen.
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—On ne le voit pas dans le noir, mais cette jument est aussi rouanne qu'on peut l'être, à part cette bande blanche, sur le front...
Rouquine, renifla Betty qui lui lécha les naseaux. Le début d'une grande amitié.
—Nous prenons Rouquine, dit Sebastian. Et Pete aussi, puisque vous nous le conseillez.
L'homme se gratta de nouveau le menton puis hocha la tête.
—Marché conclu! Je vais le chercher.
Quand le propriétaire revint avec le hongre, Jennsen fut ravie de voir le cheval flanquer un gentil petit coup de tête à Rouquine. Avec des poursuivants sur les talons, avoir des montures qui ne s'entendaient pas pouvait être catastrophique. Mais ces deux-là semblaient être des amis de longue date...
Sebastian et le propriétaire se hâtèrent de seller les deux montures. Après tout, une mère agonisante ne pouvait pas attendre.
Chevaucher avec une couverture sur les
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genoux serait bien plus agréable que voyager à pied. La chaleur de la jument serait un bonus qui rendrait la nuit à venir plus supportable. Et si Betty avait tendance à se laisser distraire en chemin -essentiellement par tout ce qui était comestible-, une longe permettrait de résoudre le problème.
Jennsen ignorait ce que Sebastian avait payé pour les chevaux et elle sen fichait. Cet argent avait appartenu aux assassins de sa mère, et qu'il les aide à fuir semblait approprié. Tout le reste ne comptait pas,
Après avoir salué le propriétaire de l'écurie, qui leur tint la porte ouverte, les deux jeunes gens sortirent dans la nuit glaciale. Ravis de faire un peu d'exercice malgré l'heure inhabituelle, les deux chevaux partirent d'un bon pas.
Rouquine tourna la tête pour s'assurer que Betty, sur leur gauche, suivait bien le mouvement.
Les deux voyageurs furent bientôt sortis de la ville. Malgré les nuages qui dérivaient devant la lune, la nuit se révéla assez claire
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pour qu'ils puissent mener bon train sur la piste qui serpentait entre les arbres.
La longe de Betty se tendit soudain au maximum. Jennsen regarda derrière elle, prête à parier que la chèvre s'était arrêtée pour s'attaquer à une jeune branche. Mais ce n'était pas le cas. Comme tétanisée, Betty freinait des quatre fers, et rien ne semblait pouvoir la convaincre d'avancer.
—Allons, viens! cria Jennsen. Quelle mouche te pique. Viens!
Le poids de la chèvre ne posant aucun problème à Rouquine, la pauvre Betty fut obligée de se remettre en route contre sa volonté.
Quand le cheval de Sebastian fit un écart, bousculant Rouquine, Jennsen comprit quel était le problème. Un homme marchait sur la piste, dans la même direction qu'eux, et ils ne l'avaient pas vu du premier coup d'œil à cause de ses vêtements sombres. Sachant que les équidés détestaient les surprises, Jennsen flatta l'encolure de la jument pour la rassurer.
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Toujours soupçonneuse, Betty utilisa toute la longueur de corde à sa disposition pour passer le plus loin possible de l'inconnu.
Jennsen reconnut le grand type blond de l'auberge qui avait proposé leur payer à boire. Un homme dont elle pensait, pour une raison Inconnue, qu'il aurait dû appartenir à ses rêves, pas à sa vie réelle...
Jennsen l'observa tandis qu'ils le dépassaient. Dans la nuit glaciale, elle eut l'impression qu'une porte s'ouvrait sur le royaume des morts, sent filtrer un vent plus froid que tour ce qu'on pouvait endurer en monde.
Sebastian et l'inconnu échangèrent un bref regard.
Dès qu'elle eut dépassé l'homme, Betty accéléra comme si elle à hâte d'être le plus loin possible de lui.
Grushdeva du kali misht.
Jennsen étouffa de justesse un cri de surprise et se retourna pour regarder le grand type blond. Elle aurait juré qu'il venait de prononcer ces quelques mots.
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Mais c'était impossible, car ces paroles résonnaient uniquement à l'intérieur de son crâne.
Sebastian n'ayant rien remarqué, la jeune femme préféra ne pas mentionner l'incident, pour qu'il ne la soupçonne pas de perdre la raison.
Betty ne la ralentissant plus, Rouquine repartit au trot.
Juste avant de négocier un lacer de la piste, Jennsen tourna la tête vit que l'homme lui souriait.
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